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shop talk : entretiens avec un génie

par Harry Morgan

(Janvier 2002)

The Spirit Magazine et Will Eisner’s Quarlerly, tous deux publiés par Kitchen Sink, proposaient en feuilleton des entretiens de Will Eisner avec ses pairs. Ces entretiens, réalisés en 1981 et 1984, ont été réunis en un volume chez Dark Horse. À lire les conversations entre Eisner et des gens comme Neal Adams, C. C. Beck, Milton Caniff, Jack Davis, Jack Kirby, Harvey Kurtzman, Joe Simon, on éprouve un étonnement teinté d’incrédulité, comme si on surprenait dans un quelconque bistrot une conversation entre des dieux de l’Olympe.


Eisner a cherché à recréer l’ambiance fraternelle d’une conversation nocturne, dans son studio, à la fin d’une journée de travail, où l’on échange des trucs techniques et des propos sur son art. Mais il va de soi, vu l’âge et la qualité des intéressés, que les entretiens tournent volontiers à la leçon d’histoire. Cela confirme cette impression de voir des divinités en civil, car les dessinateurs parlent d’œuvres qui représentent des étapes cruciales de l’histoire du médium comme de jobs successifs, en notant avec satisfaction la stabilisation croissante de leur vie professionnelle, le moment où ils ont eu les moyens de se payer un assistant, etc.

Ce sont les propos techniques qui font l’intérêt de l’ouvrage car, loin de se borner à des échanges de recettes, les cartoonists révèlent comment fonctionne leur art. Neal Adams, chaudement approuvé par Eisner, note que le style « gros nez » est la base de la narration en BD. Il est impossible de faire de la BD dans le style de l’illustration réaliste si on n’a jamais dessiné dans le style « cartoon ».

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Eisner se représente face à Milton Caniff

En matière de dessin, le credo des dessinateurs est que la première impression est toujours la bonne. Le dessin jailli du crayon, concrétisation de l’idée ou de l’intention, devient aussitôt une norme, mais le cartoonist sait aussi qu’en dépit de ses efforts il ne pourra jamais le refaire exactement. L’un des problèmes essentiels des dessinateurs est, par conséquent, de préserver la spontanéité du premier croquis, et ils développent des stratégies parfois très élaborées pour y arriver. (Neal Adams agrandit ses croquis à la photocopieuse et fait un tracé à l’encre, à l’aide d’une table lumineuse, par dessus cette photocopie).

Enfin, les dessinateurs notent que la conception d’une histoire dessinée repose sur l’interaction entre la forme ou le support et le récit. On n’a pas l’idée d’un récit générique, qu’on découperait ensuite pour en faire un strip, une histoire complète de huit pages,etc… pas plus qu’un poète n’a une « idée poétique », dont il ferait dans un deuxième temps un sonnet, des stances, etc.

Les propos sur l’art d’Eisner et de ses amis laissent le lecteur plus circonspect. Eisner demande à tous ses pairs s’ils considèrent la BD comme une littérature. Curieusement, il obtient rarement la réponse qu’il espère, même si ses interlocuteurs lui concèdent volontiers que le médium n’a pas exprimé toutes ses potentialités. En fait, la question semble n’avoir pas grand sens pour les cartoonists. Ils répondent à côté, et donnent la hiérarchie qui a cours dans la profession de dessinateur (les comic books sont au bas de l’échelle, les newspaper strips en position intermédiaire, et l’illustration de magazine et la publicité représentent le fin du fin). Lorsque l’interviewé est un dessinateur de strips (Milton Caniff), il se décrit comme un entertainer, à égalité avec un acteur, un comique ou un chanteur célèbre. La revendication du statut d’art noble pour la BD n’intéresse donc pas spécialement les cartoonists, peut-être parce qu’ils sont, comme la plupart des bons artistes, lucides sur eux-mêmes et sur leur œuvre et qu’ils n’ont nul besoin d’une certification.

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Eisner se représente face à Harvey Kurtzman

Enfin, il arrive que les échanges « philosophiques » piétinent ou tournent au dialogue de sourds. C’est peut-être la leçon de ce livre d’entretiens comme de tous livres d’entretiens, fussent-ils avec de grands artistes. Ce qui nous intéresse chez un auteur, chez un dessinateur, c’est son récit, c’est son dessin. L’œuvre n’est pas une façon de faire passer un message ; elle est elle-même ce message. Il est vain par conséquent de se tourner vers l’auteur pour lui demander ce que l’œuvre « signifie », ce qu’il a « voulu dire ».

Harry Morgan

Shop Talk, de Will Eisner, Dark Horse, 2001.

(Cet article est paru dans le numéro 7 de 9e Art en janvier 2002, p. 94.)

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