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une douceur charnelle de l’abondance

par Marie Bardiaux-Vaïente

[octobre 2022]

Ouvrir une des bandes dessinées de Julie Doucet, c’est se confronter à l’émerveillement : chacune de ses planches foisonne, regorge de détails.

Ouvrir une des bandes dessinées de Julie Doucet, c’est se confronter à l’émerveillement : chacune de ses planches foisonne, regorge de détails. Le prodige et la prodigalité à leurs plus hauts sommets. Une première impression quasi de l’excès, mais non…Jamais elle n’en fait trop. Sa maîtrise de la case, de la planche, du format, de l’espace qu’elle s’octroie, est magistrale. Le lectorat se retrouve happé dans un univers grouillant mais dont la tenue narrative est exemplaire. Chaque case demande une lecture globale ET précise, où chaque élément, chaque fragment, compte. Chacune des planches peut être relue à l’envi, nous y découvrons moult éléments ou lignes narratives secondaires. Une pochette surprise, qui n’en finit pas de dérouler ses cadeaux. Rien n’est gratuit, jamais, et Julie Doucet offre à notre regard une œuvre d’une immense générosité. Les pages pleines à craquer, les récits d’arrière-plan intégrés dans le flux de l’histoire principale, les allers et retours, le jeu de l’autrice et de tout lecteur ou lectrice qui souhaite s’y laisser prendre.

Le génie du médium

Organique et charnel. Ce sont ces termes qui nous apparaissent spontanément pour caractériser et définir le travail de l’autrice. L’architecture du récit est poussée à son paroxysme. Les objets en pagaille – mais chacun occupe avec habileté et précision sa place, rien n’est laissé au hasard dans ce fatras, tout est parfaitement organisé –, s’animent régulièrement. Ils sont intimement et intrinsèquement liés et attachés à la vie de l’autrice. Cette relation est telle que Julie n’hésite pas à leur prêter vie. La personnification des animaux et objets, la prosopopée, leur animation est si naturelle, qu’il n’est pas à douter qu’en effet Julie leur parle, communique, interagit avec eux.
En tout cas, moi j’y crois.

C’est alors qu’au centre de tout, de cette surabondance, un des objets absorbe une place essentielle : le lit. Au milieu de cette accumulation, de cet amoncellement, le lit est couronné empereur de la vie de Julie. Or, lui n’est pas doté de langage. Il devient certes gigantesque – tout comme l’autrice qui se représente régulièrement de manière disproportionnée dans son appartement, pour en accentuer l’espace réduit et encombré –, mais reste inanimé. Le lit, est un univers à lui seul – un espace dans l’espace –, il se superpose à tout le reste, engloutit le lieu. Il devient le théâtre de la vie de l’autrice, contrée autonome et indépendante du logis, confident néanmoins exposé et affiché sur la scène publique, et ce tout à la fois. L’intimité est offerte au lectorat, le privé est révélé aux spectateurices-lecteurices, tout est imbriqué et s’enchevêtre.

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MaxiPlotte, p. 94. Ma tête est une boîte (DP Zine n°9, mai 1989)

Ainsi chez Julie, alors que tout est plein comme un œuf prêt à exploser de son débordement malgré tout contenu (mais comment parvient-elle à ainsi créer cet univers représentant une forme de chaos où tout est parfaitement agencé ?) – appartement-coquille protectrice –, le lit est au centre de son monde. Et au-delà même de l’objet – le meuble physique et matériel, matelas, sommier, encadrement, linge –, il devient une entité. Le lit est celui qui console, rassure. Le refuge.
Cet abri protecteur, havre et grotte, est représenté à quelques années d’écart (a-t-il changé entre temps, est-ce le MÊME lit ?!), dans le désir et l’espoir de la retraite-sanctuaire. L’appel identique, en écho, le même besoin : Julie veut DÉJÀ être dans son lit. Elle signifie alors que peu importe le moment de la journée (ou du rêve, mais nous allons y revenir), le monde extérieur est difficile, éreintant, et seul SON lit – sa providence –, serait à même de la secourir des agressions réelles ou fantasmées : le travail, les hommes, l’épuisement des relations sociales, etc. tout ce qui peut lui nuire, la peiner, l’éreinter.

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Maxi Plotte, p. 293. Pauvre de moi ! (Août 1993, Dirty Plotte n°7, septembre 1993).

Sortir de ce lit est parfois une véritable crainte et contrainte en soi. Il faudrait alors affronter le monde, ses multiples tracas, un quotidien compliqué et qui peut se révéler bien moins enthousiasmant que l’univers onirique et la chaleur réconfortante des nombreuses couches de couettes et couvertures. La tanière.

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MaxiPlotte, P.105. Une journée dans la vie de Julie Doucet, (décembre 1990, Dirty Plotte n°3, avril 1991).

Mais l’autrice pousse le concept du lit-refuge jusqu’au point culminant où il devient le sauveteur de violents et angoissants cauchemars. Ainsi, il est le soutien et l’antre de la vie quotidienne, mais tout en même temps, il est le lieu d’accueil du réveil parfois désespéré. Et Julie de se représenter heureuse de se réveiller, dans son lit qui rassure de tout : comme un immense « OUF ! J’étais dans MON LIT ! ».

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MaxiPlotte, P.128. Rêve le 17 février 1990, (Juillet 1990, Dirty Plotte n°1, octobre 1990).

Mais que fait donc Julie dans son lit ?

En premier lieu, elle y dort. Et rêve. Les deux états étant systématiquement entremêlés. Cet espace central est son lieu de travail principal et c’est en cela qu’il est remarquable. Car c’est dans son lit que l’imaginaire et la créativité de l’autrice se déploient. Julie nous conte ses songes les plus farfelus et intimes, ceux qui ont éclos entre son matelas et ses draps, la tête posée sur les oreillers. Et ces rêveries ou cauchemars, elle nous les narre, dans leurs moindres détails physiques, matériels, et récitatifs. La passerelle entre éveil et rêve est très fine, Julie nous invite dans son imagination, ses fantasmes, fictions chimériques depuis chez elle, depuis son lit. Nous naviguons en sa compagnie – invités contemplatifs –, entre deux mondes temporels superposés : onirisme et réalité. À s’y perdre : où sommes-nous ? Frontière qu’elle franchit allègrement, puisque même lorsqu’elle rêve il peut lui arriver de désirer être dans son lit ! Au cours et dans le développement de ses songes, elle en appelle à le retrouver, rejoindre le cocon. L’endroit de tous les imaginaires et protection ultime, sanctuaire de son bien-être.

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MaxiPlotte, P272-273. Pauvre de moi ! (Août 1993, Dirty Plotte n°7, septembre 1993).

Son lit nourrit l’artiste aux sens propre et figuré. Son imaginaire, son travail, bien sûr…. Mais elle y mange et s’y alimente, aussi. Ce lit est tout sauf à usage unique. Il n’est pas employé et mis à disposition pour une seule activité. Le sommeil, accompagné du rêve, n’est pas l’exclusive du lieu. Non, l’autrice nous parle, tient conférence. Nous pouvons – entre autres – penser à Blanche-Neige et le lit au pied duquel se trouvent les 7 nains. Le lectorat se transfigure et se métamorphose en ce public de petites personnes minuscules face à l’autrice, voyeur et discret, privilégié du récit de l’intimité. Julie nous expose sa vie et rend compte de ses rêves, de ses problèmes, de tout ce qui concerne son quotidien. Tout cela depuis le point de convergence : son lit.

Il est sa chaire.

Les fantasmes oniriques narrés par l’autrice prennent plusieurs formes, mais certains sont récurrents. Rêverie réitérée : être un homme. Rêver d’être un homme, mais plus spécifiquement, rêver d’avoir un sexe d’homme, un pénis, et surtout : qu’en faire, une fois l’organe acquis ?

La réponse de Julie à son désir est simple et efficace : jouer. Principalement, s’amuser avec. Entre soi et soi. Julie Doucet dans le corps d’un homme avec un sexe d’homme, c’est une aventure et une rencontre avant tout ludiques. Sa proposition démontre par l’exemple la mise en perspective du comportement et des attitudes d’autres hommes qui, dans d’autres rêves, l’agressent physiquement. La présence des couteaux est fréquente, accompagnée des blessures graves que certains lui infligent, aidés de telles armes. Pour Julie, la possession d’un pénis n’est pas une cause irrémédiable de violences envers les femmes. En effet, à ses yeux être un homme dans ses songes, cela revient à se divertir avec ce nouvel attribut – son pénis –, se donner du bon temps, se distraire avec ce sexe nouveau – s’adonner à des pratiques masturbatoires –, mais aussi en tirer profit à plusieurs – partager et en proposer un usage avantageux à un ou une partenaire –, qu’il s’agisse de son double féminin/masculin, d’un homme avec qui elle relationne ou désire relationner, ou encore d’une femme de ses amies.

Les expériences d’auto-érotisme ne sont toutefois pas l’apanage des rêves dans lesquels elle mute, s’incarnant pourvue d’un pénis. La faconde masturbatoire est déployée dans de nombreuses pages, de manière crue, organique, mais toujours gaie et jubilatoire. La sexualité des femmes – à travers la sienne propre –, est révélée par l’autrice en sujet majeur. À ce titre, il mérite d’être exposé et dépeint sans pudeur. Une pièce (morceau et scène) centrale de tout ce processus nous est présentée, devenant à son tour sujet à part entière. Plus qu’un organe, nous sommes encore une fois face à une entité distincte bien qu’enchevêtrée – et pour cause ! –, à l’autrice : sa Plotte. Celle-ci – accessoire de plaisir infini et auto-portatif – occupe – tout comme le lit –, une place considérable. À très juste titre.

L’acmé de l’intérêt de l’autrice pour sa plotte trouvant sa résolution et son affichage ultimes en nommant le spicilège de l’ensemble de ses œuvres : MaxiPlotte.
La MaxiChatte, en quelque sorte.

Chatte – l’animal – que l’on retrouve par ailleurs régulièrement dans des histoires de fictions, où le félin a une vie propre au milieu des humains sans que cela ne dérange en quoi que ce soit. L’animal est si présent dans l’acte créatif de Julie qu’elle finit par accoucher d’une petite chatte dans un autre de ses rêves.

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MaxiPlotte, p.296. Là Là Chu Tanney Là !... Ou le rêve récidiviste, (Collection Des Taureaux des Îles, Mille Putois, 1995).

La plotte de l’autrice, donc. En premier lieu, elle ne manque pas de rappeler comme elle en prend grand soin. Si le ménage et diverses activités de rangement relèvent de tâches ménagères qu’elle rejette et éloigne d’elle le plus loin possible, en revanche, ne pas laver sa plotte serait une grave erreur. Une terrible négligence. L’autrice, joyeuse comme rarement, en fait toute une démonstration. D’un revers de la main, elle balaye tout exercice de nettoyage de l’intérieur de son logis, énonçant l’ultime argument : s’il n’y a qu’une seule chose à laver, c’est bien sa plotte. L’essentiel est donc entretenu comme il se doit, et le reste n’est rien, n’a aucune importance.

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Le lit est donc l’espace où se développent les contes de l’autrice, mais il est aussi dans le réel, le lieu où parfois Julie amène un homme à ses côtés pour y passer quelques heures ou de plus nombreuses nuits. La sexualité, très présente dans le travail de l’autrice comme nous l’avons évoquée, est interrogée, et l’histoire devient universelle. Tout à coup, Julie se désespère. Réveillée et encore dans son lit, elle veut un chum, un garçon, pour l’accompagner dans ce lit et y passer du temps en sa compagnie. Mais nous comprenons qu’il ne s’agit pas de la seule raison à son accablement. Julie se sent seule dans la ville grouillante. La ville qui semble si fourmillante d’individus, alors que l’immense cité est en fait le lit de toutes les solitudes qui se croisent mais ne se rencontrent pas.

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MaxiPlotte, p. 302. J’ai besoin d’un chum ! (La Monstrueuse n°1, Chacal puant, 1995).

Julie Doucet émeut, fascine, charme. Son œuvre intimiste et puissante est tel un paquet de bonbons dont on connaît la marque mais à l’intérieur duquel nous découvrons toujours quelques trésors cachés. Chaque relecture de ses planches de bande dessinée apporte un nouvel élément, l’enthousiasme ne se tarit pas. Et pour toutes ces raisons, la maîtrise, la virtuosité, le brio, elle a enfin été couronnée.

Bravo, Madame.
Merci pour l’enchantement et la leçon de bande dessinée.

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