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Ramona Fradon

metamorpho, l’homme-élément

par Irène Le Roy Ladurie

Ramona Fradon (née à Chicago, USA, en 1926), « Metamorpho, The Element Man » | Droits réservés | Demie-planche publiée dans Metamorpho #2, sept-oct 1965 | H. 56,5 – l. 36,6 cm | Crayon graphite et encre de Chine sur papier | Achat avec le concours du FRAM en 1990 | n° 90.6.5

(avril 2022)

Pour voir de plus près : télécharger Metamorpho, The Element Man - Visionneuse

La planche du mois, issue des aventures de Metamorpho, est dessinée par Ramona Fradon et scénarisée par Bob Haney. Vendue par sa créatrice pour 1,50 $ quelques années après sa publication, cette planche originale est un double témoignage : à la fois des comics de superhéros mainstream des années 1960 mais aussi de la manière dont cette autrice considérait son travail. Bien que Metamorpho, « l’homme élément », ait été une invention particulièrement créative selon Bob Haney, elle se sépara de ses planches sans remords. Nettement influencé par le renouveau super-héroïque de Marvel, ce comics dévoile l’intériorité des personnages et joue sur des tonalités humoristiques. Il est également très nettement marqué par l’imaginaire des dérives de la science et de ses effets sur le corps humain, qui se retrouvait quelques années plus tôt dans L’Homme qui rétrécit (1957) du réalisateur de science-fiction Jack Arnold.

D’abord formée au design, Ramona Fradon délaisse une carrière de créatrice de mode pour entrer à la Art Students League of New York et se concentrer sur le dessin. Fille du graphiste qui a conçu l’enseigne de Camel et créé la police Don Casual, elle ne voit pas, au sortir de la guerre, la profession de comic artist comme une voie d’élection mais plutôt comme un gagne-pain. D’abord réticente à une carrière dans les petites cases, elle cherche des contrats chez Timely Comics puis DC Comics pour des raisons financières et signe le premier en 1951 pour quelques épisodes de Shining Knight dans Adventure Comics. Elle dessine également des histoires fantastiques pour House of Mystery dans les années 1950. Elle confirme sa place dans les comics de super-héros avec Aquaman qu’on lui confie de 1951 à 1961 et qui fête cette année ses 80 ans. Au cours de sa carrière elle manque terriblement de confiance en son travail et n’atteint un degré de satisfaction correct qu’avec Plastic Man qu’elle reprend pour la première fois en 1975. S’ensuivent les reprises de personnages emblématiques comme Wonder Woman et surtout Brenda Starr, héroïne d’un comic strip créé par Dale Messick ; les deux autrices coopèrent pendant quelques temps avant que Messick ne parte. Ce fut la seule série dont Fradon fut responsable sur une longue période (1980-1995). Même son héros emblématique, Metamorpho, ne vit sous sa plume que quelques années avant qu’elle ne l’abandonne lorsqu’elle quitte temporairement les comics pour élever sa fille.

L’homme élément naît de la collaboration déterminante de Fradon avec l’éditeur George Kashdan. Elle inscrivit davantage la dessinatrice dans la vie du studio DC tout en se faisant sous des auspices harmonieux et fructueux. C’est dans ce cadre qu’elle crée en 1964 le héros de cette planche avec le scénariste Bob Haney. Le premier épisode des aventures de Metamorpho paraît dans The Brave and the Bold n° 57 (janvier 1965). Dans un style fantaisiste, qui oscille entre l’humour et l’aventure, la série raconte les aventures de Rex Mason, un aventurier à la solde du milliardaire et inventeur Simon Stagg. Fiancé à la fille de Stagg, Sapphire Stagg, Rex Mason est un grand amoureux. Au cours d’une expédition au cœur des pyramides égyptiennes, la radiation du globe de Râ et l’ingestion d’une solution chimique, confectionnée par l’apprenti sorcier Stagg, modifient la structure du corps de Rex. Désormais capable de toutes les transformations gazeuses, solides ou aqueuses, il peut à l’envi se transformer en hydrogène et s’élever dans les airs, en cobalt et briser les résistances, en calcium et dioxyde de carbone afin de se solidifier en marbre. Son corps offre un éventail de possibilités plastiques qui confinent parfois à l’abstraction et permet au dessin toutes les libertés graphiques.

Si les personnages de l’intrigue sont des archétypes (la belle héritière persécutée par un père autoritaire, Sapphire Stagg, le milliardaire épris de pouvoir qui met la science au service de ses caprices, Simon Stagg, la bête brute désespérément amoureuse de la belle jeune femme, Java) cette exagération du lieu commun fait partie du style de narration qui sied à la dessinatrice. L’aventure, qui repose sur des structures attendues, se déplace alors plutôt au cœur de l’image dans la fête graphique des formes et des métamorphoses. Ramona Fradon accordait bien plus d’importance au dessin que ne le faisaient, d’après elle, ses éditeurs et ses scénaristes, pour qui l’histoire primait pour faire de bons comics. Rares furent, selon elle, ses collaborateur·rices qui « pensaient en images ». D’après elle, la scénariste Dale Messick en faisait partie. Joe Orlando fut le seul directeur artistique à s’intéresser au dessin lorsqu’il dirigea House of mystery chez DC alors qu’elle y travaillait de nouveau dans les années 1970. Admirative de Will Eisner pour son art de l’encrage, son sens de l’atmosphère, et sa capacité à maîtriser le temps dans la narration, elle apprécie également chez ce dessinateur l’équilibre esthétique entre le dramatique et le comique qu’elle fit également sien (sur ces différents points voir ses entretiens avec Howard Chaykin : The Art of Ramona Fradon, Dynamite, 2014).

Cette demie-planche vient conclure un épisode de Metamorpho. Le héros doit arrêter un méchant qui répond au nom de Nikola Balkan – le « tsar » du crime mondial. La théâtralisation quasi-comique de la Guerre Froide habite le récit : l’intrigue repose sur un conflit spatial et le contrôle d’un satellite de télécommunications. Guerre de l’espace et guerre de l’information se télescopent dans ce scénario loufoque au cours duquel Metamorpho prend la forme d’une fusée pour fendre le vide interstellaire. Nikola Balkan a mis au point une arme de destruction massive « l’horloge de l’Apocalypse » qui sonne la fin du monde de ses onomatopées retentissantes. Celles-ci se morcellent et s’amenuisent alors que le temps ralentit à la faveur de la magie chimique de Metamorpho. Comme souvent dans les épisodes de cette période, le héros s’adonne à quelques explications pédagogiques sur la combinaison des éléments chimiques. Ces commentaires apparaissent presque comme des alibis pour habiller le plaisir de la dessinatrice à jouer des matières, de l’informe et du spectaculaire jusqu’à dissoudre la figure même du protagoniste pourtant essentielle à la narration de super-héros. Le bandeau final rétablit la cohérence narrative et super-héroïque. À terre, les quatre vilains sont ligotés ensemble. En contre-plongée et de dos, nos héros regardent vers le ciel, espace de promesses et de nouvelles conquêtes pour l’empire du Bien. Mais en contre-point ironique, le héros rappelle la fonction du satellite sauvé des griffes du vilain : diffuser les spectacles de l’entertainement ceux de Soupy Sales, un animateur pour la jeunesse connu pour son art de l’entartrage. L’équilibre retrouvé, l’aventure revient à son principe : ludique et divertissante, elle doit faire oublier les angoisses du désordre technologique. Le héros doit dominer la science, jusqu’à l’incorporer.

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