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la bande dessinée animalière

nouvelles figures de l’animalité

par Alexis Laballery

[janvier 2006]

Tout comme dans la littérature jeunesse ou le dessin animé, la figure animalière dans la bande dessinée n’est pas encore une espèce en voie d’extinction. Ces deux dernières années, une quarantaine de séries mettant en scène des animaux (simples compagnons du héros humain ou protagonistes à part entière) a été publiée. Parmi celles-ci, on remarque d’abord la présence de certains grands héros classiques. Ainsi, même si les pères d’autrefois ne sont plus toujours aux commandes, le Marsupilami, Cubitus, Boule et Bill et les héros de La jungle en folie continuent d’évoluer dans d’inédites péripéties, perpétuant ainsi une certaine tradition franco-belge. Toutefois, l’inventaire est loin de se réduire à ces quelques séries inépuisables et à leurs descendants directs (Billy the Cat, Les Garnimos, Les Zorilles...). L’animal de bande dessinée arbore désormais de multiples visages. Il est chat détective, loup et renard bretteurs, ornithorynque rêveur, coati joueur, corbeau observateur... La ménagerie est imposante et ne cesse de s’agrandir. On pointera dans ces lignes, sans souci d’exhaustivité, quelques albums remarquables pour leurs qualités esthétiques et narratives, mais surtout pour la place occupée par la bête dessinée et sa pertinence au sein des planches.


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Extrait "Le vent dans les sables" tome 1 l’invitation au voyage de Michel Plessix
© Éditions Delcourt


C’est invariablement la bande dessinée destinée à la jeunesse qui reste la plus peuplée en espèces animales de toutes sortes. Parmi les nombreuses séries qui ont vu le jour ces dernières années, on pourra signaler en priorité deux œuvres qui se distinguent notamment par leurs grandes qualités graphiques : Le Vent dans les saules de Michel Plessix et Toto l’ornithorynque de Yoann et Éric Omond. La série de Plessix est d’autant plus emblématique qu’elle est tirée du roman éponyme de Kenneth Grahame, grand classique de la littérature enfantine britannique du début du vingtième siècle, et plusieurs fois adapté à la télévision ou au cinéma, notamment par Walt Disney en 1949.

Près d’un siècle après l’œuvre originale, Plessix montre que l’histoire de Grahame n’a rien perdu de son universalité et de son pouvoir d’enchantement. Le récit s’articule principalement autour des animaux qui peuplent les environs de la Rivière, là où Rat et Taupe se rencontrent pour la première fois et se lient immédiatement d’amitié. Ode à la Nature et à ses cycles, aux plaisirs simples de la vie, Le Vent dans les Saules met au premier plan ces animaux certes évolués (ils portent des habits et vivent dans des maisons), mais qui continuent de vivre en harmonie avec les éléments, fustigeant les progrès techniques qui font perdre la tête et saccagent les richesses naturelles. Les valeurs humaines fortes comme l’amitié, le courage ou l’honnêteté sont constamment mises en avant par ces personnages. Et à quelques rares exceptions, les humains de la grande ville sont apparentés à des créatures souvent stupides, agressives ou malveillantes, ayant totalement perdu ces qualités de cœur. Avec bonheur, Plessix joue sur l’imagerie de carte postale d’une campagne anglaise à la fois désuète et accueillante. Ses aquarelles soignées et d’un classicisme aussi raffiné que coquet rendent ces planches particulièrement réussies. Et c’est affranchi des écrits de Grahame que Plessix décide de poursuivre aujourd’hui seul l’aventure en entraînant ses héros dans un nouveau cycle (Le Vent dans les sables) où l’exotisme et l’évasion - l’ouverture au monde et aux autres, enfin ! - sont au rendez-vous pour les casaniers Rat et Taupe.

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Extrait de Toto l’ornithorynque et les soeurs cristalline, d’Eric Omond & Yoann
© Éditions Delcourt


A la place de la paisible campagne anglaise, c’est le bush australien qui sert de toile de fond aux aventures colorées de Toto et de ses compagnons. Chez Yoann et Omond comme chez Plessix, les espèces animales sont le plus souvent réduites à un seul individu et aucune organisation hiérarchique n’est visible. Il ne s’agit pas d’une société animale comme on en trouve chez Raymond Macherot ou, pour citer une autre série récente, dans Pitchi Pot. Chacun mène ici sa vie comme bon
lui semble et, en dehors des péripéties qui font les albums, accomplit des tâches minimes qui tournent essentiellement à son propre avantage (ou à celui de ses amis les plus proches) sans souci de travail collectif puisque, de toute façon, la communauté est inexistante. Il n’est donc pas ici question de critiquer un quelconque système social ou de singer les activités de l’homme moderne, nais plutôt de distiller à travers des aventures merveilleuses quelques principes élémentaires des interactions humaines : force de l’amitié, loi du plus fort, sentiment de propriété, courage....

Il est aussi important de souligner que, dans Toto,la fantaisie ne se résume pas dans la simple présence d’animaux qui parlent et qui vivent dans des maisons. La grande place faite à l’onirisme et au fantastique apporte à cette bande une dimension supplémentaire, se rapprochant des contes africains, par exemple, où magie et rites séculaires sont indispensables et font l’essence de chaque récit. Toto trouve souvent les réponses à ses interrogations dans le monde des rêves, et les éléments
de la nature, le vent, un arbre, le ciel, sont des protagonistes à part entière. Ceux-là, ainsi que les êtres légendaires issus de mythologies et croyances empruntées aux Aborigènes ou plus ou moins inventées - grand serpent multicolore ou Bunyip -, font ainsi jeu égal avec les animaux, éloignant la série de la simple fable animalière pour des histoires beaucoup plus axées sur l’imaginaire et le féerique.

Outre ces bandes dessinées qui prolongent avec inventivité une certaine tradition du conte animalier, on peut citer une nouvelle série s’adressant toujours aux plus jeunes mais adoptant un ton résolument à part, Ariol d’Emmanuel Guibert et Marc Boutavant. Avec simplicité et légèreté, les auteurs écrivent des chroniques tendres, drôles et réalistes autour de jeunes enfants d’espèces animales différentes. Ariol est un petit âne qui va à l’école, il a pour meilleur ami Ramono, le cochon, et est secrètement amoureux de Pétula, la vachette. Comme tous les petits garçons de son âge, Ariol est rêveur, bagarreur, insouciant et fait du plus banal événement du quotidien une petite aventure.

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Extrait d’Ariol, Karaté ! d’Emmanuel Guibert & Marc Boutavant
© Éditions Bayard

Chaque épisode revient sur un petit morceau de vie de ces jeunes enfants, l’intrigue se résumant parfois à la plus anecdotique des péripéties : le difficile réveil le matin, l’heure du bain, le cours de gym, la piqûre chez le médecin... Dans cette bande dessinée aux faux airs de Petit Nicolas, l’animalité des personnages n’est pas qu’un gadget. Sans être constamment mise en avant, elle n’est jamais oubliée et fait partie de l’identité même de chaque personnage, pointant ainsi habilement les inévitables différences - physiques ou ethniques - entre les enfants. L’utilisation d’un découpage simple et aéré, l’envie de laisser se dérouler l’action dans sa durée et le désir de toucher au plus près des choses font de cette série une très belle réussite de la bande dessinée enfantine : il y a dans Ariol une simplicité jubilatoire, dans la narration comme dans le dessin, une légèreté dont on avait oublié le pouvoir d’évocation. Et cela fait déjà des petits :Flip, de Morgan Navarro, rappelle dans son premier volet le ton utilisé chez Guibert et Boutavant, l’âne étant remplacé par un dauphin.

Même dans les bandes dessinées qui ne s’adressent pas spécifiquement à la jeunesse, l’animal héros entretient une relation toujours étroite avec le monde de l’enfance. L’ambiguïté se niche parfois seulement dans les couvertures : celles de Oh merde, les lapins ! De Carlos Nine, et de Smart Monkeys de Winshluss jouent par exemple avec malice de ce rapport à la littérature jeunesse, en exploitant le côté mignon et attachant de l’animal dessiné. On remarque aussi, dans nombre d’albums, le choix de noms volontairement naïfs, à la sonorité évoquant quelque jolie comptine : Lapinot, Fuzz, Pluck, Super Coincoin, Roulette... Enfin, graphiquement, les silhouettes sont simplifiées et les visages (ceux du chat blanc Sumato, du petit lapin Fluffy, du chien Salvatore, de la tortue Chunky Rice ou encore de la souris Quimby...) apparaissent gentils et attendrissants. Porteuse dune abstraction facilement modelable et adaptable, la figure animale ainsi rapidement identifiée est dès lors capable de véhiculer un grand nombre d’émotions et d’expressions.

Ces modèles de héros des récits enfantins adaptés à un public plus âgé découlent directement du travail d’artistes américains underground qui puisaient chez Walt Disney ou dans quelque conte traditionnel une matière idéale à parodier et pasticher. On se souvient de Robert Crumb qui, dans des histoires déjantées et féroces, mettait en scène des personnages sortis de cartoons (Fritz the Cat, Fuzzy the Bunny, et surtout les oursons Bearzy-Wearzies). Aujourd’hui, Une Tragédie américaine de Kim Deitch, Fuzz & Pluck de Ted Stearn ou encore Frank de Jim Woodring se situent naturellement dans la continuité de ces comics, perpétuant la tradition d’une certaine culture contestataire et subversive.

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Extrait de Smart Monkey de Winshluss
© Éditions Cornélius


En France, Smart Monkey, de Winshluss, apparaît comme un digne héritier de ces littératures undergound, parodiques et délirantes. Après la confrontation avec le monde moderne, voici pour l’animal de bande dessinée le temps du retour à la Nature, à ses dangers et ses règles de survie. Winshluss réalise un pastiche de documentaire scientifique sur les comportements d’une faune ici quelque peu déchaînée. Le geste animal, ses postures, sa sauvagerie sont ici mis en scène avec brio, comme en un remake explosif du Nid des marsupilamis de Franquin. Le singe malin, héros du livre, se distingue des autres animaux par son physique de cartoon : tête ronde et lisse, gros nez, yeux en forme de points. Il est foncièrement différent de ces autres bêtes traitées de façon nettement plus réaliste. Et cette distinction graphique lui apporte quelque supériorité sur les autres : il échappe par la ruse à toutes les attaques trop banales du tigre à dents de sabre, il découvre le feu, et il se moque du gorille dominateur, Sur l’échelle de l’évolution, l’animal de bande dessinée est forcément plus intelligent que toutes les autres créatures terrestres à quatre pattes... Mais l’humour ravageur de Winshluss ne fait pas de ce héros remarquable l’ultime gagnant de la chaîne alimentaire, et c’est le caractère éminemment mortel du héros animal qui est finalement mis en avant dans cette farce jubilatoire.

Comme dans les bandes underground, le jeu avec les codes des « grands genres » sont monnaie courante chez Lewis Trondheim. Et comme dans Ariol, une partie de l’univers du créateur de la Mouche et de Lapinot est peuplé par ces figures animales qui vivent et évoluent dans un quotidien des plus concrets. Mais la façon dont l’auteur se caricature lui-même en oiseau taciturne et les autres personnages en toutes sortes d’espèces semblerait signifier que le recours à l’animalité n’est ici rien de plus qu’un style, une recherche graphique pour représenter différemment l’humain, bref une démarche de dessinateur. Contrairement à Ariol et ses copains, les personnages des Formidables aventures de Lapinot, dont l’animalité est visiblement incontestable (bec, pelage, grandes oreilles... ), nient en effet continuellement leur appartenance, même minime, au règne animal. Dans La Vie comme elle vient, dernier opus de la série, Nadia raille ainsi le pédant Richard : « Tu es si drôle et si pathétiquement parfait comme représentant de l ’homo sapiens des années 2000 ». Le décalage comique entre ce qui est dit et ce qui est montré n’a plus rien de choquant pour le lecteur, qui a accepté depuis longtemps le parti pris de Trondheim et sait qu’il est le seul « acteur » du dispositif à voir dans ces personnages un chat et une souris.

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Extrait de Lapinot la vie comme elle vient de Lewis Trondheim
© Éditions Dargaud


A l’instar d’une série comme Kebra, de Tramber et Jano, par exemple, l’animalité n’est ici plus qu’un costume, un masque même, puisque seul le visage est affecté par cette transformation physique. Cette humanité revendiquée, ce refus total d’être apparenté à l’animal représente comme une limite extrême de la figure animalière en bande dessinée. Reste toutefois le cas de Lapinot même. Le héros de ce cycle est celui qui, par rapport aux autres, garde quelque chose de son animalité en plus : il adore le jus de carotte, il ne porte pas de chaussures à ses pattes démesurées, et son nom le rattache directement à son espèce.

Dès lors, c’est via ce personnage principal et « entre-deux » que s’opère continuellement le retour à la fantaisie, dans la plus pure tradition de la figure animalière de bande dessinée. Et la présence de ce héros porteur d’une certaine abstraction est suffisamment forte pour entrainer toute la série dans un quotidien constamment en proie aux petits dérèglements (les fantômes dans Pour de vrai, les superstitions dans Pichenettes, ou même l’intrigue extravagante d’Amour et intérim...). Lapinot est aussi celui qui ouvre les portes à d’autres mondes imaginaires et d’autres genres : western dans Blacktown, policier fantastique - entre Poe et Tardi -dans Walter, pastiche de Spirou dans L’Accélérateur atomique... Le personnage de Lapinot se prête en effet à toutes les vies et s’adapte à chaque époque avec la même facilité, entraînant dans son sillage la plupart de ses compagnons, rebaptisés à chaque occasion. Son absence (Les formidables aventures sans Lapinot), et finalement sa mort (La Vie comme elle vient) plongent les autres personnages dans un quotidien nettement moins fantaisiste et mouvementé, où l’animalité est totalement désincarnée, réduit à cet état de simple panoplie graphique.

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Extrait du char de fer de Jason
© Éditions Atrabile


Les albums du Norvégien Jason, entièrement habités de figures animales, se rapprochent de l’univers de Trondheim au moins sur deux aspects. Graphiquement d’abord, on retrouve dans certains becs et museaux des évocations évidentes de quelques faces aperçues aux côtés de Lapinot. Et surtout, comme le héros aux grandes oreilles de Trondheim, les personnages de Jason se prêtent avec souplesse à tous les genres, et s’adaptent à n’importe quelle aventure. Ainsi, Jason s’est tour à tour attaqué à la fable noire et intime (Attends...), au roman policier (Le Char de fer), aux petites fables absurdes et poétiques (CHHHT !), au film gothique (le prolongement des aventures de Frankenstein dans Mauvais Chemin), ou encore au suspense hitchcockien (Je vais te montrer quelque chose), en utilisant à chaque fois le même « casting » animalier. On pense alors à ces acteurs du burlesque, de Buster Keaton (cité par Jason aux côtés de Trondheim parmi ses influences stylistiques) aux Marx Brothers en passant par Laurel et Hardy, qui promenaient leur silhouette identique et aussitôt reconnaissable de film en film, de la préhistoire à la grande ville, du Moyen-âge au western, changeant d’occupation et d’existence à chaque début d’aventure. Ces figures animalières, proches du caméléon pour leur faculté d’adaptation à tout environnement, seraient ainsi comme ces acteurs, et c’est cette animalité, aussi minime soit-elle, fondamentalement étrangère à l’humain, qui leur fournit la souplesse adéquate pour se fondre dans toutes sortes d’univers.

Le passage d’un genre à l’autre n’ébranle toutefois jamais une thématique solide, commune à tous les albums de Jason : solitude des personnages, mort violente et deuil difficile, dépression, fatalité... Ces idées noires dominent l’œuvre de l’auteur, clown triste élaborant minutieusement des petites fantaisies macabres et intimes. Ces bandes dessinées montrent une forte envie de s’attaquer à tous les sujets, même les plus graves. Certes, Jason utilise la figure de l’animal à la manière de Trondheim, comme un élément graphique facilement identifiable, une marque de fabrique : silhouettes noires finement stylisées issues de quelques cartoons primitifs, et ce regard vide (deux simples ovales blancs), comme continuellement hagard. Mais au-delà de cette coquetterie purement esthétique, l’animal contribue ici à l’élaboration d’un univers quelque peu absurde et subtilement décalé : dans Attends..., les « hommes » se déplacent sur des échasses plutôt qu’en voiture, et dans le récit qui clôt CHHHT !, le personnage d’oiseau quitte tout le confort de la vie moderne pour retrouver son nid perché en haut d’un arbre, Ces animaux sortis de leur milieu naturel - aussi anthropomorphiques qu’ils soient - ne sont pas à leur place dans ces villes froides et violentes, où l’anonymat est de règle et les rapports avec l’autre souvent conflictuels.

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Extrait de Adieu Chunky Rice de Craig Thompson
© Éditions Delcourt


On trouve aussi une grande noirceur dans des albums récents comme Le Chant du corbeau, de Jean-Christophe Pol, ou Adieu Chunky Rice, le premier album de Craig Thompson. Deux œuvres très différentes, qui n’oublient pas l’héritage d’une certaine littérature jeunesse, mais brouillent volontairement les genres dans le ton comme dans le style. Dans le premier ouvrage, le corbeau observe ce qui l’entoure : les hérissons écrasés sur la route, et les humains, avec leurs petits et grands drames. Mais, loin de se poser en instance supérieure du haut de son poteau électrique, il doit lui-même faire face à ses fautes et à un fort sentiment de culpabilité qui le ronge chaque jour un peu plus. Comme le singe de Winshluss, il est celui qui est doué d’intelligence, contrairement aux autres espèces animales présentes. Cette supériorité met le volatile face à de cruels dilemmes et des questionnements atroces. De son côté, Chunky Rice, la petite tortue, connaît aussi de grands déchirements lorsqu’elle se décide à quitter son amie, la souris Dandel, pour prendre le large et parcourir le monde : « Tu dois trouver l’endroit où tu es chez toi », concède la souris. Craig Thompson écrit là une histoire pleine de nostalgie où le caractère « mignon » » des personnages côtoie le sordide et la cruauté. La culture underground n’est une fois de plus pas loin dans ce constant détournement des codes du genre. Mais, s’adaptant à tout milieu dans un exemplaire instinct de survie, voici la figure animalière qui prend de la hauteur, oublie peu à peu ses tendances parodiques et ses réflexes comiques, pour s’orienter vers une thématique beaucoup plus sensible, de l’ordre de l’intime.

Pris comme angle de réflexion, l’animal de bande dessinée permet de grands écarts audacieux : on peut ainsi trouver dans la série Blacksad, de Juan Dlaz Canales et Juanjo Guarnido, quelque chose de Jason et du Lapinot de Trondheim. Dans cette belle série policière, qui connaît un important succès public, la grande métropole -un mélange de Chicago, Los Angeles et New York- est entièrement peuplée de ces humanoïdes à face animale -ce fameux chaînon manquant entre les deux espèces, qui semble avoir trouvé dans la bande dessinée (plus que dans le dessin animé) son terrain de prédilection. L’intérêt réside ici dans le rapport au réel, recherché à tous les niveaux de la série. Outre l’élaboration d’une impressionnante galerie de portraits multipliant avec plaisir les variétés animales (morse, porc, tigre blanc, serpent, aigle, cheval, ours polaire, souris... sans doute un rappel de son activité d’animateur chez Disney), Guarnido opte pour un style résolument réaliste, éloignant définitivement Blacksad de Canardo et coupant franchement le cordon avec les autres séries animalières. Inspiré par Régis Loisel ou même Norman Rockwell, le dessinateur montre sa parfaite maîtrise technique dans chaque recoin de vignette : décors fouillés et précis, mise en couleur, jeux de lumières, et surtout un grand soin apporté à l’anatomie tout ce qu’il y a de plus humaine de chaque protagoniste. Dans la narration même, les héros de Blacksad ne partagent pas la même qualité d’abstraction que la plupart des animaux de papier : ils ont un passé, une vie, une famille, des souvenirs, bref une temporalité. Cette reconstitution particulièrement soignée et ce rapport au réel procurent un étrange sentiment quant à l’utilisation des figures animalières.

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Extrait de Blacksad, Arctic-Nation de Juan Diaz & Juan Guarnido
© Éditions Dargaud

Car même s’il est immédiatement accepté par le lecteur, le décalage entre le traitement réaliste et la figuration de ces hommes-bêtes est étonnant, dérangeant même. Il apporte une violence toute particulière à ces scènes où la sauvagerie humaine trouve un troublant reflet dans les comportements animaliers, retranscrits à travers une riche gamme d’expressions et d’attitudes : gueule hurlante, dents acérées, griffes pointues, force colossale, langue visqueuse... La fable qui utilise les animaux pour mieux ausculter les rapports humains atteint dans cette éviction de la fantaisie et dans ce rapport au réel une étape nouvelle, singulièrement plus crue et radicale. Et dans le deuxième épisode, Arctic-Nation, les auteurs approfondissent cet univers en traitant du racisme ; mais là où, habituellement, comme chez Calvo, Crumb ou Spiegelman, les espèces animales faisaient l’ethnie ou la nationalité, c’est la couleur de la peau (du pelage, des écailles...) qui reste ici le critère de distinction. Le degré extrême de l’anthropomorphisation trouve dans Blacksad ses parfaits représentants.

Pour finir, on ne pouvait pas passer à côté de cet album au titre limpide : Animals, de Giovanni Mattioli et Davide Toffolo, fait de chroniques dures et réalistes de quelques jeunes gens paumés dans une banlieue anonyme. Derrière leurs faciès de chien ou de chat, ils sont parfaitement humains, morphologiquement et mentalement, et aucune allusion n’est faite à leur bestialité apparente. Devant le réel implacable, la fable s’efface peu à peu. On ne cherche pas à deviner l’humanité derrière ces visages puisqu’elle est là, présente dès le début, sans détour, le dessin ne faisant que masquer très légèrement l’évidence.

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extrait d’Animals de Giovanni Mattioli& Davide Toffolo
© Éditions Vertige Graphic


Sous les influences conjuguées d’artistes underground comme Robert Crumb ou Art Spiegelman, les frontières entre les genres ont disparu et l’animal de papier, jusque-là figure intemporelle et foncièrement irréelle, s’est vue accorder une « usure », il est devenu mortel. La mort de Lapinot, les récits teintés de pessimisme de Jason, le réalisme brutal de Blacksad ou d’Animals, celui plus tendre d’Ariol... Si ces univers si différents ne peuvent établir une tendance, ils permettent toutefois de pointer une certaine évolution : la figure animalière n’est désormais plus la caricature servant à l’élaboration de quelque satire sociale. Libérée de ces contraintes qu’elle s’était elle-même imposées, elle a su évoluer hors des sphères de la littérature jeunesse, mais surtout elle s’est éloignée de la parodie et du pastiche, et parfois même de la fable, à laquelle elle semblait fondamentalement attachée.

Peu à peu, le réel a pris le dessus sur le symbolique et la métaphore. Après avoir été soumis à toutes les élucubrations graphiques, et avoir ainsi testé sa remarquable plasticité, l’animal de papier, parfaitement adapté et urbanisé, adopte aujourd’hui des postures et des attitudes beaucoup moins spectaculaires. La vie au quotidien vécue par les personnages de Trondheim, ou le souci de la crédibilité anatomique dans Blacksad sonnent comme une fin pour le funny animal, cette silhouette de caoutchouc à la physionomie modulable. On peut parler d’une quête de réalisme, et noter un désir marqué de confronter l’animal avec le monde qui nous entoure, une envie de le mesurer au réel, de quelque façon que ce soit : dans le dessin ou la peinture des sentiments, dans les motivations et les intrigues... Après avoir pris tous les visages, du chat de gouttière au coati en passant par la mouche ou l’ornithorynque, et adopté tous les styles graphiques, l’animal dessiné s’attaque donc maintenant à égaler le personnage humain sur son propre terrain, brouillant définitivement les identités de chaque créature vivante présente dans les planches.

Depuis que la bande dessinée a mis en scène des animaux, la frontière entre les humains et ces bêtes parlantes qui se tiennent debout a toujours été étroite, mais elle n’a jamais été aussi ténue qu’aujourd’hui. Ce sont maintenant les limites de la bande dessinée elle-même, et non plus celles d’un genre, qui régissent l’évolution de toutes ces créatures. Désormais, donc, l’animal de papier peut suivre n’importe quelle voie, toutes les cages sont ouvertes, et de nouveaux territoires sont à conquérir.

Article paru dans le numéro 12 de 9e Art en janvier 2006.

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