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un état de la recherche nord-américaine

par Thierry Groensteen

Charles Hatfield & Bart Beaty (dir.), Comics Studies : a Guidebook, Rutgers University Press, 2020, 326 p.

Charles Hatfield et Bart Beaty, deux des meilleurs chercheurs américains dans le domaine du neuvième art, tentent ici, avec le renfort d’une quinzaine d’autres spécialistes, une synthèse de l’état de la recherche. Prenant acte de la prolifération des travaux sur la bande dessinée et du fait que, comme objet d’études, elle se situe « à l’intersection de nombreuses disciplines académiques », ils ont voulu produire un ouvrage utile aux étudiants, qui leur permette d’identifier les questions et les points de discussion autour desquels se focalise aujourd’hui la réflexion.
Ils notent que leur Guidebook paraît six ans après la création de la Comics Studies Society, première organisation, outre-Atlantique, à regrouper les chercheurs et les enseignants occupés de bande dessinée [1].

L’ouvrage est divisé en quatre grandes parties, dédiées aux « histoires », « cultures », « formes » et « genres ». Chaque partie comprend entre trois et six chapitres qui s’essaient à la présentation d’un corpus spécifique. Plusieurs de ces articles pourraient être comparés, quant à leur propos et leur ampleur, à telle ou telle entrée du Bouquin de la bande dessinée récemment paru chez Laffont, qui présente toutefois un volume de texte nettement supérieur et aborde un beaucoup plus grand nombre de sujets. Par ailleurs, si le Bouquin de la bande dessinée peut être accusé d’un certain franco-centrisme dans ses approches, c’est ici, au contraire et logiquement, la production anglophone qui est très nettement privilégiée.

Le livre compte peu d’illustrations, et très inégalement réparties. Ainsi, on ne s’explique pas pourquoi, dans la partie « Histoires », le panorama sur les mangas bénéficie d’une demi-douzaine d’images, quand ceux consacrés aux comic strips, à l’underground ou aux « traditions européennes » n’en ont aucune.

Voici quelques observations faites au fil de la lecture.

Jan Baetens signe une excellente synthèse sur les rapports texte-image.

Sur la question de la définition à donner du roman graphique, Isaac Cates conclut (p. 90) qu’il ne s’agit à proprement parler ni d’un nouveau langage ni d’un nouveau format mais simplement de la réponse contemporaine apportée à la situation que connaît la bande dessinée au terme d’une déjà longue histoire.

Andrei Molotiu disserte sur la notion de cartooning. La simplification des formes est-elle essentielle à l’art de la bande dessinée ? L’image doit-elle, ainsi que l’a suggéré Scott McCloud, être nettoyée de tout ce qui ne contribue pas à sa mission sémiotique ? A juste raison, il dénonce cette conception (page 160) comme étant de nature idéologique et, par ailleurs, contingente, puisque la bande dessinée peut aussi fort bien s’accommoder d’une esthétique photoréaliste – n’en déplaise à Rodolphe Töpffer qui prônait un dessin allant à l’essentiel et ne fonctionnant que comme « rappel d’idée ».
Comme exemple de cartooned face, Molotiu prend le visage de Charlie Brown, personnage central de Peanuts, et souligne combien, en dépit de sa simplicité graphique, elle n’a rien d’un émoticône. « Nous lisons les expressions de Charlie Brown à travers notre expérience de la richesse des émotions humaines ; des changements subtils, infinitésimaux, dans la longueur ou l’orientation d’un trait peuvent signifier des transformations psychologiques tout aussi subtiles. De ce point de vue, un ‘continuum’ visuel domine toujours le cartooning : la face humaine peut être un système de signes discrets, mais nous développons la compréhension que nous en avons d’une manière très différente à ce qui se passe quand nous lisons des mots. Schulz démontre que les combinaisons possibles de ces signes sont proches de l’infini. » (p. 166)

Le chapitre rédigé par Marc Singer rappelle toutes les interprétations et lectures différentes qui ont été données du mythe du super-héros par les chercheurs, confrontation qui donne une bonne idée de la richesse et de l’ambiguïté propres au genre.

Gillian Whitlock prend en charge le sujet de la bande dessinée autobiographique, genre dont elle note que, au début des années 2000 encore, il était régulièrement qualifié d’« émergent ». Elle observe qu’entre la première (2001) et la seconde (2010) éditions de l’essai de Sidonie Smith et Julia Watson Reading Autobiography : A guide for Interpreting Life Narratives, le terme « autographics » s’est substitué à l’expression « graphic life narrative », et elle y voit le signe irrécusable d’une autonomisation de l’autobiographie dessinée comme genre. Il est dommage que son attention, comme celle de l’ensemble de la critique universitaire américaine, tende à se focaliser sur un tout petit nombre d’œuvres, au premier plan desquelles les sempiternels Maus de Spiegelman et Fun Home de Bechdel.

Sachant combien ces questions sont devenues centrales dans la recherche académique nord-américaine, on ne peut qu’être surpris par la faiblesse des chapitres consacrés à la différence (plus particulièrement à la représentation des stéréotypes raciaux), d’une part, et à la question féminine, d’autre part. L’un et l’autre restent en surface de leur sujet. Le premier pour aboutir à la conclusion pour le moins convenue que la bande dessinée peut avoir une vertu politique en éduquant notre regard (p. 148). Quant au second, il brosse un rapide tableau historique des bandes dessinées conçues pour un lectorat féminin, dans le monde anglo-saxon ; présente le shôjo manga de seconde main (toutes les informations proviennent du livre de Paul Gravett Manga : Sixty Years of Japanese Comics, paru en 2004 [2]) ; et consacre un développement bien trop court et superficiel au féminisme dans le neuvième art.

Au final, un livre inégal, donc, mais qui sans doute rendra les services attendus au public visé, et qui ouvre ou ravive quelques pistes de réflexion intéressantes.

L’ouvrage se termine par une chronologie des faits saillants ayant marqué l’histoire de la bande dessinée au plan international. Je relève que, s’agissant du domaine francophone, seuls deux auteurs sont mentionnés pour les vingt dernières années : Marjane Satrapi et Riad Sattouf – l’album Astérix et la Transitalique, paru en 2017, n’étant mentionné que pour l’énormité de son tirage : 5 millions d’exemplaires.

Thierry Groensteen


[1cf. le site https://comicssociety.org

[2Edition française : Manga : soixante ans de bande dessinée japonaise, éd. du Rocher, 2004.

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