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loin de la planche à dessin

tenir le mur

par Christian Rosset

[janvier 2009]

Accrocher telle ou telle image (ou telle planche) de bande dessinée sur un mur, la placer face au regard dans un espace permettant une circulation à la fois libre et orientée, n’est apparemment pas une opération simple. Ça ne va pas de soi : la peur que le mur rejette l’image, quelle s’effondre, entrainant le regard dans sa chute peut se manifester très tôt et inhiber sévèrement le processus d’exposition. L’inquiétude de ne pas « tenir » conduit à vouloir en rajouter, donc à s’offrir les services d’un scénographe à qui l’on demande de théâtraliser l’accrochage comme pour s’excuser de n’avoir que si peu à montrer. Loin de moi l’idée de rejeter toute forme de mise en espace de « l’univers bande dessinée » alors que certaines se sont avérées non seulement plaisantes mais réellement opérantes. Mais la question se pose de la possibilité d’une monstration nue, dépouillée, sans entours : montrer l’image, la page, la planche - ou toute forme même très singulière touchant de près ou de loin à ce qu’on entend par bande dessinée -, pour elle-même comme on le fait d’une peinture, d’un dessin, d’une gravure, de Rembrandt comme de Richard Serra, dans une galerie, un musée, tout lieu d’exposition où le regard peut se déployer en liberté et saisir à sa guise son objet.

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I

Il est vrai que, pour tenir le mur, il est préférable de s’en inquiéter bien avant le moment décisif de l’accrochage - au fond, dès le premier geste d’écriture. Après tout, quand un auteur de bande dessinée se met au travail, il a, ou devrait avoir, une idée assez précise de la manière dont ce travail sera montré. Il ne va pas décider par hasard du format, des outils, de la technique, et même du volume de papier nécessaire, puisque son projet aboutira le plus souvent sous forme livre (passant éventuellement, dans un premier temps, par la presse ou par le Net). À quelques exceptions près, le travail se fait « à la table », donc à plat ou sur un support légèrement incliné [1]. Le lecteur, la lectrice, quelle que soit la position qu’ils adoptent, liront le livre ou l’album de bande dessinée le plus souvent en baissant les yeux. Ce qui déborde l’espace de l’album n’influe pas vraiment la lecture : qu’on lise dans un champ de coquelicots ou dans le métro, l’important est de traverser l’histoire en s’attardant parfois sur des détails, des signes, retardant le moment de rendre le livre à son silence, son emmurement provisoire ou définitif, dans la bibliothèque (les albums, souvent de forme identique, s’assemblant presque comme des parpaings lors de la construction d’un mur).

L’accident en 2CV des Dupont et Dupond planche de bande-dessinée,
L’Affaire Tournesol, Hergé
"Container Zéro", Jean-Pierre Raynaud, 1988

Il est rare que la rencontre avec une bande dessinée se fasse, non pas entre, mais sur les murs : Le Lotus bleu d’Hergé a été présenté ainsi. Mais, déjà lu et relu par une grande partie des visiteurs, l’expérience n’était pas réellement de découverte. S’il pouvait surgir quelque chose de neuf à l’esprit, c’était dû en grande partie à la désorientation de la lecture que provoquait le dispositif d’accrochage, renforçant l’appréhension plastique du travail d’Hergé (la narration étant, pour une fois, rendue difficile à saisir d’emblée dans le temps du parcours de la salle). Très récemment, la veuve du maître belge a offert au Musée d’Art Moderne du Centre Pompidou une planche de L’Affaire Tournesol, celle qui porte le n°12. Cette page s’est très vite retrouvée exposée à l’intérieur du Container Zero de Jean-Pierre Raynaud, œuvre équivoque s’il en est installation, sculpture, architecture, lieu de méditation, ouvert, fermé ? Ouvert, semble-t-il, au moins au dépôt, plus qu’à l’accrochage, d’une planche au fond inexposable d’Hergé. Un tombeau, peut-être : celui de bon nombre d’illusions. Un mausolée, certainement - et c’est sans doute très bien ainsi. Cela confortera ceux qui pensent qu’une planche de bande dessinée n’est, en aucun cas, faite pour être exposée. Cela confortera aussi ceux qui acquiescent en partie à ce postulat mais qui n’en réclament pas moins une autre manière de montrer ce qui pourtant n’aurait dû être vu que sous forme de reproduction.

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Notes

[1] Certains dessinent debout, mais pas sur un plan vertical (sauf dans le cas d’un spectacle, sur une scène ou devant la caméra Winsor McCay, Edmond Baudoin, les invités de l’émission Du tac au tac - relire à ce sujet l’excellente Rubrique-à-brac de Gotlib, etc.).

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