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david b.

histoire(s) d’une reconstruction

par Claude de la Génardière

[octobre 2004]

Le « haut mal », l’épilepsie, le « mal sacré », « le mal Saint-Jean », disait-on encore autrefois. Des termes qui viennent s’associer en laissant derrière eux d’autres échos en moi : « le petit mal », « la petite mort »... Il ne s’agit pourtant pas de sexe, ici, quoique... De crises, oui, avec les énigmes qu’elles soulèvent pour chacun des membres de la famille de Jean-Christophe.

Ces crises font des montagnes d’énigmes : celle qui nous apparaît au tome 2 (pl. 26), hérissée de ses pics, semble bien haute pour Jean-Christophe. Et celle du tome III (pl. 7) absorbe déjà toute la famille, grimpant à sa poursuite. Il faudra un long parcours à chacun pour trouver sa propre quête. Mais celui qui est proposé au lecteur sera tout aussi chargé.

l’ascension du lecteur

L’ai je lue en psychanalyste, cette bande dessinée ? Et lui, David B., l’a-t-il composée en frère d’épileptique ? Sans doute, mais... Il y a tellement de choses qui s’imbriquent dans une vie, dans nos vies, dans nos façons de penser, de sentir, de créer ! Et il y a tellement de choses qui nous dépassent, comme dit David. Et puis comment me situer par rapport à un mode d’expression, la bande dessinée, dont je ne suis pas vraiment familière ? Bien sûr, je ne suis pas étrangère au monde des images. J’ai eu l’occasion de travailler sur des types d’images vraisemblablement à l’origine des bandes dessinées d’aujourd’hui : l’histoire de la gravure et de l’imagerie populaire. Je les ai retrouvées avec les contes dits « populaires » et leurs adaptations écrites et illustrées. Aujourd’hui, mes recherches m’amènent à m’intéresser à l’évolution des représentations de la famille que colporte notre culture ; par exemple, celles données dans un jeu comme le célèbre jeu des sept familles ou celles que proposent les faire-part de naissance au fil du temps. L’univers de L’Ascension du Haut Mal n’est donc pas si loin.

Nous autres psychanalystes, nous avons affaire encore à un autre type d’images, découvertes déjà lors de nos analyses personnelles mais restant toujours en grande partie inconscientes, celles des rêves et celles des scénarios fantasmatiques avec lesquels nous vivons tous, plus ou moins à notre insu. J’ai donc eu de quoi travailler les croisements des images : croisement des représentations collectives que produisent les sociétés avec les images des créateurs et celles de notre activité psychique la plus intime, voire inconsciente, révélée au cours des cures analytiques. Et il me semble qu’avec L’Ascension du Haut Mal, précisément, nous nous trouvons à ce croisement-là de l’individuel et du collectif, via l’histoire familiale et l’histoire de la maladie de Jean-Christophe. Je ne donnerai pas ici d’interprétation supposée psychanalytique de cette création. Pour un psychanalyste, il n’y a d’interprétation que dans le cadre d’une psychanalyse. Et « interprétation » n’a rien à voir avec « explication », comme on le croit souvent dans le grand public. Cela n’empêche pas nombre d’entre nous d’aller tout de même regarder d’un œil particulier les œuvres des artistes et d’autres créateurs. Mais il vaut mieux parler alors de lecture « associative », ou même de lecture « analysante », comme nous parlons d’« analysants » pour désigner les personnes en analyse.

regarder en arrière

Il se trouve qu’à la période où je commence à lire L’Ascension du Haut Mal arrive à mon cabinet une jeune femme dont la sœur a été malade pendant toute leur enfance et leur adolescence. Elle dit, comme Pierre-François puis David, la nécessité qu’elle a toujours eue d’aider sa sœur, sans se poser de questions, comme une seconde nature. Mais aujourd’hui, il semble que ce rôle qui lui colle à la peau l’asphyxie... Elle ne sait pas vivre sans la maladie de sa sœur, maintenant guérie... Elle n’a pas appris.
Pour elle commence désormais une autre quête où elle devra regarder en arrière, regarder en elle et mettre des mots sur tout ce qu’elle voit d’elle et de son histoire de sœur d’anorexique. Mettre des mots aussi sur son identité propre, sur ce qui lui appartient, sur ce que personne ne peut s’approprier d’elle. Se séparer de ce qui n’est pas elle... Cette rencontre imprévue entre un moment particulier de ma pratique clinique et celui de l’écriture de cet article m’a fait plaisir et a sans doute orienté mon texte. Dans le récit de David B., il n’y a pas de guérison possible pour le frère. Au cours de leur ascension, nous nous enfonçons tous, la famille et le lecteur, dans une sorte de chronicité de la maladie, d’omniprésence affolante contre laquelle les histoires luttent vaillamment. Et nous assistons à la naissance d’un créateur de bande dessinée.

David B. aussi a dû regarder en arrière pour élaborer L’Ascension du Haut Mal. Et cela ne pouvait que me toucher, comme psychanalyste. Il nous propose en effet une sorte de genèse de son rapport aux histoires, depuis celles transmises par les parents jusqu’à celles qui peuplent les rêves de Pierre-François puis de David dans le dernier volume, Il y a les histoires que les enfants de la ruelle se racontent au quotidien et celles des badauds béats devant les crises de Jean-Christophe ; il y a les histoires des guérisseurs de tous acabits, pris dans leurs mondes et entraînant les autres avec eux en jouant sur l’impuissance et la souffrance familiale. Mais il y a aussi la grande histoire qui tisse celle de Pierre-François, au fil des générations. Il y a ces rebonds d’une guerre à l’autre, d’une famille à l’autre, d’un drame conjugal à l’autre, d’une maladie à l’autre. Il y a ces élans toujours vifs et ces fractures recommencées. La vie, la mort, sans arrêt aux prises l’une avec l’autre.

Cette genèse devient en images une sorte d’épopée de monstres et de personnages hybrides, mi-humains mi-animaux, venant titiller nos propres démons de lecteurs, réveiller nos intimes aventures romanesques infantiles... Ces univers se déploient à partir d’une étrange maladie qui s’exprime par crises. Et ce n’est que tard dans le récit (au cinquième tome) que David se demande explicitement ce qui se passe pour son frère pendant ses crises épileptiques, quel type de voyage fait alors Jean-Christophe. Pour l’au-delà ? Pour la mort ? Pour le rêve ? Pour la quatrième dimension ? À moins qu’il ne voyage à l’intérieur de lui-même...

Il faut du temps en effet pour prendre du recul, pour penser ce dans quoi on s’est noyé familialement. Les analysants le remarquent souvent. Ils s’étonnent d’avoir mis si longtemps à se poser certaines questions, d’avoir mis si longtemps à comprendre. D’ailleurs, beaucoup viennent rencontrer un psychanalyste en disant « Je ne veux pas rester des années en analyse ». « Je voudrais faire un travail rapide sans rentrer dans tous les détails de ma vie »... Négations qui disent bien qu’ils savent déjà le risque que cela dure en effet, car la souffrance ne s’éradique pas d’un coup de volonté. Pierre-François, lui, apprend déjà dans l’enfance ce travail du temps et il le confirme en créant cette bande dessinée sous le nom de David B. : il lui aura fallu VINGT ans pour pouvoir enfin dessiner son frère, nous dit-il.

Une psychanalyste ne peut qu’être sensible à cette approche dans le temps, si anachronique pour notre société avide d’immédiateté et d’évidence. La vie psychique en effet ne s’embarrasse pas des limites de notre existence réelle, ni dans l’espace ni dans le temps. Les créateurs le savent bien, comme les analysants qui se trouvent surpris par leurs audaces de rêveurs, créant des héros dotés de dons d’ubiquité et brassant leur enfance avec le présent, les morts avec les vivants, les personnages de fiction avec ceux de la vie réelle, jouant sur les âges des générations familiales, se retrouvant contemporains de leur mère ou de leur père tout en étant figurés comme l’enfant d’autrefois...

une capacité romanesque structurante et salvatrice

C’est ainsi que le recours aux histoires, aux rêves, à la fiction, à la création, peut être salvateur, comme il l’est pour le petit Pierre-François et même pour sa sœur, qui écrit des poèmes. Mais il semble insuffisant à Jean-Christophe pour le maintenir la tête hors de l’eau et lui devient même, peu à peu, inaccessible. Ce recours est pourtant bien une nécessité psychique de base pour nous tous : nous nous construisons psychiquement dès la petite enfance avec des histoires, en brassant celles que nos parents nous racontent (sur ce qui nous a précédé, sur nous-mêmes, sur notre naissance, sur le monde) avec celles que nous inventons à notre tour pour prendre la vie à bras-le-corps et ne pas rester collés aux dires parentaux. Elles font notre bagage fantasmatique à partir duquel nous créons de multiples variations inconscientes tout au long de notre vie.
Sans transmission d’une capacité narrative par ceux qui nous élèvent, nous sommes perdus, comme le sont bien des malades de certaines formes de psychose, en particulier. Pas de rapport au langage, transmis par les parents, qui permette de respirer, de mettre de l’écart avec le réel, pas de métaphore possible. Pas de jeu avec la langue, les mots et les choses ne se distinguant pas les uns des autres, et pas d’histoires non plus.

Quel parcours Jean-Christophe fait-il avec les histoires ? Bien sûr, nous ne le savons pas vraiment. Nous savons qu’il y a eu des jeux et des histoires d’enfants entre frères et sœur et copains et qu’il y a eu fractures. Fractures successives pour l’un et l’autre frères et fractures familiales. Mais l’énigme de ce que vit Jean-Christophe plane sur toute l’œuvre. Et la montagne qu’il grimpe sert de tremplin à la faculté créatrice de Pierre-François, au prix d’une souffrance et d’une solitude extrêmes de chacun des deux. Pourtant, L’Ascension du Haut Mal montre bien que les monstres de Pierre-François puis de David ne sont pas exclusivement la conséquence de la maladie du frère ; ils ont pris corps sur cette maladie et ses ravages mais se sont nourris tout autant de l’histoire familiale, de l’histoire du monde et de tous les événements du quotidien.

une affaire de transmission

Certains épisodes nous disent particulièrement la fécondité de moments de transmission, transmission de la capacité narrative tout autant que transmission de l’histoire familiale et de l’Histoire : je pense en particulier à cette scène où Pierre-François montre à sa mère ce qu’il a inventé (tome 2, pl. 43). Elle refuse sa façon de présenter la grand-mère comme une alcoolique. J’ai d’abord cru à une rigidité maternelle refusant que soit salie l’image de sa propre mère. Mais on découvre peu à peu un personnage de grand-mère tout à fait savoureux à travers les paroles de la mère qui restitue à son fils ce qu’il n’a pas connu d’elle. La mère de Pierre-François fait alors exister sa propre mère aux yeux de son fils d’une façon si vivante que l’on peut supposer qu’il y a eu, là aussi, un moment fondateur pour la destinée créatrice de l’enfant.

Un autre moment m’a particulièrement touchée, c’est la rencontre entre Florence et Pierre-François (tome 3) alors qu’ils sont devenus de jeunes adultes et qu’ils échangent sur cette expérience familiale et sur leur frère malade. Avec l’expérience psychanalytique, nous savons aussi qu’il faut le plus souvent beaucoup de temps pour que la parole soit possible entre les protagonistes d’une telle situation. L’épreuve familiale de la maladie sépare, malgré la solidarité revendiquée. La solitude de chacun reste longtemps indicible malgré la proximité, Et lorsqu’il est enfin possible de se demander comment l’autre, le frère ou la sœur, a vécu cela, c’est que sans doute « l’ascension » a commencé à porter ses fruits.

Mais s’il faut tant de temps aussi, c’est que nous avons affaire à ce que nous appelons en psychanalyse les « effets d’après-coup » : ce n’est parfois que par le rebond sur une situation vécue dans le présent que revient à l’esprit sous un autre angle une situation passée, que se dévoile enfin ce qu’elle a imprimé en nous, que se révèle une souffrance, notre souffrance, longtemps restée étrangère à nous-mêmes. Cela me rappelle l’étonnement d’un médecin lors d’une séance d’un groupe de parole que j’animais dans un service hospitalier « Ah bon ? On peut ne pas savoir qu’on souffre ? » Il me semble que l’ascension de Pierre-François -David B. fait bien écho à cela.
Cette ascension nous transmet toute une expérience de la souffrance solitaire dans laquelle des proches peuvent vivre. Elle dit sans arrêt les chocs et les rebonds de l’incompréhension : incompréhension au sein de la famille et à l’extérieur, inaccessibilité du mystère de ce que vit Jean-Christophe, incommunicabilité avec les médecins, le tout vécu dans une inlassable énergie de survie, pour ne pas lâcher prise, ne pas se décourager, ne pas s’endormir, ne pas abandonner Jean-Christophe.
Pourtant, les sentiments de rejet, de haine, le sadisme, la peur, le désespoir ou les envies meurtrières et suicidaires qui transitent des uns aux autres se présentent un peu comme autant d’ennemis à combattre, en plus de l’ennemi-maladie qui met tout le monde en défaut. Ces ravages humains ne peuvent que résonner beaucoup aux oreilles de lecteurs membres de familles ayant connu une telle situation d’emprise de la maladie d’un des leurs sur la vie familiale et sur la vie psychique de chacun.

La vision du monde médical transmise par David B. recréant cette histoire m’a posé question. Autant ses représentations de la maladie sont d’une inventivité foisonnante et intarissable, autant le monde des médecins qu’il raconte est un monde sans appel, doté de tout ce que l’on peut en décrire de plus caricatural aujourd’hui. Et sans doute l’enfant Pierre-François a-t-il vécu ces personnages médicaux comme des étrangers dangereux et sans aucune réceptivité au malade ni à sa famille.
On mesure bien combien le mal fait par cette médecine-là peut jouer sur des générations entières. Qu’est-ce-qu’un enfant comme Pierre-François aura pu intégrer de sa rencontre avec les médecins ? Apparemment, le pire. Et est-ce un hasard si plus tard, il se retrouve rattrapé par cette médecine au moment d’envisager de devenir père ? Comment se sont donc enchevêtrés les éléments génétiques et les éléments psychiques dans ce rattrapage ? Il se trouve que je travaille aussi avec des équipes soignantes. Et j’entends en groupes de parole leurs interrogations, leurs réactions, leurs malaises, leurs angoisses. Ces équipes sont confrontées parfois à des situations extrêmement difficiles, aux confins de la mort ou de la folie. Bien sûr, les soignants sont dans une autre position que les familles. Mais leur responsabilité est parfois effrayante, lorsqu’ils savent que la vie d’autrui est entre leurs mains, et que les malades et leurs proches voudraient bien aussi être guidés humainement, émotionnellement, spirituellement ; ils attendent tellement d’eux !
Les médecins ne sont pas en mesure d’en assumer tant. Cela ne relève pas directement de leur fonction. Et pourtant ils sont bien en première ligne, avec les autres personnels soignants. C’est sur eux que se déverse toute l’angoisse humaine réveillée par la maladie et la mort. Certaines équipes ne le supportent pas et ont même pris le parti d’ignorer cet aspect de la maladie. D’autres prennent ces questions à-bras-le corps, au prix d’un travail terriblement exigeant humainement. Dans l’histoire de David B., quelle part faire à ce qu’une vision d’enfant et de proche d’un malade a nécessairement de partiel, et quelle part donner à cette tendance d’une certaine médecine à se couper littéralement de ceux qu’elle soigne ? La rencontre de la famille de Jean-Christophe avec la médecine est une rencontre ratée. Elle nous donne paradoxalement la mesure de l’immense travail accompli quand cette rencontre peut avoir lieu !
Et si les aventures de la famille de Jean-Christophe avec d’autres médecines sont parfois plus humaines, voire cocasses, elles semblent pourtant plutôt vaines, elles aussi, du moins médicalement. Mais pas pour la BD, il est vrai... Pas pour le plaisir des descriptions et du regard humoristique, parfois cinglant, de David B. Et ces aventures semblent d’autre part en apprendre beaucoup à Pierre-François-David sur la vanité des humains...


au vif de l’image

La force des images de David B. est parfois saisissante et me fait penser à ces instants où les analysants sont surpris par la fulgurante d’un lapsus ou d’une vision de cauchemar. Dans L’Ascension du Haut Mal, les espaces disproportionnés de certains cadres envahis par le motif nous emmènent dans des mondes qu’on peut sans doute rapprocher de ceux de notre enfance, livrée à la grandeur démesurée des adultes et à leur puissance, et les transformant en fantasmes. L’immensité de la montagne en est un exemple parmi quantité d’autres, comme le rêve d’Anubis dans le premier volume, l’obésité de Jean-Christophe dans le dernier, obésité qui mange le cadre, littéralement. Je pense aussi à l’envahissement du cadre par le grand-père mort. Sa transformation dans la vie psychique de Pierre-François est une réussite graphique, lui donnant une seconde vie à partir de trois visages, celui du malade, celui du mort, celui du cadavre (tome 2). Drôle d’oiseau au bec protecteur et étrangement inquiétant pourtant, avec ses mâchoires difformes, trop ouvertes ou trop fermées, bouche sans fonction à laquelle l’enfant redonne une autre vie par son dessin. Belle métamorphose dans un monde dévoré par la préoccupation de la nourriture ! Belle figuration des liens intergénérationnels qui passent d’une figure à l’autre et des uns aux autres !

Il y a aussi ces disproportions des têtes, quand elles risquent d’exploser : tête de Jean-Christophe avant et pendant ses crises, tête de son frère habité par cette maladie, jusqu’à cette impressionnante figuration du tome 6 où David est « dépassé » par une énorme tête qui le paralyse (pl. 30) ou à ces morceaux difformes du visage de Jean-Christophe vu par son frère (pl.41).

Ce n’est qu’après-coup que je me suis attardée sur les images des couvertures des six volumes. Du premier au dernier, les deux frères se transforment, grandissent. Mais nous voyons aussi le visage de Pierre-François perdre le sourire pendant que celui de Jean-Christophe reste singulièrement inexpressif, énigmatique. Et derrière eux se déploie toujours plus la forêt des monstres qui les entourent, jusqu’à envahir le cadre puis se dissoudre enfin dans un noir inquiétant au tome 6 et dernier. Comme si l’imagination avait finalement disparu, comme si la force créatrice avait été vaincue, comme si tout s’arrêtait là. Cette dernière couverture me glace. Et je suis bien heureuse de savoir que David B. a poursuivi sa production.

Mais ces effets d’images sont parfois producteurs d’une paix inattendue. Quand on apprend que le grand-père Gabriel aimait les femmes (tome 2), quelle beauté, tout d’un coup, vient étirer l’image et apaiser l’horizon, quel calme nocturne se glisse peu à peu sur la page ! L’immensité est ici à la mesure de la beauté et non plus des disproportions de la maladie, de la souffrance ou de la folie (d’ailleurs, elle est parfaitement symétrique à l’image du suicide de la sueur dans le tome 3). La beauté féminine vient peut-être faire signe ici de ce qui pourrait donner le plus bel aboutissement à l’ascension de Pierre-François : la rencontre amoureuse. En effet, la place des filles, la curiosité sexuelle de ces adolescents sont étrangement peu présentes dans l’ensemble des volumes. À se demander si la maladie de Jean-Christophe n’a pas étouffé momentanément ce registre de quête, pour lui et pour son frère. Les derniers volumes nous apprennent en tout cas que pour l’un comme pour l’autre, la rencontre des femmes s’avère problématique, impossible pour Jean-Christophe et encombrée d’embûches pour David, embûches liées, semble-t-il, à l’ascension qu’il continue d’accomplir.

après-coup

Après la lecture des six albums, j’ai eu envie de refaire mon ascension sans texte, sans le texte du narrateur. De me laisser aller au flux des images elles-mêmes. Elles me disent autre chose que le texte du récit. Elles parlent à d’autres régions de moi-même. Elles mobilisent une réceptivité plus proche de mon travail d’analyste. Sans doute les images et le texte procèdent-ils eux aussi de régions différentes de l’auteur lui-même ? Je me suis demandée s’il ne s’adressait pas à nous à partir de plusieurs âges de son histoire. Bien sûr, il se figure enfant puis adolescent et jeune adulte, de même que son frère et sa sœur que nous voyons grandir. Mais l’élaboration de cette bande dessinée est un travail d’après-coup, une reconstruction d’adulte sur des traces indélébiles de l’histoire infantile, une reconstruction créatrice. Et il me semble que celui qui dessine et celui qui écrit n’ont pas le même âge...
Quand nous parlons d’« infantile », en psychanalyse, nous ne mettons aucun signe péjoratif, bien au contraire. Nous parlons de ce foisonnement de la vie psychique que développent les enfants et qui nourrit ensuite, inconsciemment, notre activité fantasmatique d’adultes. Il me semble que la richesse de cette vie psychique inconsciente tout imprégnée d’infantile se loge dans les images de David B., alors que le récit écrit joue sur le registre de la raison consciente et même, de la rationalisation. Il nous explique et nous raconte l’enchaînement des choses, les ramifications entre elles, il nous dit en narrateur ce qu’il a compris de son ascension d’enfant, d’homme, de frère d’épileptique, mais aussi de fils et de petit-fils, de frère d’une sœur, et de multiples autres places et rôles encore... Il nous dit ce qu’il sait désormais, en tant qu’adulte.

Une fois son parcours accompli, celui qui était déjà un auteur s’est sans doute retourné sur lui-même et sur ses images pour reprendre et aboutir ses créations d’enfant. Et il semble finalement vouloir clore son épopée, son ascension propre. Il donne un cadre structurant, presque rigide, parfois, à ses créations infantiles, comme si elles risquaient encore de l’emmener dans la folie... Peut-être nous dit-il là simplement comment il s’en est sorti, ou protégé, de cette folie. Et pour ce parcours, il s’est donné un nom. Très tôt, Pierre-François affirme ce choix d’une façon déterminée : « Je m’appelle David, maintenant. » (tome 4.) J’ai été bien agréablement surprise quand j’ai vu, dans la suite de ce moment fondateur, que David nous racontait alors un rêve d’ascenseur. J’ai moi-même tellement gambergé sur ces machines pourtant si animées et même si humaines dans nos rêves et dans bien des films [1]. Machines associées souvent à des questions liées à la naissance et à la séparation mais aussi à la succession des générations et à la généalogie. Nous assistons peut-être ici à une autre ascension fondatrice, après ce baptême d’adolescent... Il est vrai que l’ascension et l’ascenseur sont étymologiquement proches parents.

Après avoir écrit cet article, j’ai eu envie de regarder d’autres BD de David B. Et j’ai été tentée d’en savoir plus sur lui. Je trouve certes l’expérience de lecture très forte lorsqu’on ne dispose que de l’œuvre elle-même. Cependant, en fouinant du côté des ouvres récentes de David B, j’ai eu la joie de constater que Babel avait pris la voie de l’épure, donnant moins de place au récit écrit et laissant l’image déployer toute son ampleur créatrice. Épure aussi dans les dimensions de l’œuvre, beaucoup plus concise, même si d’autres volumes doivent suivre. Épure peut-être due à la réussite de L’Ascension du Haut Mal, réussite thérapeutique pourrait-on dire. Comme s’il n’était plus nécessaire de brider l’infantile, de brider les monstres fous de l’enfance. Comme si le créateur s’était tout à fait approprié son monde...

Claude de la Genardière

(Cet article est paru dans le numéro 11 de Neuvième Art en octobre 2004.)

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[1cf : mon dernier livre, Parentés à la renverse, PUF, 2009.

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