en marge des albums
La blogosphère compte, par ailleurs, un certain nombre de dessinateurs confirmés, actifs depuis de nombreuses années et qui ont déjà publié un nombre appréciable d’ouvrages : Manu Larcenet, Denis Bodart, Fabrice Tarrin ou l’Italien Gipi [1]. Il s’agit moins ici de présenter d’authentiques créations -qui, elles, paraîtront sur papier - que d’en montrer les « à côtés » : dessins isolés, esquisses préparatoires, humeurs diverses sur le travail ou sur la profession, annonce de la parution prochaine d’un album, informations quant à l’état d’avancement de tel ou tel projet, photographies de l’atelier, essais en tous genres... Ici, le blog devient une manière d’entrer dans les « cuisines » du créateur, une valeur ajoutée par rapport à la création imprimée. De son côté, Boulet déclare : « Les dessins que je fais pour le blog, je les faisais avant de l’ouvrir. Ils sont là pour entretenir mon dessin, pour m’amuser, trouver des idées et conserver ma motivation intacte. Mon activité professionnelle ne serait pas ce qu’elle est sans ça. C’est sa nourriture. [2] » Réflexion piquante, sachant la qualité de la plupart de ses albums atteint rarement celle de son blog.
En raison de son faible coût, le blog BD apparaît aussi désormais comme une alternative au fanzine. Il peut également servir de support de prépublication tout en bénéficiant du retour direct de ses premiers lecteurs.
Sur le site personnel de Lewis Trondheim, on trouve un blog intitulé Les Petits Riens qui, comme son titre l’indique, est une succession d’événements dérisoires, tels que son auteur sait si bien les dépeindre. Cependant, seules les trois ou quatre dernières pages demeurent lisibles. Celles qui les ont précédées sont de plus en plus floues jusqu’à s’évaporer dans un brouillard informatique. Chaque nouvelle livraison fait progressivement disparaître les précédentes. Une fois l’ensemble des planches publiées, il reste au lecteur à acquérir l’ouvrage pour retrouver l’intégralité des épisodes [3]. Quand bien même il serait ridicule de condamner quiconque pré-publie ses réalisations sur l’internet, force est de reconnaître que ce média n’est souvent employé que comme un pis-aller, un substitut par défaut au sacro-saint album, lequel bénéficie d’un statut assurément plus enviable. Il est symptomatique que le dessin des cycles Zénith et Crépuscule de la désormais mythique série Donjon ait été repris respectivement par Boulet et le couple Kerascoët, deux des blogueurs francophones les plus actifs, lesquels succèdent ainsi à Trondheim et Sfar. Notons au passage que Donjon est aussi à l’origine d’un des blogs les plus originaux. Baptisé Donjon Pirate, celui-ci rassemble des planches apocryphes tirées d’épisodes imaginaires de la série. Ces créations sont anonymes mais l’internaute avisé pourra notamment y reconnaître les pattes de James Ottoprod, Obion [4] ou Martin Vidberg [5].
Au-dessus de chacune de ces livraisons est mentionné le cycle auquel elle appartient et le numéro de l’épisode. Tout ceci s’inscrit en parfaite adéquation avec l’esprit dans lequel a été conçu la série et exige une connaissance approfondie des ramifications complexes qui caractérisent la mythologie créée par Trondheim et Sfar. Ceux-ci n’auraient sans doute pu rêver plus bel hommage venant de leurs benjamins.
pour un nouveau langage
Cela dit, la toile semble souvent s’apparenter à un outil de promotion qui permet de « se faire remarquer ». On devine aisément le parti que peuvent en retirer les éditeurs soucieux de rentabilité immédiate. Les blogs deviennent une réserve de nouveaux talents immédiatement « éditables », lesquels possèdent déjà leur public, donc un certain nombre d’acheteurs potentiels. Comme le souligne Stéphane Beaujean dans la revue Chronic’art, beaucoup de dessinateurs ne semblent produire que « du prêt à imprimer. [6] » Et le critique de déplorer, à juste titre, que les blogs BD sous-utilisent les potentialités propres à ce nouveau support de publication. Il n’est pas rare, d’ailleurs, de retrouver des planches qui présentent les proportions habituelles des bandes dessinées sur papier, quand bien même elles ne sont manifestement pas destinées à être « recyclées » sous forme d’album. La page s’avère pourtant particulièrement inadaptée à la lecture à l’écran.
Or, l’internet permet de redéfinir en profondeur le langage de la bande dessinée. Nous ne sommes plus nécessairement en face d’une page que l’on va d’abord découvrir dans sa globalité avant de scruter chacune des cases. Les barres de défilement verticales ou horizontales notamment permettent par exemple une découverte progressive de la planche - si tant est que le terme « planche » soit toujours pertinent. Ce changement de structure implique nécessairement une modification des contenus. D’autres part, si les blogs BD présentent souvent aussi des photographies, du texte, du son ou des animations flash, la combinaison de ces modes d’expression ouvre également vers des perspectives inédites... Lorsque sont apparus les premiers synthétiseurs et les premières boîtes à rythme, ils étaient utilisés pour imiter les instruments habituels. Or, l’avènement des musiques électronique s’est fait en pervertissant la fonction initiale des machines, en oubliant leur nature de substitut. De la même manière, la bande dessinée sur le net aurait tout à gagner à s’affranchir de la tutelle du support papier.
Cet article est paru dans le numéro 13 de 9e Art en janvier 2007.
















