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Saga de Xam, planche XXI, 1967

par Christian Staebler

[octobre 2022]

Dans les années soixante, Éric Losfeld, éditeur connu pour ses publications d’auteurs surréalistes et érotiques, démarre la publication d’une série de bandes dessinées à petits tirages qui marquent leur temps et dont certaines restent des livres cultes.

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On pense bien entendu à Barbarella de Jean-Claude Forest, puis, éventuellement, à Jodelle de Guy Peellaert. Mais un troisième ouvrage, que l’éditeur lui-même tenait pour le plus important, est passé aux oubliettes. Saga de Xam de Nicolas Devil et Jean Rollin est pourtant la plus incroyable des bandes dessinées publiées par Losfeld. Si l’album est tiré à peu d’exemplaires pour l’époque, la proportion semble aujourd’hui au contraire excellente, entre 5000 et 10 000 exemplaires.

Après Barbarella, après Jodelle, il y a eu le troisième jalon, Saga de Xam, un des plus beaux livres que j’ai réalisés de toute ma carrière. […] Au cours de sa fabrication, le livre a énormément évolué vers une sorte de patchwork délirant : une période égyptienne, une période chinoise, une période viking, une période psychédélique, et, à la fin, une envolée hors du monde, dont on a tiré certainement le plus éclatant poster qu’on ait pu voir à partir de ce genre de dessin. Le livre a eu un incontestable succès. […] Nicolas Devil mérite mieux que d’être appelé dessinateur. En fait, sa tentation profonde est d’être écrivain. (Éric Losfeld, Endetté comme une mule ou la passion d’éditer,1979, p. 114)

Éditeur particulier, après avoir publié les surréalistes, dont André Breton, et ensuite lancé une revue sur le cinéma fantastique, Midi Minuit Fantastique, il se lance dans la production de livres très particuliers, en complet décalage avec la production de l’époque : des bandes dessinées destinées aux adultes, personne en France n’avait osé cela jusqu’alors. Au sein de ce corpus de bandes dessinées pour adultes, Saga de Xam est, une fois encore, une œuvre particulière.

L’extraterrestre Saga est envoyée sur la planète Terre par ses sœurs de la pacifique planète Xam, pour découvrir les raisons, les motivations et le fonctionnement de la violence. Xam, peuplée uniquement de femmes, est menacée d’invasion par les Troggs, extraterrestres d’apparence hideuse, et visiblement de sexe masculin, contre lesquels elles devront résister. Mais pour cela il faudra comprendre ce qu’est la violence pour se défendre. Saga traverse ainsi les époques et les continents terrestres pour apprendre l’art de la guerre et l’enseigner à ses sœurs. À partir de ce thème, les auteurs découpent leur livre en chapitres. Chacun se distingue par sa narration, son graphisme, ses couleurs et même son lettrage. Moyen-Âge européen, époque des Vikings, Égypte ancienne, préhistoire fantasmée, Chine du XIXe siècle, Amérique du XXe siècle, telles sont les époques traversées par Saga. Peu à peu les personnages secondaires prennent leurs places et Saga se transforme. Elle finit par se retrouver face aux Troggs sur sa planète natale mais surtout se retrouve face à elle-même dans un final éclatant.

Livre à tiroirs, reflet d’une époque mais aussi vision profonde et sensible de notre humanité, Saga de Xam est un hymne, certes désabusé, à la paix et à l’égalité entre hommes et femmes, mais aussi un hymne à la beauté et au dialogue. L’érotisme très présent dans ce livre fait partie des exigences qu’imposait Losfeld aux auteurs-dessinateurs qu’il publiait. Cet érotisme peut paraître critiquable à l’heure de MeToo et de la dénonciation de l’utilisation de l’image de la femme en tant qu’objet. Mais il n’est pas le message premier du livre. Nicolas Devil et Jean Rollin ont créé une héroïne qui défend la cause des femmes. Et si elle-même est l’objet du désir des hommes, elle est là pour apprendre à se défendre et à se protéger d’eux. Ce n’est pas le cas de toutes les héroïnes publiées par Éric Losfeld. Le cas extrême étant Phoebe Zeit Geist, de Michael O’Donnogue et Frank Springer, qui, de chapitre en chapitre subit des humiliations, viols et tortures de plus en plus extrêmes sans qu’elle, simple objet des obsessions de ses auteurs, puisse jamais retrouver un semblant de dignité ou échapper à ses tortionnaires.

Premier roman graphique français

Saga de Xam peut être qualifié de premier roman graphique français, si l’on s’en tient à la définition de Nicola Andreani (voir son site). Cet analyste italien explique qu’un roman est un ensemble qui se tient par lui-même, avec un début et une fin, et dont le récit raconte une crise. Elle conduit à une transformation voire à une métamorphose du personnage principal. Un changement intérieur intervient qui laisse ce personnage différent à la fin du roman de ce qu’il était au début. Cette définition exclut de fait toutes les récits sériels où l’on retrouve le héros identique d’une aventure à l’autre. Sont exclus du terme roman les personnages qui ne connaissent pas d’évolution psychologique, qui restent égaux à eux-mêmes. Andreani a utilisé cette définition pour affirmer que La Révolte des Ratés de Guido Buzzelli est le premier roman graphique italien. Saga de Xam et La Révolte des Ratés sont tous deux parus en 1967 et marquent tous deux une rupture dans la bande dessinée. Car oui, Saga se transforme, elle apprend ce qu’est la violence et comprend rapidement quel usage on peut en faire. Saga a besoin de comprendre la violence, l’agressivité et la guerre, afin d’apprendre à lutter contre les Troggs. La relation à la violence, au sexe, à la domination, constitue l’épine dorsale du récit. Dans le premier chapitre, elle subit humiliation et viol, non sans conséquences pour les violeurs. Toutefois, elle reprend sa destinée en main dès le deuxième chapitre, dans lequel elle libère de jeunes esclaves en tranchant la tête de leur tyran.

De gentille et naïve extraterrestre, elle devient une vengeresse assoiffée de pouvoir, et ensuite… mais laissons ses futurs lecteurs en découvrir par eux-mêmes le dénouement, puisqu’elle connaît enfin une réédition en novembre 2022, aux éditions Revival.

Saga est devenue, à mon insu, un personnage odieux, la caricature du début. Chargée par la Grande Maîtresse de Xam d’établir sur Terre une protection psychique contre les envahisseurs de la civilisation xamienne, elle se laisse entraîner, elle prend les vices des hommes. (Nicolas Devil à Jacques Marny, Le Monde étonnant des bandes dessinées, 1968, p. 210).

Mais Saga de Xam innove à beaucoup d’autres niveaux que par la transformation de l’héroïne au cours du récit.

Hors des sentiers battus

Dessinée au format Grand Aigle (75x110 cm), cette œuvre est imprimée à l’origine en 22x33 cm, ce qui en rend certains textes presque illisibles. Erreur de débutant, que l’éditeur n’a pas songé à faire corriger, sinon en fournissant une mauvaise loupe avec l’édition originale. La nouvelle édition est à un format supérieur (26x36 cm) et permet d’en augmenter la lisibilité. Devil est loin de respecter un gaufrier standard (comme dans Lucky Luke ou Astérix). Pratiquement chaque page de Saga de Xam est découpée différemment. Si le premier chapitre peut éventuellement se confondre avec une série issue de l’hebdomadaire Tintin, comme Chevalier Ardent, dès le deuxième chapitre les règles sont bousculées. Cases triangulaires, pleine page, zones blanches vierge de tout trait ou texte : le dessinateur commence ses expérimentations. Elles iront à l’éclatement total dans le dernier chapitre en passant par des collages, des images verticales, des formes de cases les plus variées possibles… D’ailleurs Nicolas Devil s’est aussi approprié petit à petit le livre, Jean Rollin n’intervenant pratiquement plus sur les derniers chapitres. Si le scénario de base est respecté dans la première moitié du livre — Devil en écrivant pourtant déjà les dialogues — peu à peu la construction dérape et le scénariste laisse bientôt le champ libre au dessinateur : « À la fin de l’album, on trouve un épisode de science-fiction dont je ne suis pas l’auteur. Ils l’ont fait entre eux. J’avais juste trouvé une idée ou deux et je ne revendique donc pas la paternité de cet épisode. Ça perdait un peu de son sens, on ne comprenait plus grand-chose. » (Jean Rollin, interviewé par Richard Comballot, 2008).

La deuxième planche du deuxième chapitre

Le découpage adopté pour la planche présentée ici, en trois bandes horizontales ne comportant qu’une image chacune, n’est pas courant dans les bandes dessinées grand public des années soixante. Cette planche peut sembler de facture assez classique. De fait, elle l’est au sein d’une œuvre qui ne l’est guère et qui bouscule toutes les conventions. En regardant de plus près, elle est toutefois déjà très décalée par rapport à ce que la bande dessinée offrait par ailleurs à la même époque.
Deuxième planche du deuxième chapitre, elle est remarquable à plus d’un point. Ici c’est une foule de détails pour montrer l’embarquement des femmes esclaves sous la houlette des soldats hyperboréens. La page d’ouverture de ce chapitre, intitulé Zô, décrit le massacre d’une ville portuaire par les seigneurs venus du Nord. Sur cette deuxième page le chef de ces seigneurs va punir une captive ayant refusé de se soumettre à ses jeux sexuels. La première case met en scène les soldats menant les captives à droite. Au centre l’une d’elles est maintenue face au monstrueux seigneur du Snekkjur, Tirgnaar, qui se tient à gauche de l’image, devant deux de ses vassaux. Ce personnage est atypique dans Saga de Xam. À peine humain, mesurant près de trois mètres, couvert de poils, il représente la quintessence de la domination masculine. En quelque sorte le pendant terrien des Troggs qui veulent envahir Xam, la planète d’origine de Saga.

En case deux, l’héroïne, Saga, réapparaît de manière presque incongrue au milieu des flots. Elle flotte sur la mer dans le petit vaisseau qui lui a permis d’échapper au bûcher à la fin du premier chapitre. Au-dessus d’elle un cri surgit du drakkar qui semble écraser de sa masse le petit appareil extraterrestre. À droite un deuxième drakkar est visible au-dessus des vagues. Saga entend ce cri et décide de prendre parti.

La troisième case, qui emplit presque la moitié de la planche, est composée de façon symbolique. La voile rose et rouge du drakkar, couverte par le cri restitué en orange, rempli tout le fond de la case ne laissant, en une courbe due à la poussée du vent, que le bas de la planche en blanc. C’est dans ce blanc que le personnage de Zô est dessiné en quatre positions qui se superposent, montrant comment elle tente d’éviter les coups de fouets en une parodie de danse. Car le maître des lieux se tient à gauche de la case, de dos, toujours monstrueux par sa taille et sa silhouette, et fait claquer son fouet en direction de l’innocente victime. Son corps velu garde la blancheur du papier. Les femmes esclaves gardent elles aussi leurs corps blancs tout au long de ce chapitre. Seuls leurs cheveux sont colorés, ceux de Zô étant orangés.
Si le grand format de réalisation nuit à la lisibilité des planches, il permet par contre le rendu d’une multitude de détails dans les armures, les visages, les décors… Devil fait preuve d’une grande virtuosité tant dans l’anatomie, l’expression, la perspective ou le rendu des matières. À quoi s’ajoute bien entendu une imagination débordante.
Le rendu des matières est particulièrement notable sur cette planche et bien visible sur la planche originale. Que ce soit le bois vermoulu du vaisseau, les poils du Seigneur monstre, le cuir de son tablier ou, dans un style plus décoratif, les vagues de la mer : chaque élément voit sa matière presque rendue vivante, transcendée par le trait habile du dessinateur.

Le lettrage

Le lettrage tient également une part importante sur cette planche. Ne revenons pas sur la petite taille des textes de certaines bulles. Mais la lisibilité n’est pas seulement bousculée par la petitesse. Nicolas Devil a créé trois alphabets distincts pour exprimer les langues des Xamiennes, des Troggs et des Hyperboréens. Il en donne les équivalences avec notre alphabet latin en fin d’ouvrage. Reste au lecteur à trouver le courage d’en réaliser les traductions.

De manière générale, le dessinateur n’a utilisé ces alphabets que pour des textes non nécessaires à la compréhension globale du récit. Ne pas comprendre la première bulle de cette planche n’est donc pas essentiel. Faire l’effort de la traduire ajoute une dimension de jeu et d’autodérision aux intentions de l’auteur. La chose est compliquée car la petite taille rend le déchiffrage difficile. À la mesure du personnage, brut et sans finesse, voici ce que dit cette case, en une formulation outrancière, surtout en 2022 : « Tiens, celle-là, ce ne serait pas désagréable de se la farcir, ma foi. Et puis, avec ce que me réserve le dessinateur, je peux bien baiser sa femme. » Catherine Deville, l’épouse du dessinateur, a en effet été le modèle et l’inspiration du personnage de Zô. Le monstre semble savoir que sa destinée est d’ores et déjà scellée. Mise en abîme et prise à parti du lecteur, ce dialogue n’a effectivement pas une grande portée sur la narration globale du récit mais il indique le recul du dessinateur par rapport à sa création. Pour une des planches finales de l’album, qui ne comporte que deux textes, l’un en Xamien, l’autre en Trogg, l’importance est toute autre. L’explication finale de la transformation de Saga y réside et le lecteur devra donc faire l’effort de traduction indispensable.

Mais le lettrage dans une bande dessinée, ce n’est pas que le texte. Comme le disait Alain Rey en 1978 dans Les Spectres de la bande : « [avec la bande dessinée] renaît en Occident un art perdu de la calligraphie » (p. 102). Ceci est particulièrement vrai chez Nicolas Devil, non seulement par l’invention d’alphabets chimériques, mais aussi par l’écriture qui se modifie selon les personnages. Saga est toujours servie avec un lettrage en italique, Kraktarus avec un lettrage bien droit. Dans le septième chapitre les lettres sont parfois écrites en pointillé comme pour les dissoudre dans les volutes des dessins.

Et puis il y a ce cri qui résonne en force sur les cases deux et trois. Cette épouvante graphique dont on ne sait pas si c’est le monstre ou Zô, ou les deux, qui l’expriment, rythme efficacement la page.

La couleur

Il est notable que chaque chapitre de Saga de Xam détient aussi une particularité par sa mise en couleur. Trois coloristes se sont partagé le travail sur le livre. Jean-Pierre Gressin a réalisé la mise en couleur des chapitres un, quatre et sept. Annie Merlin s’est occupée des chapitres deux et cinq et Jacqueline Sieger a mis en forme la fausse bichromie du chapitre trois. Dans ce deuxième chapitre les couleurs sont presque pures et apposées en aplats. Annie Merlin a pris le parti, ici, de laisser beaucoup de zones blanches. Cela donne à ces pages une froideur presque clinique, d’autant plus que les couleurs mises en place sont pures et vives et contrastent énormément avec le blanc du papier. La même coloriste fera des choix très différents sur le chapitre cinq, consacré à la Chine, où le personnage de Zô change de couleur de cheveux et sa peau se teinte de jaune.

Saga de Xam est la seule bande dessinée publiée en album par son auteur principal, Nicolas Devil. Avant de s’installer au Québec pour enseigner la philosophie à Matane, il illustre encore quelques livres, dont Orejona, testament graphique de toute une époque de la contre-culture, paru en 1974 chez Kesselring - La Marge, et les trois « livres des possibilités », Nu, Nous, Tout avec André Bercoff et Paule Salomon. Il vit aujourd’hui sa retraite à Matane, près de son fils Stan Deville, qui a participé à la recolorisation de la nouvelle édition. Quant à Jean Rollin, il a surtout fait carrière dans le cinéma de genre, en réalisant près de cinquante films sous divers pseudonymes. Il a également écrit plus d’une vingtaine de romans et nouvelles. Son premier long métrage, Le Viol du vampire, se fait avec la participation de l’entourage de Nicolas Devil. Jean Rollin est décédé en 2010.

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