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littérature et bande dessinée

les romanciers de la bande dessinée

par Jean-Philippe Martin

[Janvier 2006]

Il n’est peut-être plus loin, le jour où l’on verra une bande dessinée figurer en bonne place sur la liste des prix littéraires et où l’on entendra dire d’un excellent film ou d’un grand roman qu’il ferait un formidable scénario de BD. Ce pourraient être quelques-uns des effets à attendre de la mue qu’accomplit la bande dessinée depuis quelques années, et dont certains observateurs avertis prédisent qu’à terme elle pourrait se traduire par la cohabitation de deux formes très affirmées de bandes dessinées.

D’un côté, une bande dessinée « classique », entendons héritière d’une certaine grammaire narrative et formelle répondant à des standards établis depuis des décennies, et de l’autre, une bande dessinée qui, à tous points de vue, affirme son cousinage avec la littérature.
Premier indice de cette dichotomie, la tentation de rebaptiser « roman graphique » la manifestation la plus littéraire du neuvième art, pour la différencier de la majeure partie de la production des bandes dessinées, à laquelle elle ne serait pas assimilable. Une tendance qui masque peut-être une volonté plus discutable de conférer à ces livres une respectabilité qui ferait défaut au générique « bande dessinée » [1]. À l’instar des Anglo-saxons qui distinguent explicitement les comic books et les graphic novels − terme inventé par Will Eisner pour désigner son ouvrage Un bail avec Dieu (1978) − le lecteur européen identifie désormais à l’expression « roman graphique » les ouvrages qui, en bien des points, s’approchent du roman. Le roman graphique ne date pas d’hier : on peut estimer qu’en publiant Maus chez Pantheon Book, hors du circuit traditionnel de l’édition de bande dessinée [2], Art Spiegelman a ouvert la voie il y a plus de vingt ans.
Mais on n’a jamais autant publié de romans graphiques que depuis quatre ou cinq ans, et certains (Persepolis, de Marjane Satrapi) atteignent une notoriété exceptionnelle, très au-delà du cercle des lecteurs plus ou moins réguliers de bandes dessinées. En élargissant ses sujets à des thèmes qui n’avaient presque pas cours au préalable et en proposant des choix esthétiques sans compromis, l’édition indépendante, en particulier, a contribué à révéler à un lectorat extérieur au champ habituel de la bande dessinée que celle-ci pouvait être un objet de culture et rivaliser avec d’autres productions artistiques. Désormais, la plupart des éditeurs spécialisés publient des romans graphiques [3]. Une autre manifestation du changement que nous évoquions plus haut est l’arrivée, aussi neuve qu’imprévisible, d’un nombre grandissant d’écrivains venus collaborer à l’adaptation de leurs romans ou donner des textes originaux à la bande dessinée.


Parmi les auteurs à s’être ainsi récemment mesurés à la bande dessinée, relevons tout d’abord, dans le répertoire de la littérature policière et fantastique, quelques romanciers réputés qui viennent ajouter leurs noms à ceux de Jean Patrick Manchette et Jérôme Charyn, ou, plus proches de nous, de Tonino Benacquista, Didier Daeninckx, Maud Tabachnik et Jean-Bernard Pouy − ces trois derniers étant des auteurs réguliers de scénarios originaux pour la collection “Petits Meurtres” chez EP éditions. Bernard Werber, auteur maintes fois récompensé pour sa trilogie Les Fourmis, propose, associé à Eric Puech, la série Les Enfants d’Eve, chez Albin Michel ; pour le même éditeur, Jean-Christophe Grangé signe la série La Malédiction de Zener, illustrée par Adamov, dans un registre proche de celui qui a fait le succès de romans comme Les Rivières pourpres ou Le Concile de pierre. Thierry Jonquet, de son côté, écrit DRH pour Chauzy (Casterman) tandis que Daniel Picouly, auteur notamment de L’Enfant léopard (Prix Renaudot en 1999), qui avait déjà commis Tête de nègre avec Jürg et Lavollay pour EP Editions, récidive avec Retour de flammes, illustré par José Muñoz pour la collection « Romans », également chez Casterman. Signalons que Muñoz avait déjà collaboré avec Jérôme Charyn (Patina Maria, Le Croc du serpent), toujours pour Casterman.
Sans prétendre être exhaustif, citons encore, de Jean-Pierre Andrevon, Le Travail du furet, avec Afif Khaled pour Soleil, la série Tout va bien du journaliste romancier Denis Robert et du dessinateur Thomas Clément (“Poisson pilote”, chez Dargaud) et l’adaptation par Katou des « polars indiens » de Tony Hillerman chez EP Editions.

Notre liste d’écrivains-scénaristes compte depuis peu son deuxième « Goncourt » en la personne de Jean Rouaud, à qui l’on doit une adaptation de son roman Les Champs d’honneur, travaillée en « osmose » avec Denis Deprez (Casterman). Pour mémoire, rappelons l’indigent Vanity Benz, paru il y a quelques années, scénario original écrit par Didier Van Cauwelaert pour le dessinateur Franck Bonnet. Et nous terminerons (provisoirement) l’inventaire avec la série Rester normal (Dargaud), dans laquelle l’ancien publicitaire Frédéric Beigbeder et son complice au dessin, Philippe Bertrand − remarqué naguère pour ses histoires dans les milieux de l’art contemporain − dépeignent, en exagérant à peine, mœurs et comportements de quelques nantis jet-setteurs.

Une tendance de fond, donc, sans commune mesure avec un passé proche. Les « écrivains-scénaristes » dont avons donné la liste appartiennent presque tous à une génération pour laquelle la lecture des bandes dessinées est entrée dans la culture de « l’honnête homme ». Investir cette forme d’expression en passe de devenir aussi respectable que le roman est pour eux aussi naturel qu’écrire pour le cinéma ou la télévision. Outre le plaisir qu’en retirent les lecteurs, on ne peut que se réjouir de ce rapprochement. La bande dessinée s’enrichit tout en s’affranchissant d’un de ses complexes majeurs, celui d’être un sous-genre, une sous-littérature. Le regard qu’on porte sur elle se modifie. Il est à noter par exemple, que l’on invite de plus en plus souvent des auteurs de BD à la radio et sur des plateaux de télévision, y compris dans des émissions littéraires d’où ils étaient naguère exclus.

Nous avons sollicité quatre écrivains-scénaristes, Jean-Pierre Andrevon, Tonino Benacquista, Denis Robert et Jean Rouaud, pour qu’ils nous expliquent les raisons qui les ont amenés à écrire pour la bande dessinée et les enseignements qu’ils tirent de cette expérience.

Neuvième Art : Pouvez-vous expliquer les raisons qui vous ont conduit à écrire pour la bande dessinée ?

Jean-Pierre Andrevon : C’est une longue histoire, qui remonte à mes premières lectures. C’était en 1944, j’avais six ans et j’ai découvert Coq Hardi, qui publiait Guerre à la Terre de Marijac et Liquois. Cette bande a décidé de mon amour de la bande dessinée et de la science-fiction, conjointement. Quelques années plus tard, j’ai lu La Guerre des mondes de Wells (dont la bande de Marijac était d’ailleurs une adaptation pirate), qui n’a fait que renforcer ma passion.
Ensuite j’ai tout dévoré et, ayant fait des études aux Beaux-Arts, j’avais dans l’idée de faire de la bande dessinée plutôt que de la littérature. En 1967 − beaucoup de temps avait passé, j’étais prof de dessin −, j’ai commencé une bande dessinée intitulée Les Hommes Machines contre Gandahar. C’était de grandes planches en couleur directe, faites sous l’influence des albums publiés à l’époque par Losfeld, de Pellaert en particulier. J’ai d’ailleurs présenté ces planches à Losfeld, qui ne les a pas trouvées assez abouties (je veux bien le croire !). Comme, en 67, ce genre de projet ne pouvait être publié que par lui, j’ai décidé de transformer cette BD en roman. Sous le même titre, Gandahar est donc paru chez Denöel en 1969. Ce fut mon premier roman, qui a eu le destin qu’on sait, et qui m’a orienté à peu près définitivement vers la littérature. Mais la bande dessinée m’intéresssait toujours, et pas seulement comme consommateur. J’ai publié quelques bandes courtes dans Charlie et dans BD, puisque, dans les années 70,j’avais intégré la bande à Wolinski. Et c’est lui qui m’a demandé de faire du scénario pour Pichard : nous avons donc fait ensemble trois albums, Edouard et les deux tomes de Ceux-là.
Par la suite, un autre éditeur m’a mis en contact avec une jeune dessinatrice suisse qui cherchait un scénariste : Véronik, pour qui j’ai écrit Matricule 45 000 et Neurones trafic, publiés chez Glénat dans les années 80. Pour en finir, j’ai toujours le projet (mais se réalisera-t-il jamais ?) d’adapter (texte et dessins) Niourk de Stefan Wul, un des plus grands auteurs de science-fiction, qui fut pour moi un ami proche et cher. J’ai réalisé une dizaine de planches – ce projet l’enchantait – mais je n’ai convaincu personne, et puis Wul, hélas, est mort...

Tonino Benacquista : Je me suis mis à la bande dessinée parce qu’en BD, tout est possible : les décors extravagants, les situations débridées, les ellipses intempestives, etc. L’auteur et le dessinateur peuvent avoir le contrôle total de leur album et se permettre de nouvelles formes de narration.

Denis Robert : C’est venu de ma rencontre avec Thomas Clément, de son enthousiasme. J’avais aussi cette intuition que la bande dessinée pouvait être la poursuite innovante de mon travail littéraire. Ce n’est pas tout à fait de l’écriture, ni du cinéma, C’est un art nouveau, à mi-chemin. Une autre manière, plus immédiate, de raconter des histoires. Elle ouvre des champs de possibilités infinis…

Jean Rouaud : Pour moi, le récit est constitué d’une succession d’images mentales. L’envie est grande, forcément de les confier à un dessinateur, ou un cinéaste.

Diriez-vous que vous êtes un lecteur de bandes dessinées averti, régulier, occasionnel ? Quels albums, quels auteurs ont vos faveurs ?

Jean-Pierre Andrevon : La bande dessinée fait partie de mes lectures permanentes. Comme tout le monde, j’ai mes préférences, qui sont vastes et éclectiques. J’ai énormément aimé Forest, auteur complet, avec un univers très personnel, très particulier. J’aime beaucoup les italiens (Manara, Buzzelli, d’autres) mais celui que je place au sommet, toutes catégories confondues, c’est Toppi : j’aimerais dessiner comme lui ! Bien sûr, j’aime Tardi, Bilal, Pichard, Moebius (comment leur échapper ?) et j’ai une admiration particulière, technique, si je peux dire, pour Caza, qui est d’ailleurs un très bon ami, et quia fait l’image du dessin animé Gandahar. Mais je suis aussi un fan de comics, dont les dessins hyperréalistes me bluffent complètement. Je dévore les productions Sémic. Le Superman de Jim Lee, ah la la !

Tonino Benacquista : Enfant, j’ai lu les « classiques » de Goscinny, tout Gotlib, et les Tintin, mais j’avais aussi une certaine affection pour Strange et les comics de Marvel, qui font les super-héros du cinéma américain récent. Aujourd’hui, je suis un lecteur occasionnel. Je reste fidèle à certains auteurs, comme Goossens et Tardi. Si Lauzier ressortait un album, je serais le premier en kiosque !

Denis Robert : Je ne suis qu’un lecteur occasionnel. Maus, de Spiegelman, reste pour moi la référence absolue. Je préfère les BD qui racontent à celles qui montrent ou cherchent à en imposer par un graphisme très travaillé. L’art du dessin reste d’abord une question d’instinct.

Jean Rouaud : Relativement averti, en ce sens que je fais grand cas de la bande dessinée qui, avec Maus, a produit l’une des plus grandes œuvres de tous les temps, à l’égal de Don Quichotte ou des opéras de Mozart. J’ai vu aussi comment les auteurs de bande dessinée (voir Spiegelman et l’Association) s’étaient approprié ce qui était auparavant l’apanage du roman : le récit à caractère autobiographique et la place du narrateur/auteur dans l’histoire.

Comment êtes-vous entré en relation avec le(s) auteur(s) de bande dessinée avec lequel/lesquels vous travaillez ?

Jean-Pierre Andrevon : Je crois avoir répondu. Ce fut toujours affaire de circonstances, ou de hasard. Ma prétention inouïe est de vouloir dessiner moi-même, donc je ne cherche pas spécialement des dessinateurs. Si j’en rencontre un bon, je ne dis pas non ! Pour ce qui concerne en particulier Le Travail du furet, c’est Afif, jeune graphiste qui sortait de l’Ecole d’Angoulême [4], qui m’a contacté pour me faire part de son envie de traduire le roman en bande dessinée, à condition que je rédige le scénario. On a fait plusieurs essais, quelques bandes courtes, et on s’est lancé : dès les premières planches que j’ai vues de lui, Afif m’a paru avoir à la fois une belle maîtrise et un univers qui collait avec l’ambiance glauque du roman. Je n’allais pas dire non !

Tonino Benacquista : Avec Ferrandez, nous avions des amis communs et nous nous sommes dit qu’un jour il serait amusant de faire un album (et nous en avons fait deux). Puis, pour Cœur Tam-tam, j’ai rencontré Berlion sur l’initiative de Guy Vidal, éditeur chez Dargaud.

Denis Robert : Thomas Clément connaissait mes livres, il m’a téléphoné. On a d’abord appris à se connaître. C’est lui qui m’a incité à m’y mettre.

Jean Rouaud : C’est Denis Deprez, sur une suggestion de Benoit Peeters, qui m’a contacté. Il a eu la bonne idée de m’envoyer son premier album. Entièrement réalisé au pastel. Aucun risque d’une illustration plate de mes histoires. J’ai vu tout de suite l’intérêt de cette aventure artistique. Avant que Denis ne me contacte, j’avais déjà en projet de travailler sur une histoire originale pour laquelle Casterman cherche un dessinateur. J’espère que l’adaptation des Champs d’honneur aidera à la réalisation de ce projet, et des autres à venir.

Vos bandes dessinées sont le fruit de collaborations. Comment s’organise le travail avec un ou plusieurs co-auteurs, lorsqu’on est habitué à travailler en solitaire ?

Jean-Pierre Andrevon : Dessinateur encore et toujours, je conçois mes scénarios comme des planches dont je fais les roughs. Au dessinateur, ensuite, de se débrouiller ! Pichard, technicien hors pair mais qui travaillait vite, suivait fidèlement mon découpage. Afif prend beaucoup plus de libertés, et il a raison ! Pour ce qui est des rapports de travail, entre les années 80 et les années 2000, un outil d’une facilité considérable est apparu : internet. Donc, avec Afif on communique par mail...

Tonino Benacquista : J’écris des scénarios de cinéma, je suis donc habitué au travail d’équipe et j’aime ça. Disons que je propose une scène dialoguée, que le dessinateur va découper lui-même. Et nous retravaillons à partir d’un premier crayonné.

Denis Robert : Thomas travaille plus que moi. On parle beaucoup. On s’envoie des mails. Je lui raconte une histoire, généralement sous forme de synopsis, avec début de dialogues. Lui se charge des cadrages et de l’écriture dessinée. Je m’occupe ensuite de tout ce qu’on met dans les bulles. Je suis parfois critique sur telle ou telle attitude des personnages, mais très peu. Il me le reproche, d’ailleurs.

Jean Rouaud : Cela s’est passé facilement, grâce notamment à internet, et à l’intelligence sensible de Denis. Je l’ai laissé dégager du texte les séquences qui l’intéressaient, après quoi il a fallu construire une histoire à peu près cohérente, en travaillant notamment les liaisons.

Diriez-vous qu’écrire pour la bande dessinée relève de modalités
particulières ? Vous-même, écrivez-vous des romans comme vous écrivez pour la bande dessinée ?

Jean-Pierre Andrevon : Je me considère comme un inventeur d’histoires. À la limite, peu importe la forme médiatique qu’elles prendront. Ou alors elles peuvent se décliner sous diverses formes : Gandahar a été d’abord une ébauche de BD, puis un roman, puis un dessin animé [5]. Et je verrais bien toute la saga redevenir une BD ! Le Furet a d’abord été une nouvelle, que j’ai étendue dix ans après à la dimension d’un roman, avant qu’il devienne une bande dessinée. Le livre a également été adapté à la télé en 1994, et j’ai eu plusieurs propositions, pour l’instant inabouties, du côté du cinéma. Et, pour reparler de Véronik, Neurones trafic est une bande qui est restée inachevée, Glénat nous ayant lâchés ; j’en ai donc fait un roman : Sukran. Je pourrais multiplier les exemples... La seule vraie différence est qu’un auteur de livre (ou de bandes dessinées s’il fait lui-même le texte, le dessin, la couleur) est entièrement maître du produit fini.

Denis Robert : La bande dessinée se rapproche davantage du cinéma, à ceci près qu’elle met en jeu des moyens plus simples. Elle est nettement mois onéreuse. Elle repose sur la complicité entre deux auteurs. Mes idées de BD n’existent que parce que j’ai pensé à un livre avant. C’est une continuité.

Vous contribuez à l’adaptation de vos histoires sous la forme de bande dessinée. Quelle part prenez-vous dans ce processus de transposition ?

Tonino Benacquista : Toute histoire n’est pas transposable. La plupart ne peuvent être racontées que dans un seul langage. Mais si j’ai adapté certaines de mes nouvelles, c’est parce qu’elles manquaient cruellement d’images. J’essaie de garder de l’histoire ce qui se prête le mieux à une nouvelle forme, quitte à supprimer des axes de narration qui ne fonctionnent plus et à en trouver de nouveaux.

Jean Rouaud : Au départ je voulais me faire le plus petit possible, mais bien vite il est apparu que j’avais tout un travail de réécriture à faire. Denis est venu plusieurs fois à la maison, on plaçait ses vignettes et ses croquis sur mon bureau et on procédait à un vrai montage. On voyait ainsi les manques, la nécessité d’une transition. Je me privais volontairement des artifices habituels de la BD, du style « pendant ce temps » ou « quelques jours plus tard ». J’ai beaucoup aimé ce travail sur le dialogue. Informatif sans être pesant, léger sans être gratuit, décalé sans être hors sujet. Jusque-là, je pensais que c’était uniquement l’écriture qui faisait l’intérêt de mes histoires. Et là, j’ai vu mes personnages exister pleinement sans le secours de ma phrase.

Quelles sont, d’après vous, les raisons qui poussent aujourd’hui nombre de romanciers à écrire pour la bande dessinée ? L’état de la littérature y est-il pour quelque chose ?

Jean-Pierre Andrevon : Je ne peux répondre pour mes confrères quant au volet créatif. Mais en ce qui concerne la partie commerciale, certainement : la littérature de science-fiction, si elle a bonne presse, ne dégage pas des ventes exceptionnelles (sauf quelques vedettes comme Bernard Werber − ce qui ne l’a pas empêché de passer lui aussi à la BD [6]). Un album a des chances de vendre trois, quatre fois plus, en moyenne, qu’un roman de science-fiction. Des chances seulement, pas une certitude !

Tonino Benacquista : Je ne saurais me faire une idée de « l’état de la littérature ». Je verrais la chose de façon inverse ; la BD passe peut-être à l’âge adulte, elle a besoin de nouvelles histoires, plus « intérieures », plus « littéraires ». Les romanciers, de leur côté, peuvent plus facilement libérer leur imagination quand on leur propose une forme nouvelle. Le rapprochement littérature/BD a tout à y gagner.

Denis Robert : Peut-être l’envie de nouveaux débouchés pour l’écriture, sans doute celle de sortir de sa solitude... Je ne pense pas que l’état de la littérature y soit pour quelque chose. En tout cas, pas en ce qui me concerne.... La bande dessinée représente comme un autre continent. Il suffit de trouver le moyen d’y aller. Une fois sur place, on se dit que c’est plus grand que prévu.

Jean Rouaud : Je crois que les romanciers d’aujourd’hui sont réconciliés avec le récit. Ce qui n’était pas le cas il y a trente ans, quand ils s’obligeaient à décliner le credo structuraliste, à savoir que la seule fiction envisageable, c’était l’aventure de la phrase, et que raconter des histoires c’était bon pour le vulgaire. Qu’on en soit revenu, c’est un soulagement et une libération. Disons qu’il y a des histoires à raconter, et que la BD est un genre qui se prête merveilleusement au récit.

Repères bio-bibliographiques

Jean-Pierre Andrevon
est né le 19 septembre 1937 à Jallieu dans l’Isère. En 1960, après des études aux Arts déco de Grenoble, il entame une carrière d’enseignant de dessin tout en commençant à écrire des textes de science-fiction. A partir de 1967, il publie ses premiers textes dans la revue Fiction, au Fleuve noir et chez Denoël pour la fameuse collection "Présence du futur" dont, en quelques années il va devenir l’un des piliers. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains français de science-fiction.

Ses bandes dessinées :
Edouard suivi de La Réserve, dessin de Georges Pichard, Le Square, 1978.
Ceux-là (tomes 1 et 2), dessin de Georges Pichard, Le Square, 1980.
Matricule 45000, dessin de Véronik, Glénat, 1982.
Neurones trafic, dessin de Véronik, Glénat, 1985.
Les Chroniques de Centrum, tome 1 : Le Travail du furet, dessin d’Afif Khaled, coll."Mondes futurs", Soleil, 2004.

Tonino Benacquista
Scénariste, auteur, acteur, né le 1er Septembre 1961 à Choisy. Il entame des études de cinéma et de littérature qu’il n’achève pas, préférant travailler. Il est gardien de nuit dans un musée puis surveillant de wagons-lits sur la ligne Paris-Rome, autant d’expériences qui vont nourrir ses romans. En 1985, il publie Epinglé comme une pin-up dans un placard de G.L, puis, quatre ans plus tard, La Madonne des sleepings. En 1991, il remporte le Grand Prix de la littérature policière avec La Commedia des ratés. Suivent Saga et Quelqu’un d’autre. Pour le cinéma, il est consultant sur Place Vendôme, de Nicole Garcia, et participe à l’adaptation de son roman Les Morsures de l’aube réalisé par Antoine de Caunes. En 2001, il co-écrit avec Jacques Audiard le scénario de Sur mes lèvres, qui lui vaut une nomination aux Césars. Avec Jacques Ferrandez, il réalise plusieurs bandes dessinées, dont L’Outremangeur en 1998 ; il renouvelle l’expérience avec Berlion pour Cœur Tam-Tam, chez Dargaud.

Denis Robert
est né à Moyeuvre le 9 mai 1958. Brillant étudiant en psycholinguistique, Denis Robert devient journaliste. Il collabore pendant douze ans à Libération, où il se spécialise dans l’investigation politico-financière. Il est l’auteur de cinq romans : Chair Mathilde, Bernard Barrault, 1991, Je ferai un malheur, Fayard, 1995, Notre héros au travail, Fayard, 1997, Tout va bien puisque nous sommes en vie, Stock, 1998, et Le Bonheur, Les Arènes, 2000. On lui doit deux essais sur les scandales politico-financiers : Pendant les affaires les affaires continuent, Stock, 1996, et La Justice ou le chaos, Stock, 1996. Il réalise sa première série de bande dessinée avec Thomas Clément : Tout va bien, dont le premier volet parait en 2005 chez Dargaud, dans la collection "Poisson Pilote".

Jean Rouaud
est né en 1952 à Campbon, en Loire-Atlantique. Il obtient sa maîtrise de lettres en 1974, puis exerce plusieurs métiers : pompiste, vendeur d’encyclopédies médicales, etc. En 1978, il entre à Presse Océan. Lorsqu’il quitte Nantes pour Paris c’est pour devenir, à partir de 1983, marchand de journaux dans un kiosque du XIXe arrondissement. En 1990, les éditions de Minuit publient son premier roman, Les Champs d’honneur, qui obtient le prix Goncourt. Revenu à Campbon, Jean Rouaud se consacre désormais exclusivement à la littérature. Première bande dessinée : Les Champs d’honneur (adaptation du roman éponyme), dessin de Denis Deprez, Casterman, 2005.

Cet article a paru dans le numéro 12 de 9ème Art en janvier 2006.

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[1Pareille volonté de trier le bon grain de l’ivraie se remarque dans la récente féminisation du vocable « manga », qui jusqu’à présent servait à désigner indistinctement l’ensemble des bandes dessinées japonaises. Chez ses promoteurs « la manga » qualifie une production d’auteurs plus ambitieuse et notamment plus littéraire.

[2Il en fut de même pour l’édition française, proposée par Flammarion, un éditeur qui, à l’époque, n’avait aucun lien avec la bande dessinée

[3Sur cette question, je renvoie au dossier « Nouvelles politiques éditoriales » paru dans 9ème Art No.11, octobre 2004, pages 34 à 49

[4Ecole Supérieure de l’image

[5Réalisé par René Laloux et Philippe Caza.

[6Après l’adaptation de son roman Les Fourmis (Albin Michel), Bernard Werber propose son premier scénario original à la bande dessinée avec Les Enfants d’Eve, dessiné par Eric Puech, Albin Michel, mai 2005.

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