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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

vendredi 7 mai 2010

l’affaire Heuet (2) : hélas !

« Proust en B.D. » ? Que dirait Baudelaire ? Tel est le titre d’une étude sémiotique de Marie-Hélène Gobin, parue en 2006 chez Connaissances et Savoirs. C’est l’un des textes les plus confus et les plus verbeux qu’il m’ait été donné de lire, comprenant nombre de phrases qui ne veulent strictement rien dire. Il est en outre d’emblée évident que l’auteur ne connaît et ne comprend rien à la bande dessinée. Qu’à cela ne tienne ! La confrontation entre le texte proustien et les codes de la narration figurative était, a priori, un trop bon sujet pour une sémioticienne. Le cas Heuet est décidément, pour beaucoup de monde, une bonne affaire.

Ouvrons les albums. Est-ce qu’il ne saute pas aux yeux que les moyens graphiques dont dispose notre homme sont des plus limités, et ses parti-pris esthétiques aussi inadéquats que fluctuants ? Prenons la troisième planche du premier volume (Combray). En haut à gauche, deux petites images situées l’une au dessus de l’autre, et déjà l’œil est agressé par un raccord malheureux : on croit voir un monstre composé seulement d’un bras et de deux jambes. À droite, une grande image muette. Le narrateur est attablé à la table familiale, en compagnie de sept adultes. La vue est en plongée. La perspective est approximative. Le parquet est grossièrement ébauché, à main levée ; pour quel motif la case suivante, de format beaucoup plus réduit, donne-t-elle au contraire tant d’importance au carrelage et au revêtement mural en marbre, l’un et l’autre mobilisant toutes les ressources de l’informatique : géométrisation, rendu des matières, brillance, éclairage… ? Rien ne justifie cette esthétique incohérente, incertaine de ses principes.

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© éd. Delcourt

Il y a aussi que la grande image du dîner ne sert absolument à rien. Dans le texte proustien, il n’existe d’ailleurs aucune scène qui lui corresponde. « Dès qu’on sonnait pour le dîner, j’avais hâte de courir à la salle à manger… », dit le narrateur (ce qu’Heuet a cherché à traduire par les deux premières cases) mais, huit lignes plus bas, nous sommes déjà « après le dîner », et nous n’avons rien appris des convives qui étaient là, des mets qui furent servis, des propos qui furent échangés. Pourquoi cette ellipse du texte, cette non-scène, se trouve-t-elle comblée par une grande image qui constitue le point focal de la planche ? Les convives que Proust ne nommait pas, Heuet nous les montre, mais, ce faisant, il n’en introduit aucun : rien ne nous permet de les identifier, rien ne nous les rend intéressants. Les deux femmes assises de part et d’autre du petit Marcel échangent un regard dont la signification reste flottante. L’une d’elle est probablement la mère de l’enfant, mais cela même ne peut être établi avec précision sur la foi de ce qui nous est montré. Cette « maman » qui n’est pas venu lui dire bonsoir, cette maman dans les bras de laquelle, précise Proust, il se précipite en arrivant dans la salle-à-manger, cette maman qu’il est « obligé de quitter » après le repas, cette maman enfin qui occupe une telle place dans la psyche de l’enfant aurait pu accéder ici au rang de personnage, mais Heuet n’en a rien fait. Quant aux trois dernières cases, qui relatent la sortie de la grand-mère, elles échouent à faire exister le jardin, et elles sont écrasées par un coloriage ton sur ton que l’on a du mal à s’expliquer.

Le défaut le plus désastreux de l’adaptation d’Heuet est l’inconsistance de ses personnages, dont les silhouettes réussissent à être à la fois raides (par l’attitude) et molles (par le trait), dont les physionomies sont rendues d’un trait enfantin, gauche, hésitant, et dont le jeu est faux. Françoise ressemble à un Tintin qui aurait forci.

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© éd. Delcourt

S’agissant des visages, Heuet hésite, là encore, entre des options contradictoires : un réalisme dont il n’a pas les moyens (qui se marque dans certains gros plans, tel celui de Proust adulte p. 13, et chez certains personnages, comme Mlle de Stermaria dans le tome 2) ou un schématisme légèrement caricatural. Il est d’emblée évident qu’aucun de ces pantins niais ne saurait prétendre à la moindre profondeur, à la moindre densité. Dans ces albums, ce n’est pas le dessin qui vient éclairer le texte, c’est le texte qui vient sauver le dessin en essayant de lui prêter un peu de l’épaisseur qui lui manque si cruellement.

Je pourrais ici multiplier les analyses de planches et montrer méthodiquement combien cette « œuvre » est désolante. Il me suffira de relever encore ces deux ou trois points : Heuet est incapable de gérer la lumière (ex. t. 1, page 52, case 2 : il y a deux sources lumineuses indiquées dans l’image, la lune et une lampe, cependant les personnages sont traités en aplats et la nappe tombante, qui, de toute évidence, devrait se perdre dans l’obscurité, paraît au contraire éclairée) ; ses codes graphiques lui interdisent d’exprimer la moindre sensualité (t. 3, p. 44 : Marcel s’introduit dans la chambre d’Albertine et se jette sur elle pour l’embrasser ; la scène est totalement dépourvue d’érotisme, et pour cause : les protagonistes semblent deux enfants) ; et pour en finir, cet aspect certes mineur mais pour le moins curieux : Heuet est en proie à je ne sais quel tropisme météorologique. D’un bout à l’autre de ses livres (je reconnais m’être arrêté à la fin du troisième volume, car il y a des limites au supplice que le blogueur le plus consciencieux est prêt à s’infliger), le ciel a toujours le même aspect charmant : un bleu tendre piqué de petits nuages blancs.

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« Proust est tellement réputé compliqué que j’ai choisi la forme la plus simple possible », explique Heuet. C’est sans doute ce que la critique a qualifié de « fidélité à l’esprit ». On est malheureusement plus proche du simplisme que de la simplicité, avec une recherche de joliesse, qui non seulement est aux antipodes de la cruauté proustienne, mais qui fait définitivement sombrer l’entreprise dans la mièvrerie et l’insignifiance.

Heuet pourrait dessiner n’importe quoi, il apparaîtrait de toutes façons pour ce qu’il est, un très médiocre dessinateur. Il se trouve qu’il a choisi d’adapter Proust. Et cette circonstance, au lieu de l’accabler, est apparemment ce qui le sauve. D’un texte génial, il fait une méchante bande dessinée (quelque chose comme Swann et Odette en visite chez Fripounet et Marisette), et tout le monde, ou presque, d’applaudir. Quelle bonne idée ! Quelle heureuse initiative !

C’est en cela qu’il y a, selon moi, une « affaire Heuet ». Ce n’est pas du tout à lui personnellement que j’en veux (je le tiens, on l’aura compris, avant tout pour un inconscient), c’est à ce milieu intellectuel et enseignant qui avoue son incapacité à prononcer un jugement éclairé dès lors qu’il s’agit de dessin, c’est à sa cécité devant un échec artistique patent, ou bien, s’il l’a vu, sa résolution à n’en tenir aucun compte.

« Proust en BD » n’est qu’un symptôme de ce que la culture graphique est chose très peu partagée, et une illustration du vice fondamental sur lequel a été si souvent fondé jusqu’ici l’utilisation de la bande dessinée à l’école, comme simple prétexte.

(à suivre)