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david b.

la bibliothèque de david b.

par Thierry Groensteen

[octobre 2004]

Dans l’appartement de David B., les murs sont blancs. Farouchement, obstinément − désespérément ? − blancs. Pas de tableau, pas d’affiche, pas de planche de bandes dessinées, pas de photographie, rien que du vide et de l’immaculé. Les images, c’est dans la bibliothèque de l’auteur du Cheval blême qu’il faut les chercher. À l’exception d’une petite armoire vitrée dans le séjour, tous les livres sont regroupés dans la pièce qui lui sert d’atelier. « Mais il en reste chez mes parents, et j’ai quelques cartons à la cave, précise-t-il. J’ai toujours eu des livres à la cave. »

Grandville, Robida, Kubin, Goya, Klinger, Masereel sont là, en grand format, aux côtés de livres sur les estampes japonaises et les miniatures persanes. « Dans les miniatures, il n’y a qu’un seul plan. Tandis que les Japonais savent utiliser la perspective quand ça les intéresse. J’aime le côté très décoratif de leurs personnages vêtus d’étoffes surchargées en motifs. » Et de me faire admirer les estampes d’Utagawa Kunigoshi (1797-1861) représentant les personnages du Suikoden, la version japonaise du grand classique chinois du XIVe, le roman Au bord de l’eau, qui conte les exploits d’un groupe de rebelles dans le Mont Liang.
Il est vrai que ce superbe recueil, intitulé Of Brigands And Bravery, associe le goût pour les estampes avec un autre thème qui passionne David B., celui de la pègre. Sur une étagère, les Mémoires de Vidocq voisinent avec deux « sommes » sur Les Bas-fonds de l’Antiquité et Les Bas-fonds victoriens, les aventures romancées de Francis dit « le Belge » avec Les Tatouages du "Milieu" et l’Étude sur l’argot français de Marcel Schwob. _ Une autre version d’Au bord de l’eau est présente : une adaptation en bandes dessinées (les illustrations sont de Bu Xiaohuai), dont seuls les deux premiers tomes avaient paru, en 1974, aux éditions Signes. Dans un tout autre format (les BD chinoises mesurent 11 x 15 cm), le « roman » de Max Ernst narré au moyen de collages de vieilles gravures, Une semaine de bonté, est là également, dans l’édition de Jean-Jacques Pauvert. « Mes hommes à tête d’oiseau viennent de ce livre. Sous son influence à l’époque du lycée, j’ai d’ailleurs fait pas mal de collages à partir d’images découpées dans les Elle et les Marie-Claire de ma mère. »

Au rayon des bandes dessinées, toute la production de L’Association est rangée par collections, comme à la parade. Parmi les « grands aînés », seuls deux auteurs fétiches semblent représentés par leurs œuvres complètes : Jacques Tardi et Guido Crepax. « Pas tout à fait complètes : en fait, il me manque un seul volume de la série Valentina, de Crepax, celui intitulé Io Valentina, la Vita e le Opéré. Je le cherche depuis des années, mais il est très difficile à trouver J’ai découvert Crepax très jeune, dans Charlie mensuel, et j’ai toujours gardé la plus grande admiration pour son travail vraiment innovant… David B. − qui lit l’italien et l’anglais − apprécie également la dimension à la fois documentaire et décorative des histoires de Sergio Toppi.

Une estimation rapide du contenu de la bibliothèque fait apparaître, cependant, que la bande dessinée n’y compte que pour 30 % environ du total des ouvrages, et les livres d’art pour 10 % au plus. La littérature n’est presque pas représentée. Je note deux ou trois livres de Jean Ray, le Cahier de l’Herne consacré à Gustav Meyrink, les Contes et légendes de Provence, recueillis par André Pézard et illustrés par Henri Dimpre (qui signa des « Pilotorama » dans Pilote) − un livre possédé depuis l’enfance. « Les romans, je ne les achète pas, je les emprunte. Je suis un client assidu des bibliothèques publiques de Montreuil, du XIe et du XXe arrondissements. Et la littérature que je préfère est celle de l’entre-deux-guerres. » Le reste, l’essentiel, est constitué de livres d’histoires.
Histoire des peuples, des costumes, des différentes traditions occultes ou ésotériques. Voici tout d’abord une Histoire universelle illustrée des pays et des peuples, en huit forts volumes reliés cuir, parus à l’enseigne de la Librairie Aristide Quillet en 1913. « Je tiens cette série de ma grand-mère.
C’est le premier livre qu’elle a acheté avec son salaire d’institutrice.
 »
Sous le label des éditions Errance, voici ensuite une dizaine de livres illustrés sur Les Scythes, Les Huns, Les Cosaques, Les Sarmates, ou encore les Armes et guerriers barbares au temps des grandes invasions. Quant aux minces volumes de la série Men-at-Arms de chez Osprey, ils sont plus d’une cinquantaine à témoigner d’une véritable passion pour l’histoire du costume militaire. Voici encore, en quatre tomes, une Histoire des Berbères écrite par le grand historien et philosophe andalou d’origine arabe Ibn Khaldoun (1332-1406), à la Librairie orientaliste Paul Geuthner, que complète, chez le même éditeur, La Berbérie orientale sous la dynastie des Benoû’l-Arlah, 800-909 (avec une carte), de M. Vonderheyden

La collection "Bouquins" est représentée par nombre d’ouvrages de référence, parmi lesquels un Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne, Le Roman noir de la IIIe et de la IVe République, de Gilbert Guilleminault, Les Évangiles du diable, de Claude Seignolle et Le Livre des superstitions, d’Éloïse Mozzani. Non loin, les essais de Gershom Scholem sur La Kabbale et de Moshe Idel sur Le Golem préparent à la découverte d’Alchimie et mystique : le musée hermétique, compendium d’illustrations tirées de manuscrits alchimiques et cabalistiques, compilé par Alexander Roob pour le compte de Taschen. Citons encore, du penseur iranien Sohravardi − qui mourut en martyr à la fin du XIIe siècle −, L’Archange empourpré : quinze traités et récits mystiques traduits et présentés par Henry Corbin. Plusieurs dictionnaires des symboles font bon ménage avec le Dictionnaire historique des rues de Paris, deux gros volumes de Jacques Hillairet publiés par Minuit, où David B. trouve de précieuses indications pour ses Incidents de la nuit. On ne citera que pour mémoire le rayon, assez fourni, de documents sur le SAC, les barbouzes, l’OAS, la mafia ou encore Les Racines occultistes du nazisme. « Mmmh... Je m’intéresse à l’exercice du pouvoir ; y compris dans les dimensions que l’on tient cachées. »

T.G.

(Cet article est paru dans le numéro 11 de Neuvième Art en octobre 2004.)

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