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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

lundi 24 mai 2010

Pravda ne reviendra pas

Grand illustrateur, fasciné par les univers du rock et du cinéma, Guy Peellaert est l’auteur de deux albums de bande dessinée : Les Aventures de Jodelle (1966) et Pravda la survireuse (1968). Ces deux albums sont les plus purs exemples d’application du style pop psychédélique à la bande dessinée. On les a longtemps trouvés en solde. Ils n’ont pas été réédités depuis quarante ans.

Dans Jeu de massacre (le film de Jessua ; lire mon billet précédent), le personnage que dessine Peellaert est, pour la première et unique fois, un homme, à la chevelure aussi blonde que celle de Pravda (inspirée de Françoise Hardy) était rouge et celle de Jodelle (Sylvie Vartan) rose orangé. Et il faut convenir qu’il y a quelque chose d’essentiellement féminin dans le graphisme de l’artiste, une fluidité du trait et une recherche de glamour qui conviennent mieux à la mise en scène de ses amazones qu’à celle d’un tueur. Est-ce pour cela que les dessins sont, dans le film, censés être de la main d’une femme ? Il y a là un double renversement amusant : une femme s’approprie des dessins réalisés par un homme, et ces dessins représentent un homme, alors que l’artiste est connu pour ses héroïnes ! (Avant de se consacrer au Tueur de Neufchâtel, Jacqueline et son mari Pierre avaient publié « l’histoire d’un type qui débarque sur une planète rien qu’avec des femmes ». Le film en montre fugitivement trois ou quatre images. Mais cette bande dessinée aurait été un échec ; « et puis la science-fiction n’a jamais marché en France ».)

Une exposition présentée fin 2009 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles présentait l’œuvre de Peellaert aux côtés de trois autres « figures légendaires de la bande dessinée des années 60 et 70 », Guido Crepax, Paul Cuvelier et Jean-Claude Forest. Quatre dessinateurs de la femme et de la sensualité. L’exposition avait pour titre Sexties. On y découvrait quelques fragments d’un nouvel épisode de Pravda, une suite à laquelle Peellaert se consacrait depuis 2005. Pour ce retour tardif à la bande dessinée, il avait choisi de donner à son héroïne les traits de l’actrice Isild Le Besco. Nous ne lirons malheureusement jamais cet album.

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Les aventures de Jodelle (scénario Pierre Bartier)

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, les bandes dessinées de Peellaert vieillissent plutôt bien. Ses postures emphatiques, ses perspectives distordues, le dynamisme de ses compositions, ses aplats de couleurs vives et saturées font un cocktail d’une grande fraîcheur, qui demeure plaisant. Il semble que le dessinateur soit perpétuellement en train d’inventer la bande dessinée à nouveaux frais, sans être marqué par le poids d’aucune tradition antérieure.

On peut regretter que ce style soit resté sans vraie postérité. Dino Buzzati s’en inspira dans son Poema a Fumetti. En Espagne, Enric Sio tenta une synthèse entre pop et photoréalisme. Touïs (Le Sergent Laterreur) inventa le cartoon psychédélique. En dehors de ces efforts dispersés, rien ou presque. Le seul héritier lointain de Peellaert auquel je puisse penser est Alex Varenne, dans certaines de ses compositions érotiques.