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jean-philippe stassen

itinéraire :
entretien avec jean-philippe stassen

par Gilles Ciment et Thierry Groensteen

[Janvier 2002]

Né le 14 mars 1966, le Belge Jean-Philippe Stassen est un franc-tireur de la bande dessinée contemporaine. D’abord associé au scénariste Denis Lapière, il poursuit seul une œuvre déjà riche de sept albums, parmi lesquels deux succès publics et critiques importants : Le Bar du vieux Français et Déogratias.
Après une longue période nomade, il vit actuellement dans un deux-pièces à Paris, dans le quartier de la Goutte d’Or. Nous y avons rencontré un auteur intègre, tourmenté et insatisfait...

Neuvième Art : Pouvez-vous évoquer le milieu dans lequel vous avez été élevé ?

Jean-Philippe Stassen : Je suis arrivé à Liège à l’âge de six mois. Mon père, instituteur, y avait pris la direction d’une petite école primaire ; ma mère enseignait le français et la religion dans un collège. Nous étions cinq frères et sœurs, et j’étais le troisième, juste au milieu de cette fratrie. J’ai un grand frère devenu sociologue et une grande sœur psychologue. Personnellement, j’ai toujours eu des problèmes avec l’école et je l’ai arrêtée assez tôt. Pour rassurer mes parents, j y suis retourné plus tard et j’ai fini alors ce que l’on appelait, en Belgique, les « Humanités artistiques », de sorte que j’ai tout de même eu mon bac.

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(Photo Daniel Fouss)

Qu’est-ce qui n’allait pas entre l’école et vous ?

En fait j’étais un adolescent rebelle. Dès l’âge de quatorze ans, je me suis heurté à mes parents et je me suis mis à faire toutes sortes de bêtises. Je ressemblais extérieurement à un punk, même si, par individualisme, je me tenais à l’écart du mouvement. Comme mon père et ma mère étaient enseignants tous les deux, mon opposition à eux était forcément aussi dirigée contre l’institution scolaire.

Vous avez commencé à publier très tôt...

Oui, j’avais dix-sept ans quand ma première histoire a été prise par L’Écho des Savanes. C’est d’ailleurs l’âge où j’ai quitté la maison pour de bon, et où je me suis installé à Bruxelles. Je dois préciser que mon ambition n’a jamais été de devenir dessinateur de bandes dessinées. Je m’intéressais plus au rock and roll, j’ai participé à quelques groupes pour lesquels j’écrivais des paroles et je jouais de la guitare, mais ce n’était pas très bon. J’avais aussi le rêve d’être réalisateur de films. J’étais passionné par le cinéma et je ne ratais aucune projection de films muets à la Cinémathèque. J’ai d’ailleurs présenté le concours d’entrée à l’INSAS [1] mais je n’ai pas été pris.

Et le dessin dans tout ça ?

Dessiner n’a jamais été un plaisir pour moi. La première BD que j’ai réalisée, c’est parce que, ayant fait une grosse bêtise avec mon meilleur ami, nous avions beaucoup d’argent à rembourser. Le responsable d’une association d’extrême-gauche, qui avait vu les flyers que j’avais dessinés pour des groupes de rock, m’a proposé de faire une bande dessinée sur l’immigration marocaine en Belgique. Je l’ai faite, et cet album (diffusé hors commerce), Les Aventures d’Ahmed en Belgique, a été mon premier travail rétribué. Je n’aurais sans doute jamais persévéré dans cette voie si Denis Lapière − qui, à l’époque, travaillait pour une librairie de BD à Charleroi et cherchait des dessinateurs pour illustrer ses scénarios − n’avait pas pris contact avec moi.


C’est lui aussi qui a démarché L’Écho des Savanes...?

Oui. À l’époque, Marc Voline s’occupait de la rédaction et il ouvrait facilement son journal à de jeunes auteurs..

Ces histoires courtes scénarisées par Lapière et publiées dans L’Écho ont été réunies en album en 1988 sous le titre Bahamas. Le style « ligne claire » qui les caractérise était-il déjà celui des Aventures d’Ahmed ?

Non, Ahmed c’était n’importe quoi, c’était inférieur à ce que publiaient les fanzines... Mais il y avait peut-être plus de personnalité, d’authenticité là-dedans que dans mon boulot pour L’Écho. Pour Bahamas, l’enjeu était différent, j’avais plus de pression et je sentais qu’il fallait que mes planches ressemblent à quelque chose de professionnel. J’ai donc, tout simplement, copié sur un autre dessinateur, en l’occurrence Ted Benoit et plus particulièrement son album Berceuse électrique.

Vous étiez d’ailleurs sur le même terrain que lui : l’Amérique mythique des années cinquante, les grosses bagnoles...

Oui. Moi qui ai toujours eu horreur de dessiner des voitures, j’étais servi ! J’avais aussi dans la tête des images du cinéma américain de cette époque, même si je préfère celui des années trente et quarante.

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Extrait de Bahamas, de Lapière et Stassen (1988).
© éd. Albin Michel

Pour signer la première histoire, vous aviez choisi le pseudonyme de Dean Marlowe...

Parce que j’avais l’habitude de changer de nom chaque fois que je dessinais un flyer. Mais ça correspondait au moment où je commençais à vouloir me rabibocher avec mes parents, et ma mère, qui était très fière de voir mon travail publié, a regretté de ne pas voir mon vrai nom. Donc j’ai arrêté avec les pseudonymes...

En dehors de Ted Benoit, quelle culture de bande dessinée aviez-vous comme lecteur ?

Elle était, et elle est restée, très réduite. J’avais beaucoup lu Hergé, mais je crois que j’étais plus sensible à son art de la narration qu’à son style graphique. Je n’ai jamais beaucoup accroché à l’école Spirou, sans doute trop fantaisiste pour moi. J’aime mieux les choses un peu cérébrales... Ces dernières années, j’ai été touché par David B, Marjane Satrapi, Joe Sacco et le dessinateur norvégien Jason... J’ai des amis assez avertis qui attirent mon attention sur les nouveautés intéressantes qui peuvent me plaire...

Sur quoi était fondée votre rencontre avec Lapière, qui a débouché sur une collaboration de sept ou huit ans ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?

D’abord, j étais flatté qu’il me propose de dessiner ses histoires... Denis est quelqu’un de très généreux, et j’ai peur de ne pas avoir été beaucoup à son écoute, de ne pas lui avoir donné autant que ce que lui a cherché à m’apporter... Le gamin un peu marginal que j’étais quand on s’est connus, qui avait pour seules idoles des chanteurs de rock, ne pouvait sans doute pas comprendre grand-chose aux histoires qu’il m’apportait...

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Stassen et Lapière, Bullwhite, p. 28 (détail), 1989.
© éd. Albin Michel

Votre travail suivant, Bullwhite (1989), n’a pas été prépublié...

Non, il est paru d’emblée sous forme d’album. Le thème du maccarthysme m’avait intéressé, parce que je commençais à être plus préoccupé par la politique et que j’avais lu quelques bouquins sur cette période. Ensuite, nous avons proposé un autre cycle d’histoires courtes, que le nouveau rédacteur en chef de L’Écho a refusé... Et à ce moment-là j’ai complètement laissé tomber la bande dessinée pendant au moins deux ans. J’ai travaillé dans des bistrots, sur des chantiers, fait des petits boulots de décoration...

Comment est né le projet du Bar du vieux Français ?

J’avais fait une exposition d’illustrations, dans un restaurant, sous le titre « Point de vue images du monde ». C’étaient des images inspirées de mes voyages, mais avec un regard un peu politique. J’avais invité Denis, qui a été séduit par le style graphique dans lequel j’avais travaillé, et qui a suggéré qu’on pourrait refaire une bande dessinée ensemble dans ce style-là.

Apparemment, la bande dessinée ne vous manquait pas. Vous avez plusieurs fois déclaré ne pas y être autrement attaché...


La bande dessinée m’apparaît comme le moyen le plus simple de raconter une histoire. On peut commencer à tout moment, sans argent ni aide d’aucune sorte. Il y a quelques années, j’ai rêvé de faire du cinéma. Maintenant que je connais quelques personnes qui vivent dans ce monde-là, je me rends compte que ce ne serait pas un truc pour moi : on doit se plier à trop de compromis... Si j’exprime parfois des réserves vis-à-vis de la BD, c’est parce que le fait de dessiner est resté pour moi extrêmement laborieux. Je n y prends pas de plaisir. Je trouve que c’est long et difficile de fixer ses idées sur le papier... Je trouve beaucoup plus excitant d’écrire et de découper l’histoire, parce que ça va vite...

Pour trouver du plaisir, il faudrait peut-être adopter un dessin plus rapide, plus spontané...?

Oui, sans doute... Je travaille pour le marché franco-belge où l’on aime les beaux albums, cartonnés, bien imprimés, avec des dessins bien faits. J’aimerais travailler dans un esprit plus proche de la BD américaine ou japonaise, raconter une histoire sans faire trop attention au dessin. En fait, mon rêve serait de trouver un dessinateur ayant la même sensibilité que moi et qui pourrait devenir mon interprète.

Vous avez aussi déclaré vouloir devenir peintre...

Ce n’est pas vraiment ça. On me disait sans cesse que je faisais de la bande dessinée comme un peintre. Mais j’ai une très grande admiration pour les peintres et je sais bien que je n’en suis pas un. Je crois qu’il faut s’être détaché de toutes les passions de la jeunesse pour devenir peintre. Alors, peut-être que quand je serai vieux, je me mettrai à juste mélanger les couleurs...

Le Bar du vieux Français est le premier de vos albums inspiré par la thématique du voyage. On sait que vous êtes un grand voyageur. D’où vient cette vocation ?

Avec le premier argent que m’avait rapporté Bahamas, j’avais commencé à voyager. Chaque fois que j’ai eu de l’argent, c’est comme ça que je l’ai dépensé. Au début, je recherchais l’exotisme pur, les sensations naissant de la rencontre avec l’inconnu. Mais j’ai aussi été très ému de retrouver, dans certains endroits, des images que j’avais vues dans de vieux films. Mon premier voyage m’a mené, en compagnie de Hafid, mon ami de toujours, au pays de ses parents, le Maroc. J’ai été accueilli dans l’intimité de sa famille à Tanger. Par la suite j’ai voyagé tout seul, au Burkina Faso et au Mali, souvent dans des lieux réputés dangereux, un peu pour mettre ma peur à l’épreuve.

Dans quelles conditions matérielles voyagiez-vous ?

Avec le moins possible. Je détestais les touristes et par dessus tout le style routard, sac au dos. Je tenais mes bagages à la main. Je ne voulais ressembler à personne. J’ai plus d’indulgence aujourd’hui... (rires) Je n’avais pas une grande culture politique à l’époque, mais je m’étais assez facilement enflammé pour la cause de certains partis révolutionnaires africains...

Il semble que vous soyez tombé en amour avec l’Afrique...

Non, pas du tout. D’abord, je n’aime pas quand on parle de l’Afrique en général, c’est par trop réducteur. Si je suis passionné par un pays, au sens de la souffrance énorme qu’il me procure, c’est le Rwanda, et cela en raison des événements qui s’y sont déroulés. C’est au Rwanda que se trouvent les gens que je déteste le plus au monde − et ils sont majoritaires − et les gens que je préfère viennent eux aussi de là-bas ou y sont encore. Je m’y suis trouvé au cours d’une période très difficile de ma vie, et je m’y suis senti en phase : ce qui se passait dans ma tête ressemblait à ce qui se passait dans le pays.

Vous avez exprimé ailleurs votre hostilité à l’égard des carnets de voyage que publient de plus en plus de dessinateurs...

Oui. Je n’ai rien contre la pratique du dessin sur le motif, c’est le produit éditorial que je n’aime pas. Aller faire des dessins sur un marché à Istanbul pour en faire un livre, je trouve ça aussi inintéressant qu’un publi-reportage sur Bali à la télé. Ce sont des images sans nécessité, qui n’ont rien à communiquer : Personnellement, je dessine assez peu lors de mes voyages et je ne photographie pas, je prends plutôt des notes...

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Le Bar du vieux Français, t.2, p. 42 (détail), 1993.
© éd. Dupuis

Pour en revenir au Bar du vieux Français, avez-vous été surpris par le succès critique de cet album, dès la parution de la première partie ?

Oui, un peu. Je n’étais pas si content du résultat, pour ma part. Certains aspects du scénario ne me plaisaient pas. En fait, j’avais eu très peu d’échanges avec Denis pendant la gestation de l’album, parce que c’était une période où la communication entre nous n ’était pas facile. Le premier tome, je l’ai dessiné en partie pendant mon service militaire, que j’effectuais près de Liège. Le deuxième, je l’ai dessiné à Tanger La matière première de l’album venait en grande partie de moi : j’avais raconté pas mal d’histoires à Denis, je lui avais parlé des personnages, je lui avais fait lire des bouquins... Mais c’est vraiment lui qui a écrit le scénario et, inévitablement, le ton du livre s’est éloigné de ce que j’avais imaginé. J’ai trouvé l’intrigue un peu molle, pas assez violente à mon gré ; en même temps elle manquait d’humour et avait quelque chose d’un peu sinistre. Attention, je ne jette pas la pierre à Denis : nous aurions sûrement dû collaborer de plus près, échanger davantage... Je me souviens que j’avais d’abord imaginé l’histoire d’une jeune femme tombant passionnément amoureuse d’un garçon pas encore pubère, qui n’aurait pas pu lui faire l’amour... En fait, je n’aime pas les histoires trop lisses, trop tièdes. J’ai été frappé, dans mes voyages, par les situations souvent à peine croyables que vivent quantité de gens, et que le public ne serait pas forcément prêt à admettre dans une fiction, d’ailleurs... Denis a certainement bien fait son travail, puisque l’album a trouvé un large public...

Pourquoi étiez-vous retourné à Tanger ?

Vous n’allez pas me croire ! J’avais rencontré la future mère de ma fille, qui est d’origine rwandaise et qui faisait des études au conservatoire de Liège pour devenir comédienne. Elle avait envie de bouger, j’étais d’accord, et comme nous ne savions pas où aller, elle a fait tourner un globe terrestre, l’a arrêté en posant son doigt : c’est tombé sur Tanger ! (rires)

Vous étiez sensible au mythe littéraire qui entoure cette ville ?

Oui, un peu. J’ai lu Ginzburg, Bowles − encore vivant à l’époque. Nous l’avons aperçu quelquefois au restaurant... J’ai longtemps aimé voyager en compagnie d’écrivains. Par exemple, je me suis arrangé pour me trouver dans la chambre où a lieu le meurtre dans Notre agent à la Havane, de Graham Greene...

Quelle est l’origine de cette fable à propos de l’homme qui aurait choisi d’être mortel plutôt que de rester seul (cf. Le Bar, vol. 2, p. 17-19) ?

Ce n’est pas un mythe africain, mais une histoire qui vient de je ne sais plus quel peuple amérindien... C’est le genre de collage que je n’apprécie pas énormément. On ne peut pas prendre n’importe quelle liberté dans une fable qui est située dans un contexte géographique et culturel assez précis. Dans Deogratias, j’ai fait très attention à cela et je me suis astreint à une exactitude rigoureuse dans les moindres détails. À propos de conte, je me rappelle pourtant avoir écrit jadis une histoire pour un livre non réalisé, qui aurait fait plus de cent vingt pages, un conte, justement, sur le principe des Mille et une nuits, Pour l’occasion, j’avais inventé une religion, forgé une cosmogonie en empruntant à des mythologies très disparates... J’ai abandonné ce projet parce que le CNL ne m’a pas accordé l’aide que j’avais sollicitée et que financièrement je ne pouvais pas assurer un si long travail. Je ne crois pas que les contes traditionnels soient détenteurs d’une sagesse millénaire, comme on le dit souvent à propos de l’Afrique. C’est une manière d’enfermer l’autre dans sa différence... Alors que ce que je voulais montrer dans Le Bar, qui en ce sens est un livre antiraciste, c’est que les gens sont exactement pareils, quel que soit l’endroit où ils sont nés. Ils ont les mêmes aspirations et les mêmes souffrances.

Le scénario du Bar n’est peut-être pas très violent mais en tout cas la fin en est étonnamment triste : Leila mal mariée, Célestin sans avenir... Rien que dans leur expression à tous deux, sur la couverture du deuxième tome, on peut lire leur désenchantement... Vous avez délibérément refusé le « happy end » ?

Je pense que la fin que nous avons donnée à l’histoire est logique, compte tenu de notre parti-pris réaliste. Ce n’est pas nous qui arrêtons l’histoire à cet endroit, elle se termine pour de bon puisque le narrateur est mort. D’ailleurs, la vie est triste et, comme dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal en général... Mes autres albums ont des fins plus dramatiques que celle-là.

Il y a un personnage envers lequel vous êtes d’une férocité surprenante, c’est celui de l’Allemande... On est surpris par la méchanceté apparente de cette caricature...

Autant que je me souvienne, je me suis laissé porter par le scénario… mais j’avais sans doute parlé à Denis de personnages semblables rencontrés dans mes voyages. J’ai mis plus de méchanceté consciente dans le personnage du curé.

Comment le projet du Bar a-t-il été retenu pour la collection "Aire Libre" ?

J’ai vécu une relation d’amitié très forte avec Philippe Vandooren et Claude Gendrot, les responsables de la collection. Denis et moi avons présenté un synopsis et une seule planche, très « jetée ». Nous sommes allés manger, et il s’est passé quelque chose entre nous. La confiance s’est établie tout de suite ; cela a été très important pour moi. C’était une chance, aussi, de pouvoir nous exprimer sur deux albums, sans réelle contrainte de format

D’où vient le style graphique du Bar, si éloigné de ce que vous aviez fait dans vos deux albums précédents ?

Comme je vous l’ai dit, c’était déjà à peu près le style des illustrations de « Point de vue... » que j’avais exposées, et Denis a pensé que je pourrais garder ce type de dessin. Je l’ai juste un peu adapté aux exigences de la narration.

C’est un dessin et une mise en couleurs qui ne semblent pas avoir de référent précis dans la bande dessinée...

Non. C’était ma première expérience de la couleur directe, et j’ai opté pour des aplats francs, sans nuance aucune. J’aurais du mal à citer des influences. Je peux parler des artistes que j admire, mais sans avoir le sentiment d’avoir cherché à les imiter, sauf peut-être, ponctuellement, en leur empruntant une composition.

Qui sont-ils, ces artistes ?

Mon peintre préféré est Jan Van Eyck. J’adore aussi Bruegel, Gauguin... J’ai eu une passion pour les expressionnistes allemands ; certains, comme Nolde, m’intéressent encore... Vous voyez, les peintres qui me plaisent ne se ressemblent pas du tout entre eux. Il y a sûrement en moi un expressionniste que je n’aime pas et que je combats en permanence...

Après le Bar, vous avez dessiné quelques histoires pour l’éditeur japonais Kodansha, que l’on n’a pas pu lire en Europe. Quel en était le sujet ?

C’était à propos d’une bande de jeunes glandeurs, zonant dans les bistrots à Liège. Le héros n’était autre que mon copain Hafad. Ils parlaient toujours de partir loin, sans doute en Amérique, mais dans chaque histoire il y avait toujours un obstacle stupide qui se mettait en travers de leurs projets.

C’est un peu l’aventure du Savant Cosinus, de Christophe, qui cherche à quitter Paris sans jamais y parvenir...

Je ne connais pas... Ces histoires pour Kodansha, publiées dans Morning, étaient dessinées en noir et blanc, à la plume, avec des gris posés au crayon. Il y avait une quinzaine de pages à chaque fois.

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Jean-Philippe Stassen, Louis le Portugais, pl. 6 (détail), 1996.
© éd. Dupuis

On retrouve un peu la même situation au départ de Louis le Portugais, votre premier album en solo. Du point de vue graphique, Louis le Portugais apparaît comme le chaînon manquant entre les deux albums « ligne claire » et Le Bar...

Quand ils ont su, chez Dupuis, que je voulais être mon propre scénariste, ils m’ont suggéré de ne pas reprendre exactement le même style que pour Le Bar. Je les ai écoutés et je pense que nous avons eu tort... Cela dit, c’est un album que j’aime bien, où il y a beaucoup de nostalgie. J’habitais à Rennes au moment où je l’ai conçu. Je trouvais cette ville hyper-bourgeoise et très ennuyeuse, et cette histoire me permettait de penser très fortement à mes amis... Pour prendre le contrepied des albums précédents, j’ai joué sur l’unité de temps : l’action est plus linéaire et très ramassée... J’étais très content du scénario mais la réalisation graphique n’a peut-être pas été à la hauteur. C’était une année très difficile...

Après Al Wasat, le « Bar du vieux Français » et avant « L’Étoile du Sud » dans l’album suivant, c’est encore un bistrot qui sert de décor principal : « Aux Bons Enfants »…

C’est vrai. Les bistrots sont des endroits qui me sont très familiers. J’y ai pas mal travaillé... On apprend plein de choses dans les bars, on y rencontre des gens...

Le réalisme social de Louis est extrêmement noir : délinquance, drogue, sida, prostitution, mort violente... Cela fait beaucoup pour un album, comme si les personnages étaient d’emblée condamnés par le poids de la fatalité...

Mon idée initiale était de sous-titrer l’album « chanson réaliste ». C’était vers ça que je voulais tendre, un univers à la Fréhel... J’étais prêt à aller très loin dans le mélo, tout en tenant à introduire aussi de l’humour. Je sais qu’Hafid a beaucoup ri en lisant l’album...

L’univers de la chanson réaliste vous est familier...?

J’aime énormément la chanson en général, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui. J’en connais un grand nombre et j’en chante beaucoup à ma fille...


Quel regard portez-vous sur l’album suivant, Thérèse ?

C’est mon album le plus noir, et il correspond à la période la plus noire de ma vie. Il m’est assez difficile d’en parler… Il est faible graphiquement, mais je luttais chaque jour contre des angoisses terribles et j’aurais été incapable de faire mieux. En la relisant aujourd’hui, c’est une histoire que je trouve juste, et dérangeante. Malheureusement il n y a pas d’équilibre entre le registre du dessin et le ton du récit lui-même. C’est sans doute la raison pour laquelle les gens ne sont pas vraiment entrés dans cet album...

Il y a comme une constante dans vos différents livres : le vol, s’il ne fait pas l’objet d’une apologie, demeure en tout cas impuni et comme innocent. Leila dans Le Bar, Louis et ses amis, Fanta dans Thérèse : tous s’approprient le bien d’autrui et sont pourtant proposés à notre sympathie... Faut-il y voir un vieux fond anarchiste, une dénonciation de l’idée même de propriété ?

Je considère que la propriété est un droit, mais c’est un principe que j ai moi-même transgressé autrefois. Il en reste peut-être quelque chose, même si je ne cherche pas, en tout cas pas consciemment, à faire l’apologie du vol... Que des vols de voiture ou d’autres biens de consommation restent impunis, c’est tout bonnement ce qui arrive dans la réalité... Par ailleurs, Leila et Fanta volent non pas pour vivre, mais pour forcer leur destin. Ce ne sont pas des voleuses à la petite semaine...

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Jean-Philippe Stassen, Thérèse, pl. 6 (1999).
© éd. Dupuis

Dans Thérèse, la beauté apparaît étrangement liée à la mort...

Cela n’est pas sans rapport avec le génocide rwandais. Il faut savoir que les Tutsis ont été tués, entre autres, parce qu’ils étaient considérés comme plus beaux par des gens qui se trouvaient eux-mêmes laids... C’était très présent à mon esprit quand j’ai écrit et dessiné Thérèse.

Thérèse a été dessinée pendant votre premier séjour au Rwanda...

Oui. Je suis arrivé là-bas un peu comme un OVNI. Les gens que j’aurais pu y retrouver étaient tous morts. J’ai été littéralement ramassé par d’autres personnes, des rescapés du génocide, qui m’ont accueilli comme leur frère... J’ai vécu là-bas des choses très fortes. Les événements étaient encore récents et les gens ne pouvaient pas cacher leur immense souffrance.

Pourquoi les événements du Rwanda vous ont-ils personnellement touché d’aussi près, au point de vous donner envie d’aller sur place ?

Il y a eu beaucoup de massacres tout au long du XXe siècle, mais il n’y a eu que trois véritables génocides, dont les victimes ont été les juifs, les Arméniens et les Tutsis. Ce phénomène d’extermination d’un groupe, pas parce qu’il a fait ou pensé quelque chose mais simplement parce qu’il est différent, ne peut laisser aucun homme indifférent. L’humanité entière en est responsable et victime à la fois. Cette raison suffirait à justifier mon implication, mais il est juste d’ajouter, plus pragmatiquement, que des gens qui m’étaient chers se sont trouvés massacrés... C’est à travers les événements du Rwanda que je peux interroger la notion d’identité et de rapport à l’autre, une question qui me passionne...

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Jean-Philippe Stassen, Déogratias, pl. 18 (détail), 2000.
© éd. Dupuis

Déogratias n’est pas un album pédagogique : il plonge le lecteur in media res, tandis que les tenants et aboutissants de la tragédie ne sont pas véritablement exposés...

J’étais conscient de m’adresser à des lecteurs auxquels ces événements ne seraient pas forcément familiers, mais une bande dessinée n’était pas le lieu où exposer leurs causes en détail. Elles relèvent d’une situation politique complexe, qu’on ne débrouille pas sans des années d’études et de lectures... J’ai hésité à proposer une bibliographie en fin d’album et je n’ai pas osé le faire, sans doute en raison du complexe d’infériorité de l’auteur de BD par rapport aux chercheurs, aux historiens, etc. Mon propos était avant tout de dire que c’étaient des gens ordinaires qui avaient tué, et donc de renvoyer le lecteur implicitement à la question : qu’aurais je fait à leur place, si je m étais trouvé pris dans le même contexte, et si mes chefs m’avaient dit soudain que ce qui était interdit hier était désormais autorisé et même encouragé... C’est la raison pour laquelle je me suis servi de flashes-back. Je voulais construire l’album comme un suspense, que le lecteur se demande « mais qui est ce mec-là ? » et puisse s’identifier à lui, au criminel qu’est Déogratias. J’étais même obligé de présenter le personnage avec une certaine empathie, ce qui a été un effort et une souffrance pour moi... Or, c’est justement parce que les auteurs du génocide ne sont pas des monstres mais des gens comme vous et moi, qu’il faut les juger et les condamner.

Le personnage du frère Philippe offrait aussi une autre possibilité d’accès à la réalité du Rwanda, puisqu’il joue le rôle du candide. Mais il ne comprend pas grand-chose, et frôle même le ridicule...

En effet, ce personnage − inspiré par une personne précise que j’ai connue en 1997, un missionnaire défroqué qui avait épousé une rwandaise − m’a permis d’expliquer des éléments nécessaires à la compréhension de l’intrigue, comme l’histoire de l’urwagwa et du poison... Au-delà du cas particulier de ce personnage un peu con, j’ai essayé de mettre de l’humour dans Déogratias. Il y avait au moment où je travaillais à cet album un débat autour du film La Vie est belle, où les camps nazis étaient évoqués avec légèreté. Mais les Rwandais eux-mêmes parlent des événements avec humour ; et peut-être n y a-t-il pas d’autre façon d’en parler pour ne pas sombrer dans une lourdeur insupportable...

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée des hallucinations particulières de Déogratias, de cette forme de folie-là ?

Je déteste les chiens et pourtant j’en introduis souvent dans mes histoires... Dans le conte en hommage aux Mille et une nuits dont j ai parlé tout à l’heure, le personnage principal s’identifiait déjà à un chien, et cet homme rencontrait une femme se prenant pour un arbre... Dans le cas de Déogratias, c’est une façon de poser la question de l’humanité, et, du point de vue du personnage, c’est une protection contre le jugement d’autrui et même contre leur pardon éventuel...

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Jean-Philippe Stassen, Déogratias, pl. 76 (détail), 2000.
© éd. Dupuis

Quelles ont été les réactions enregistrées à la sortie de l’album ?

Mes amis rwandais ont été sensibles au fait que je mette l’accent sur la souffrance énorme que les événements ont suscitée. Pour le reste, je croyais avoir fait passer un message très précis et je me suis rendu compte que l’album pouvait néanmoins être récupéré par des gens que je considère comme des ennemis, même des extrémistes hutus ont essayé ! C’est une chose que j’ai eu beaucoup de mal à avaler... On a aussi voulu me donner le Prix œcuménique de la bande dessinée, à Angoulême. J’ai d’abord cru que ces curés se moquaient de moi... Certains, notamment du côté des idéologues afrocentristes, se sont félicité de ce que je faisais passer les Blancs pour une race de salauds. Ce n’est évidemment pas ce que j’ai voulu dire... Il y a des mauvais points à distribuer à tout le monde, mais ce sont d’abord les Rwandais qui sont responsables... Tous les Blancs avaient été évacués dès le 9 avril. Il n’y en avait plus un seul quand le génocide a été perpétré. Mais peut-être que je suis plus manichéen dans ma représentation des Blancs, parce que je prends moins de précautions. Marie-France Gros, journaliste à La Libre Belgique, a écrit qu’on était étonné de rencontrer dans une bande dessinée des personnages aussi subtilement décrits, et elle a ajouté : « en tout cas pour les personnages rwandais ». C’est la critique qui m’a fait le plus plaisir...

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Dessin tiré de Pawa : chroniques des monts de la lune, 2002.
© éd. Delcourt

Si Déogratias était à refaire, vous y apporteriez des modifications ?

Non, mais je suis en train de faire un autre livre sur les événements du Rwanda, pour Guy Delcourt, où il y aura du texte, des illustrations, un peu de bande dessinée, et là je pourrai expliciter beaucoup plus précisément ce que je pense... J’ai sans doute été encouragé à faire ce nouveau livre par le travail de Joe Sacco et de Marjane Satrapi. J’ai senti que de nouvelles possibilités s’ouvraient chez les éditeurs de bande dessinée. Je crois que le moment est venu d’essayer de décloisonner la BD par rapport au roman et aux autres sortes de livres...

Propos recueillis le 30 juillet 2001 par Gilles Ciment et Thierry Groensteen. Retranscription par Thierry Groensteen.
Cet entretien est paru dans le numéro 7 de
9ème Art en janvier 2002.

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[1École supérieure des arts du spectacle et des techniques de diffusion, à Bruxelles

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