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francis masse

masse qui casse se surpasse

par Thierry Groensteen

[janvier 2000]
Les histoires de Masse disséminées dans la plupart des magazines de la « nouvelle presse BD » des années 1970 ont été réunies naguère dans deux indispensables volumes anthologiques sous le titre Encyclopédie de Masse (Les Humanoïdes Associés, 1982). Le récit en sept planche intitulé Noces d’or dans les Quarantièmes Rugissants, auquel je voudrais m’intéresser ici (initialement paru dans Métal Hurlant No.9, septembre 1976), y figurait en bonne place tome 1, p. 153-159). Sous plus d’un aspect, il peut être rapproché d’une histoire postérieure, L’Art-attentat (in (À suivre) No.109, février 1987, 6 pages), qui n’a pas, elle, été reprise en album.

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© Francis Masse


Au plan le plus superficiel, ces deux « nouvelles » ont d’abord en commun d’être placées sous le signe d’un anniversaire : la première nous annonce des Noces d’or, la seconde a été conçue dans le cadre d’un dossier (« La fête à Beaubourg ») par lequel la revue de Casterman entendait célébrer les dix ans du Centre Pompidou. Mais c’est bien davantage par la mise en intrigue de leurs sujets respectifs, c’est-à-dire à la fois dans les situations dépeintes et dans la construction dramatique, que ces deux histoires se ressemblent, restant l’une et l’autre parmi les plus mémorables de l’auteur.

le noyé de la vieille enceinte

Le vieux loup de mer nous apparaît d’abord magnifié par une contre-plongée, les mains posées sur le gouvernail, la mâchoire serrée, le regard acéré, la casquette vissée sur le crâne, viril, massif, farouche, indomptable. « 50 ans de navigation en solitaire ça vous forge le tempérament ». Puis on le voit se rouler une cibiche, histoire de se donner du cœur au ventre au moment d’aborder les Quarantièmes Rugissants. C’est alors que le cadre de l’image s’élargit, découvrant, non pas la mer immense et toujours recommencée, mais un petit coin de chambre confiné, aux volets clos. Rebelle à tous les avis d’expulsion, notre marin d’intérieur est le dernier habitant d’un quartier voué aux démolisseurs. Ce qu’il prend pour le vacarme des lames qui se brisent sur la coque de son rafiot n’est rien d’autre que le bruit des pelleteuses entreprenant d’éventrer sa bicoque. Les déferlantes sont les coups de boutoir des engins de chantier. Les pages qui suivent fileront l’analogie : éventrée, déchiquetée et finalement réduite à un tas de pierres, la maison est un bateau qui prend eau, un radeau qui se disloque, une épave à laquelle s’accroche, jusqu’au dernier instant, ce capitaine plus fou qu’Achab.

Sa folie est grandiose, et le mène jusqu’au sacrifice de sa vie. Extériorisée sous la forme d’un monologue lyrique, elle est aussi sympathique, apparentée qu’elle nous semble à une sorte de jeu. Les deux enfants qui se présentent à la porte de notre naufragé et lui jettent des sauts d’eau n’y sont ils pas entrés de plain-pied ? Une autre folie lui fait face, celle-là meurtrière et dévastatrice. C’est celle des promoteurs qui croient servir le progrès en faisant fi de l’humain. Inlassable pourfendeur de toutes les formes contemporaines d’aliénation et de déshumanisation, Masse en fait ici la cible de sa colère. Son ironie se fait cinglante dans les propos échangés entre le chef du chantier (costume cravate et tête de clown) et l’huissier, quand ceux-ci s’en prennent aux « indigènes du quartier » ou aux « petits salopiots » qui se permettent de donner libre cours à leur « sentiment ludique » sans attendre « qu’on leur ait construit leur aire de jeu en modules polychromes ». Elle éclate dans l’épilogue, avec le discours d’inauguration du quartier rénové et entièrement bétonné, auquel on n’a pas craint de donner le nom de « nouveau quartier de la “vieille enceinte” ».

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"A Suivre" n°109, février 1987
© Casterman


Le thème du conflit entre l’ancien et le nouveau, ou, si l’on préfère, de la résistance au soi-disant progrès, avait été introduit, sur le mode mineur, dès le soliloque liminaire du vieux loup de mer : ne se prononçait-il pas contre les ordinateurs d’aide à la navigation, cette « ferraille compliquée » qu’il avait, pour sa part, préféré « jeter par dessus bord » ? Masse paraît suggérer que cette opposition au sens de l’Histoire est sans espoir. Déjà, notre homme est condamné à une solitude absolue, marié seulement à la mer, ou plutôt à son fantasme. Et il perdra, bien sûr, ce dernier combat, n’ayant que sa bravoure à opposer à la force publique. Mais sa réapparition, dans l’ultime vignette, « aux pieds de M. le ministre et de M. le préfet », sous la forme du cadavre d’un noyé, a toutes les apparences d’un pied de nez final : non seulement l’incident trouble l’ordonnance de la cérémonie d’inauguration du quartier, mais ce « noyé » ne l’a pas été sous le béton ; il baigne, étrangement, dans une eau de mer qui semble donner raison in extremis à sa prétendue folie, accréditer son délire. Conclure, pour Masse, c’est nous laisser face à cette aporie logique, c’est abandonner au lecteur le soin de se débrouiller avec des propositions irréconciliables...

la posture des imposteurs

Il y a deux premiers rôles dans L’art-attentat. Deux hommes âgés, coiffés de casquettes et assis sur un banc, les mains jointes sur les genoux ou posées sur une canne. On croirait deux petits vieux de village, sans autre occupation que de regarder les passants. Double erreur de perspective ! En effet, nous ne sommes pas en milieu rural, dans un petit coin de la France profonde, mais dans le temple de l’art contemporain, au milieu des salles d’exposition du Centre Pompidou. Et nos « petits vieux » ne sont pas là pour s’adonner à la contemplation passive du public : bien au contraire, ils concentrent sur eux l’attention des visiteurs, leur station sur ce banc ne constituant rien moins qu’une « performance » artistique. Comme dans Noces d’or, donc, tout commence par un leurre, et la première page a pour fonction de dissiper des apparences d’abord trompeuses. On serait tenté de postuler que les protagonistes sont, ici aussi, délirants. De fait, leur dialogue caricature avec un humour ravageur certaines tendances de l’art contemporain : minimalisme conceptuel, narcissisme, arbitraire, fétichisation d’objets triviaux ou insignifiants, exhibitionnisme, etc. Le tout se résumant, en définitive, à cette unique règle autorisée, historiquement, par la démarche transgressive d’un Duchamp : est « art » tout ce que l’artiste désigne et revendique comme tel, tout ce qui porte sa signature.
Dans ce couple à la Diderot et d’Alembert, le petit à gauche est l’artiste. Il déclare : « Tout ce qui s’est passé, se passe et se passera par rapport à ce banc sur lequel Je suis assis est ÉVÉNEMENT... ». Son voisin, critique et biographe officiel du premier, l’approuve : « Tout à fait ». La critique de l’art contemporain comme imposture - qui, certes, n’est pas un thème original, même si Masse semble avoir anticipé certaines mises en cause plus récentes par des personnalités telles que Jean-Philippe Domecq, Jean Clair ou Jean Baudrillard - passe aussi par une utilisation habile et savoureuse de la couleur. Dans un récit antérieur publié dans Charlie mensuel (« Le complot chromatique » ; Cf. Encyclopédie de Masse, tome 1, p. 48-64), Masse avait déjà joué de l’introduction progressive et sélective de la couleur dans un univers en noir et blanc. Il reprend ici ce principe du coloriage sélectif ; la couleur est réservée aux œuvres (comme pour illustrer l’idée reçue selon laquelle « l’art est ce qui donne de la couleur à la vie »), qui se détachent dans un décor uniformément blanc, et que regardent des visiteurs pareillement livides. L’ironie réside dans le fait que par « œuvres », on doit entendre exclusivement, d’une part, le propre corps des artistes et les accessoires dont ils se servent, et d’autre part, les canalisations, conduits d’aération et autres structures tubulaires qui ont fait la réputation architecturale du Centre Pompidou.

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© Francis Masse


D’où l’on conclura, Primo, que le bâtiment prime sur les pièces qu’il présente ; et secundo, que l’artiste se suffit à lui-même en tant qu’œuvre. (Cette seconde loi aura, dans la suite du récit, une vertu signalétique : par le seul fait qu’ils sont en couleurs, le lecteur pourra identifier la femme au landau et l’adolescent au skate-board comme des artistes avant que les péripéties n’attestent cette qualité.) Masse est-il parti de l’idée que certaines tendances de l’art contemporain sont un attentat au goût ou à la raison ? Toujours est-il que sa critique prend une nouvelle dimension, qui est celle de l’incongruité poussée jusqu’à l’absurde, quand apparaît la notion d’« art-attentat », conséquence ultime de la théorie de l’art comme événement, comme happening Des explosions et des tirs de mitraillettes surviennent, transformant le musée en champ de bataille - et bientôt, on peut le supposer, en champ de ruines. L’humour, dès lors, change de visage. Il réside avant tout dans les réactions du couple vedette. Face au danger physique qu’incarnent ces explosions de plus en plus nombreuses et meurtrières, loin de s’inquiéter pour leurs vies, ils continuent tout d’abord à disserter doctement de « la plastique du plastic » et de l’évolution de la muséologie. Ce qui mettra finalement l’artiste en colère n’est pas le danger de mort auquel l’exposent ses collègues, mais seulement le fait que les attentats représentent une concurrence déloyale par rapport à sa propre « œuvre/événement/station assise. Jusqu’au retournement final, où il croit pouvoir récupérer au profit de sa performance le bombardement massif du musée par l’aviation américaine - attentat grandiose, fresque monumentale signant le « retour des nouveaux réalistes ».

expression du domaine de la lutte

Qu’il s’en prenne au n’importe-quoi érigé en art ou au bétonnage des cités, la méthode de Masse reste sensiblement la même. Il bâtit un scénario sur l’introduction d’un élément à priori étranger à son sujet : la navigation en solitaire ou le terrorisme. Il choisit un protagoniste équivoque, paradoxal, délirant. Il le fait parler d’abondance, et lui prête, avec le brio qu’on lui connaît, de longues répliques saturées par un lexique spécialisé : le vocabulaire maritime ou celui de l’art contemporain. (Ah cette performance qui « manque totalement d’assise sociologique au niveau de la dialectique de la représentation » !...) Enfin, ce « héros » est cerné par des forces hostiles, la dramaturgie consistant en une montée vers un climax. Un déchaînement paroxystique de violence destructrice. La maison abattue par les démolisseurs et le Centre Pompidou rasé par l’aviation américaine en font les frais, improbables décors d’un véritable jeu de massacre qui relève, sans doute, du défoulement et de la catharsis, mais aussi d’une fureur lucide, implacable. Auteur satirique, Masse ne se drape dans les oripeaux du non-sens et du comique que pour frapper plus fort.

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in "Métal Hurlant" n°9, septembre 1976
© Francis Masse

Cet article est paru dans le numéro 5 de 9ème Art en janvier 2000.

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