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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

mardi 4 mai 2010

l’affaire Heuet (1) : de l’inconscience personnelle à l’aveuglement collectif

Stéphane Heuet s’est longtemps couché sans songer à la bande dessinée. Sur le tard, il s’est rêvé dessinateur. Pour se lancer, il fallait un sujet. Le hasard faisant bien les choses, il découvre alors A la recherche du temps perdu et décide, illico, que, du temps, il en a assez perdu, pour son compte. Ni une ni deux, à trente-cinq ans, voilà notre homme qui, sans aucune expérience du média (il n’a jamais publié une seule page de bande dessinée où que ce soit), décide qu’il va mettre Proust en cases. Il n’est nullement intimidé à l’idée de s’attaquer à l’écrivain le plus prestigieux, le plus révéré de la littérature française. La longueur de ce monument qu’est la Recherche ne le décourage pas davantage : il calcule qu’en une petite douzaine d’albums, il devrait pouvoir en venir à bout.

De Rabelais à Hugo et Flaubert, plus d’un géant de nos Lettres avait déjà été adapté en bandes dessinées. Personne, jusque-là, n’avait songé à Proust. La révérence qu’inspire son nom, l’ampleur de son roman-cathédrale, le peu de place qu’y tient l’action, la longueur proverbiale de ses phrases, la nécessité de recourir à une documentation historique pour ressusciter la société proustienne, non vraiment, les arguments propres à dissuader le plus chevronné des dessinateurs ne manquaient pas. Mais rien de tout cela n’était pour décourager notre intrépide novice. Il se lança.

Pour sa première course, il est rare qu’un alpiniste débutant choisisse d’escalader l’Everest. En principe, un apprenti chef d’orchestre qui tient la baguette pour la première fois ne commence pas par diriger la Symphonie des mille, de Mahler. C’est pourquoi l’histoire de Stéphane Heuet ressemble à une fable. On ne sait trop s’il faut en rire ou s’il faut s’affliger de l’inconscience de notre intrépide héros.

Le premier volume a paru en 1998. On en est à présent au cinquième. Disons-le tout net : pour moi, le résultat de cet acharnement est désastreux, consternant. Je n’arrive pas même à comprendre comment un éditeur, qui sait pourtant, quand il veut, faire preuve de discernement, a pu cautionner une telle entreprise – sinon, bien sûr, parce qu’il a flairé la possibilité d’un bon coup commercial. Proust en BD… héhé, pour peu que l’Éducation nationale suive… Le calcul était bon : l’Éducation nationale a suivi (j’y reviendrai), les albums se vendent bien et la série est même replacée dans une douzaine de pays, de la Chine aux États-Unis en passant par le Mexique, la Corée ou la Croatie.

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© éditions Delcourt

Dans l’ensemble, à l’exception de rares fausses notes (Le Figaro du 17 août 1998 titrant : « C’est Proust qu’on assassine ! »), le travail d’Heuet a fait l’objet de commentaires élogieux. — Dans la presse, d’abord. Ainsi, Daniel Couty, du Monde, a-t-il salué « la fidélité au texte », la « fidélité à l’esprit » et la « finesse de l’adaptation », recommandant dans les termes les plus chaleureux cette « remarquable introduction à la lecture de Proust » ; critique à Voici, le très médiatique Frédéric Beigbeider parlait lui aussi de vulgarisation réussie et de « sacrilège nécessaire ». Jusqu’au New York Times qui se félicitait que, par la grâce de cette adaptation, Proust soit enfin « sorti du ghetto des snobs ». — Dans les publications académiques, ensuite. Le récent numéro de Hermès consacré à la bande dessinée, dont j’ai rendu compte ici même, comporte un article d’Anne-Marie Chartier sur « Proust en bande dessinée », d’une neutralité finalement plutôt bienveillante, puisqu’il conclut : « On attend avec curiosité la mise en image des volumes suivants… » — Dans les cercles proustiens, enfin. En novembre 2001, Heuet a reçu le prix « Madeleine d’or », décerné par le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec, pour avoir contribué à la propagation de la connaissance de Proust. L’année suivante, le n° 52 du Bulletin Marcel Proust, publié par la Société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray, accueillait un article où Nicolas Dauxin écrivait qu’Heuet, non seulement nous livre bien « la vérité proustienne » mais « réenchante le texte », rien de moins !

Or, dans le même temps, les amateurs de bande dessinée s’exprimant sur Internet étaient, eux, en majorité très critiques. Accueil favorable de l’intelligentsia littéraire, nettement plus réservé des bédéphiles : cette réception contrastée n’a rien de surprenant, et il n’est pas besoin de réfléchir bien longtemps pour en comprendre les motifs. Pour le monde littéraire, le principal mérite d’Heuet est de faire découvrir Proust à des lecteurs qui, sans la médiation des images, n’auraient peut-être jamais ouvert La Recherche. Il se trouve que telle était bien, d’ailleurs, l’ambition affichée par l’intéressé : si son travail « conduit à la lecture de Proust, alors le pari sera gagné. Trop de gens meurent sans avoir pu lire Proust, ce qui, je crois, leur manque sans qu’ils le sachent. » Et le dessinateur de souligner (dans Delcourt Planète n° 6, 1998) la « finalité culturelle et pédagogique » de son entreprise. Dans cette perspective, tout le monde lui a su gré de ne pas avoir tiré la couverture à lui, d’avoir opté pour un style humble ou neutre et d’être aussi respectueux que possible du texte original.

Il est assez probable que le même milieu littéraire, quelques décennies plus tôt, aurait cloué au pilori n’importe quel auteur de bande dessinée qui aurait eu l’outrecuidance de s’attaquer à une œuvre aussi intouchable. Mais les temps ont changé : la bande dessinée occupe dans notre environnement une place désormais « incontournable », la culture littéraire et humaniste fout le camp, la Princesse de Clèves, comme l’on sait, n’apporte plus de réponses aux questions du monde contemporain, les jeunes ne lisent plus, ou bien Harry Potter, ils écrivent en langage SMS phonétique, il n’y a donc plus beaucoup d’espoir de les intéresser aux méandres du texte proustien ; alors l’initiative d’Heuet apparaît comme bonne à prendre. Aux yeux des enseignants, elle est même une bénédiction : enfin une solution pour rendre Proust accessible, attrayant ! En résumé, pour l’élite intellectuelle comme pour le monde éducatif, le travail d’Heuet est jugé sur ses intentions (somme toute méritantes), son honnêteté (indiscutable), et comme un exemple bienvenu de démocratisation culturelle.

Dans cette posture idéologique, le point aveugle, c’est bien entendu la qualité artistique intrinsèque des albums. Heuet est peut-être (personnellement j’en doute fort) un bon ambassadeur de Proust, mais l’est-il de l’art de la bande dessinée ? La question ne sera pas posée, d’ailleurs, n’est-ce pas, on n’a pas compétence pour en débattre. C’est ainsi qu’Anne-Marie Chartier parle de la ligne claire comme du « degré zéro de l’écriture » en bande dessinée et ne semble voir aucune différence entre le dessin d’Hergé, merveille d’équilibre, d’intelligence et d’expressivité, et celui d’Heuet, d’une pauvreté insigne.

(à suivre)