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l’oubapo

deux précurseurs de la restriction iconique

par Thierry Groensteen

[avril 2004]

La bande dessinée d’expérimentation formelle n’a pas attendu la création de l’Oubapo pour exister. L’Oupus 1 n’a d’ailleurs pas manqué de recenser quelques œuvres faisant figures d’antécédents, dues notamment aux talents de Jean Ache, Floc’h et Rivière, Bill Griffith, David Lynch, Marc Antoine Mathieu, François Mutterer et Martine Van ou encore Art Spiegelman − sans oublier Gustave Verbeek, l’auteur des célèbres Upside-Downs du New York Herald.

À la liste donnée alors, il faudrait ajouter d’autres noms, comme celui du Canadien Shane Simmons, dont l’album The Long and Unlearned Life of Roland Gethers compte 3840 cases minuscules où les personnages sont figurés par de simples points. Il faudrait aussi aller voir du côté des albums pour la jeunesse, qui ont une longue tradition d’expérimentation formelle et d’ingéniosité. Qu’il nous suffise de mentionner le nom de l’Américain Peter Newell (1862-1924), qui dès le début du siècle publiait des livres percés d’un trou ou à retourner.
Pour l’heure, Neuvième Art verse au dossier de cette lignée de « plagiaires par anticipation » − ainsi que l’Oulipo, et l’Oubapo à sa suite, désignent plaisamment leurs prédécesseurs − deux pièces nouvellement exhumées, l’une anonyme, l’autre imaginée par l’un des principaux pionniers néerlandais de la narration graphique, Jan Linse. Toutes deux remontent au XIXe siècle et mettent en œuvre une contrainte identique, pour laquelle l’Oubapo a proposé le nom de restriction iconique, et la définition suivante : « interdiction, pour le dessinateur, de représenter un élément donné » (cf. Oupus 1, p. 18-19).

Jan Carel Hendrik Linse est né en 1843 à Amsterdam. Aquarelliste et dessinateur de presse, il sera particulièrement remarqué pour sa collaboration, de 1891 à 1896, à l’hebdomadaire satirique Abraham Prikkie’s open Aanmerkingen. Un autre périodique qui l’accueille régulièrement est l’Humoristisch Album de l’éditeur H. Nijgh, à Rotterdam. Il y publie beaucoup de dessins humoristiques du type single panel cartoon, mais aussi − autre trait qui paraît aujourd’hui singulièrement moderne − des reportages dessinés sur des événements tels que des fêtes populaires ou des grandes expositions. Ses parodies d’opéras et de pièces de théâtre, encore une de ses spécialités, ont été réunies en volumes. Linse s’éteint en 1906.

En 1996, la fondation "Stichting Beeldverhaal Nederland" a édité un petit album de trente-deux pages réunissant un choix de ses dessins parus entre 1874 et 1893. C’est dans cet ouvrage intitulé Jan Linse, de eerste Nederlandse striptekenaar (J.L., le premier auteur néerlandais de bande dessinée) que nous avons trouvé le « Roman en quarante jambes » que nous reproduisons ici, exhumé de l’Humoristisch Album. Linse nous conte les débuts d’une histoire d’amour, en s’interdisant de rien montrer des protagonistes que leurs membres inférieurs. Les huit dessins qui composent la séquence ne s’en laissent pas moins aisément déchiffrer : rencontre de l’« objet aimé » (pour parler comme Töpffer), promenade, conversation, rapprochement, déclaration du jeune homme, premier baiser, présentation aux parents et demande en mariage forment les étapes de ce « roman » au déroulement somme toute canonique.
Il est à noter que Cliff Sterrett exploitera un dispositif assez semblable dans la Sunday page de Polly and her Pals du 8 août 1926. L’action se passe à la plage et, pendant les neuf premières cases, on n’aperçoit que la partie immergée des protagonistes, à savoir les jambes de Paw contant fleurette aux jambes d’une accorte naïade. Il est peu probable que l’Américain ait eu connaissance du précédent batave.

Plus intrigante est la planche publiée sans nom d’auteur dans le No.1045 des Fliegende Blätter, en 1865. Sous le titre « Zukunftsmalerei » (Peinture du futur), elle aligne une séquence de neuf vignettes légendées contant le destin d’Alexandre le Grand. Qu’il chevauche Bucéphale, rencontre Diogène ou affronte Darius, le roi de Macédoine est systématiquement maintenu hors champ (vignette 2) ou hors vue, masqué par une tenture, un tonneau, de la fumée, un manteau ou simplement l’obscurité. L’artiste s’est peut-être inspiré des tragédies grecques, où les meurtres étaient racontés mais non montrés sur la scène. Ce qui confère à cette planche une étrangeté au second degré est son titre, qui laisse entendre − sans qu’on en perçoive bien la nécessité − que ces images relèveraient d’une nouvelle conception de la peinture d’Histoire.

Quoi qu’il en soit, ces deux exemples sont intéressants par leur précocité. Avec l’Histoire de la Sainte Russie (1854), de Gustave Doré − où David Kunzle a noté « un éblouissant déploiement de moyens graphiques différents » −, ils suggèrent que le dispositif même de la bande dessinée encourage, notamment en raison de son caractère discontinu, fragmentaire, parcellisé, le jeu avec les codes et le recours à toutes sortes de ruses graphiques.

Thierry Groensteen

Cet article est paru dans le numéro 10 de Neuvième Art en avril 2004.

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