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les ateliers partagés : entre professionnalisation
et politisation des auteurs et autrices

par Pierre Nocérino

[Mars 2021]

L’essor de la bande dessinée autobiographique a amplement participé du développement de la « BD de non-fiction ». Par ailleurs, elle a aussi permis au grand public de découvrir les coulisses de la BD et, notamment, les réalités quotidiennes de leurs auteurs et autrices. Ce faisant, elle a contribué à la visibilisation d’un métier méconnu, demeurant souvent dans l’ombre d’un marché florissant.

Parmi les pratiques rapportées par les auteurs et autrices investis dans ce genre, on peut noter celle de l’atelier partagé. On en trouve un bon exemple dans les Approximate Continuum Comics de Lewis Trondheim (devenus l’album Approximativement), dont une grande partie se déroule au sein de l’Atelier Nawak (auquel Dominique Hérody a consacré un article, disponible dans ce même dossier). On y apprend que l’atelier est un espace de travail comme un autre : si l’on s’ennuie souvent à son poste, c’est aussi l’occasion de discuter avec des collègues, d’obtenir des conseils sur son travail ou sur le matériel à utiliser, ou tout simplement de discuter ensemble à bâton rompu. Plus encore, l’atelier se transforme régulièrement en lieu de détente, que ce soit au détour d’une pause improvisée ou d’une véritable fête.

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Lewis Trondheim, Approximativement, page 81, détail
© éditions Cornélius

Encore aujourd’hui, de nombreux ateliers réunissent des auteurs et autrices de BD, et ce aux quatre coins de la France : à Amiens (atelier moderne), Angoulême (atelier du Marquis, Le Gratin), Blois (atelier Kraft), Bordeaux (Atelier Flambant 9), Mazé (atelier Kawa), Marseille (atelier des héros), Paris et sa région (Gato Giallo, Manjari & Partners), Reims (510 TTC), Rennes (Pépé Martini), Toulouse (L’Aquarium), Tours (atelier Pop) et bien d’autres villes encore. Au-delà de ces exemples où la BD est surreprésentée, il existe également de multiples espaces de coworking investis par les auteurs et autrices. Ce sont ainsi 20 % des auteurs et autrices se déclarant comme « professionnels précaires » qui disposent d’une place en atelier, et 25 % des personnes se déclarant comme « professionnels installés » (Enquête conduite dans le cadre des Etats Généraux de la Bande Dessinée – ci-après EGBD – en 2016, p. 16).

Si la majorité des auteurs et autrices ne disposent pas d’une place en atelier partagé, cela reste une pratique très répandue. Aussi, la vie au sein de ces espaces de travail s’apparente, par bien des aspects, à un miroir grossissant des réalités du métier. Tâchons donc de voir ce que ces ateliers nous apprennent du métier d’auteur ou autrice de BD. Pour cela, je m’appuierai sur les données ethnographiques recueillies entre 2014 et 2020 dans le cadre d’une thèse de doctorat en sociologie (Nocérino 2020a). Cela permettra d’aborder, dans un premier temps, l’atelier comme espace de professionnalisation et, dans un second temps, comme lieu de politisation.

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Un sociologue en atelier (dessin de l’auteur)

1. Entrer dans l’atelier comme on entre dans la profession

SEQUENCE No.1. « AVEC L’ATELIER, C’EST VRAIMENT DEVENU MON JOB »

Septembre 2015 : je réalise des observations dans un petit festival. Le samedi, une soirée est organisée par des auteurs et autrices locaux au sein d’un atelier partagé par neuf personnes, dont cinq font de la BD. Je suis rapidement abordé par un des membres de l’atelier.

— Rodolphe : Tu veux que je te fasse visiter ? [J’acquiesce : il se fraye un chemin dans la foule et m’invite à le suivre. Il me fait faire le tour de l’atelier, prenant le soin d’attraper une bière à mon intention. La visite s’achève à son bureau. La discussion se poursuit] Ça, c’est vraiment un chouette atelier ! Moi, je suis là depuis… Wouh… Cinq ans je crois ! Bon, j’étais déjà un peu dans le milieu avant… je vivotais avec les alloc’ et faisais un peu d’illu… pour des cartes fantasy, ce genre de conneries ! Tu vois ? Le genre de trucs où tu dis « c’est payé 20 euros, mais c’est pas grave ! J’adore mon boulot » [Rires] Avec l’atelier, c’est vraiment devenu mon job. Faut dire que ça faisait un loyer en plus à payer et c’était pas gagné ! Mais au final, ça a marché ! Bon alors, c’est pas folichon hein… Je fais de la couleur et c’est sûr que je préférerais bosser sur mes albums que de faire la couleur des autres, mais bon… [Il hausse les épaules.] ça reste de la BD ! Et puis, le jour où je me sortirai les doigts du cul et que je monterai un dossier, je saurai à qui l’envoyer ! Forcément, vu que je bosse déjà avec eux ! Sans compter que, dans l’atelier, on s’échange beaucoup de contacts et tout. C’est vraiment bien pour ça. Même si on est pas mal dans la même situation en fait… à faire de la colo’ et à vouloir percer un jour… Mais mis bout à bout, ça fait beaucoup de contact. Et puis, on fait des progrès [il sourit.]. Là, je viens de faire des couleurs et… truc de ouf : j’ai demandé à ce que mon nom apparaisse sur la couverture ! Audace extrême ! [Il rit.] Et bah, en fait, je l’ai obtenu !

Pour Rodolphe, aucun doute : le fait d’intégrer un atelier d’auteurs et autrices de BD lui a permis de se professionnaliser. Lui qui se contentait auparavant de petites missions à peine payées est désormais un coloriste dont le professionnalisme est reconnu (au point de voir son nom figurer sur la couverture des albums). Plus encore, il explique que faire des couleurs est avant tout une manière de rentrer dans le milieu de l’édition, notamment pour « bosser sur [ses] albums ». Autrement dit, Rodolphe a intégré le fait que devenir coloriste est une stratégie de carrière susceptible de l’aider à « percer ». Or c’est justement en fréquentant des auteurs et des autrices qu’il a pu apprendre l’existence d’une telle stratégie. Plus généralement, c’est au contact de ces personnes qu’il a, progressivement, appris les manières de faire pour devenir et être un auteur de BD. Il faut souligner que cet apprentissage concerne bien l’ensemble des aspects du métier : si les auteurs et autrices s’échangent régulièrement des astuces et techniques relatives à la création, ces conseils portent aussi sur d’autres aspects. Comme l’explique Rodolphe, le fait qu’il « [fasse] des progrès » n’est pas tant lié à une maîtrise des techniques qu’à la fréquentation des pairs car au-delà des atouts liés à l’interconnaissance (les nombreux « contacts » échangés), cela permet une meilleure connaissance des usages en termes de rémunérations ou de droits.
Mais si Rodolphe retrace les grandes étapes de son parcours, cela ne nous dit pas grand-chose sur la manière dont se fait, concrètement, cet apprentissage du métier. Pour obtenir son premier travail, puis cumuler les projets jusqu’à voir son nom sur une couverture (voire même peut-être un jour « percer »), Rodolphe s’est confronté à de nombreuses difficultés très concrètes. En observant en détail l’activité au sein des ateliers, on se rend effectivement compte que le travail des auteurs et autrices de BD est ponctué d’épreuves, soit des moments où un problème surgit et nécessite une adaptation de la pratique.

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Epreuves quotidiennes dans le travail
(dessins de l’auteur)

Insistons sur le fait que ces épreuves peuvent concerner des aspects artistiques, mais ne se limitent pas à cela. Il peut également s’agir d’épreuves administratives (quel est le régime fiscal le plus intéressant ? Faut-il déclarer la TVA ?) ou relationnelles (comment faut-il prendre telle remarque d’un éditeur ? Qui contacter pour proposer un projet ?). Au-delà de résoudre un problème, le fait de franchir une épreuve participe de la professionnalisation de la personne. C’est par la confrontation successive à des difficultés que les auteurs et autrices apprennent, peu à peu, les techniques, usages et astuces propres à leur métier.
C’est justement face à ces épreuves quotidiennes que l’atelier devient une ressource exceptionnelle. Grâce aux pairs présents en situation, les auteurs et autrices peuvent obtenir des conseils sur la manière d’appréhender l’épreuve en question. L’atelier est donc un outil d’intégration au milieu professionnel.
Cet apprentissage du métier au sein des ateliers n’a rien de nouveau. Dans sa thèse de doctorat, Jessica Kohn souligne l’importance des ateliers dans la professionnalisation des dessinateurs et dessinatrices de presse des années 1960 (Kohn 2018, p. 252‑254). De même, Sylvain Lesage évoque « l’écolage informel » qui se déroule dans les ateliers partagés comme dans les studios réunis autour de certains auteurs (Lesage 2018, p. 136).

Cette professionnalisation par la pratique permet aussi de comprendre pourquoi les auteurs et autrices se présentent souvent comme ayant « appris sur le tas ». Cette autodidaxie tant mise en avant est effectivement contredite par le niveau d’étude de ces professionnels : 79 % des répondants à l’enquête des EGBD ont une formation post-bac (52 % dans une formation générale en art, 16 % dans une formation spécialisée en BD. Pour le détail de ces résultats, voir EGBD 2016, p. 10‑12). Les auteurs et autrices sont bien conscients de ce paradoxe, mais n’en réaffirment pas moins l’importance de l’apprentissage par soi-même.

SEQUENCE No.2. « ÇA M’A SURTOUT APPRIS A ME DEMERDER TOUTE SEULE »

Novembre 2014, je réalise des observations au sein d’un atelier de région parisienne. Le midi, les personnes présentes déjeunent généralement ensemble, profitant de l’occasion pour discuter à bâtons rompus. Ce midi-là, la conversation s’oriente vers une nouvelle formation de BD qui a ouvert quelques mois plus tôt.

— Florent : C’est vraiment n’imp’ d’aller payer une fortune pour des écoles de BD. Franchement, ça s’apprend tout seul, la BD.
— Thierry, avec un sourire : Dixit le mec qui sort de [école d’art très réputée] ! [Rires autour de la table]
— Florent : Nan mais attends, c’est pas pareil, c’est pas une école de BD
— Thierry : Ouais, mais ça t’as quand même appris les bases : la perspective, les posing, la narration…
— Florent, l’interrompant : Oui, bon, OK, c’est sûr que ça aide… mais bon, franchement, [cette école] est vraiment surévaluée.
— Axelle : Ah ouais ?
— Florent, écarquillant les yeux : Ouais, les profs, c’est chaud !
— Charlotte : Je confirme ! [Rires] En vrai, si t’as pas déjà des bases, et si tu travailles pas tout seul de ton côté, c’est mort : tu n’apprends rien. Moi, ça m’a surtout appris à me démerder toute seule. [Plusieurs personnes acquiescent de la tête.]. Après, ce qui est cool, c’est que tu rencontres du monde. [Se tournant vers moi] Tu vois, je pense pas que ce soit un hasard si presque la moitié de l’atelier est passé par [cette école].
— Florent : Bah parce qu’on est des potes !
— Charlotte : Oui, mais on est devenu potes à l’école ! Ou alors via l’école. Avec qui t’as fait tes premiers projets BD ?
— Florent hochant la tête : C’est vrai.
— Charlotte : Voilà. En gros, les écoles c’est cool si tu t’y fais un réseau, si tu bosses sur tes trucs de ton côté… [Elle esquisse un sourire] Si t’es prêt à être pro, en fait ! [Plusieurs personnes hochent la tête en silence.]
— Florent : En tout cas, c’est pas grâce à monsieur [Nom d’un professeur de l’école évoquée] si je sais dessiner ! [Tout le monde rit.]

Les auteurs et autrices de BD ne se leurrent pas sur la place qu’occupent les formations dans leur parcours. Toutefois, ils et elles s’accordent pour dire que l’enseignement des « bases » relatives à la technique n’est rien sans un investissement individuel des élèves.
On pourrait dès lors affirmer que les ateliers partagés s’apparentent à des palliatifs aux formations dont le contenu est jugé bien peu approprié à la professionnalisation de ses élèves. Ce serait néanmoins mal comprendre le sens positif que les auteurs et autrices voient dans cette pédagogie. En effet, l’objectif des formations artistiques est essentiellement de développer l’« autonomie artistique » des élèves (sur ce point, voir les travaux de Vandenbunder 2015 ; Joly 2016. On notera que l’on trouve une logique équivalente dans les formations hors France, voir par exemple Fine 2018). Les écoles spécialisées en BD n’échappent pas à cela : dans une monographie consacrée à l’une d’elles, Maëlys Tirehote Corbin démontre que les enseignants invitent les étudiants et étudiantes à s’investir corps et âme dans le travail afin d’apprendre à apprendre par eux-mêmes (Tirehote Corbin 2019). Ainsi, ces formations artistiques s’apparentent, par bien des aspects, à des ateliers : les élèves y travaillent chacun sur leurs projets, tout en ayant l’opportunité d’exposer leurs travaux et difficultés à leurs pairs, notamment les enseignants et enseignantes qui sont souvent praticiens et praticiennes par ailleurs. Cette assimilation entre école et atelier est même parfois pleinement assumée, comme a pu le montrer Benjamin Caraco à propos de la formation des Arts décoratifs de Strasbourg (Caraco 2019 ; 2020).
L’atelier n’est donc pas un substitut aux formations : c’est une façon spécifique d’apprendre le métier, qui trouve un sens positif chez les professionnels parce qu’elle valorise l’autonomie individuelle. En revanche, nombre de formations prennent la forme d’ateliers institutionnalisés, proposant aux élèves de travailler sous le regard critique des pairs.

2. L’atelier : de la professionnalisation à la politisation ?

Reste toutefois à s’interroger sur les effets que peut avoir la prépondérance de cette modalité d’apprentissage du métier. Plus précisément, il est possible de se demander en quoi cette configuration influence la manière dont se constitue le groupe professionnel des auteurs et autrices de BD. En effet, classiquement, on considère qu’un groupe professionnel aura d’autant plus de chance de se constituer qu’il peut s’appuyer sur de formations qui délivrent des enseignements proches, sanctionnés par des diplômes (voir Abbott 1988, p. 51‑58). Parce que la professionnalisation se fait au sein des multiples ateliers, on serait tenté de poser l’hypothèse selon laquelle les auteurs et autrices de BD n’auraient pas vraiment l’opportunité de former un groupe professionnel susceptible de défendre les intérêts de ses membres. À vrai dire, les auteurs et autrices semblent faire un constat similaire.

SEQUENCE No.3. « ON N’EST PAS UN GROUPE »

Octobre 2014 : à l’occasion d’un festival, j’échange avec un auteur à propos de mon projet de recherche.

S’il n’y a « pas d’unité » entre les auteurs et autrices, force est de constater que ces professionnels ont réussi à s’unir de temps à autre, que ce soit pour revendiquer collectivement des droits ou plus généralement pour attirer l’attention sur leurs problèmes. Se pose dès lors la question : l’atelier n’est-il justement pas un espace susceptible de faire apparaître du collectif dans une profession réputée sans unité ?

SEQUENCE No.4. « BIEN CON DE SE FAIRE PAYER UNE MISERE »

Novembre 2014, je poursuis mes observations en atelier. L’ambiance est calme : tous les auteurs et autrices sont au travail à leur table. Soudain, j’entends Nicolas pousser un gros soupir et murmurer un « Putain fait chier ! » en repoussant son clavier de la main et lançant son stylet. Il enlève le casque et le laisse tomber violemment sur le bureau. Il se dirige vers le bar de l’atelier où, sans rien dire, il se sert un café et boit une longue gorgée avant de soupirer en fermant les yeux. Melvin se redresse à son tour, s’approche du bar et se sert lui aussi un café.

—  Melvin, regardant Nicolas du coin de l’œil : Ça va ?
— Nicolas, faisant une moue : Mouais… mais je galère…
— Melvin : Ah ouais ? Pourquoi ?
— Nicolas, souriant : Parce que je suis mauvais !
— Melvin : Pff n’importe quoi ! [Il pouffe] Tu sais, il y a toujours des trucs sur lesquels on galère. [Montrant la salle de la main] Tout le monde ici a ses limites.
— Nicolas, soupirant : Mouais, mais là je galère vu que je n’ai pas un niveau de ouf en anatomie, il faut que je trouve un moyen dans le dessin pour que ça passe. Mais putain… [Il soupire à nouveau.]
— Melvin, souriant : Mais tu vas t’en sortir ! Tu t’en sors vachement bien, sérieux.
— Nicolas : Ouais je sais, mais là aujourd’hui, c’est dur. Ça me fait chier !
— Melvin : Non, mais ça, c’est normal ! Il y a toujours des jours où ça va bien se passer… et des jours où tu vas galérer, alors qu’en soit tu fais la même chose. [Pause] C’est comme ça pour tout le monde, tu sais.
— Nicolas : Ouais, ouais, mais… mais putain quel boulot de merde quand même ! [Il pouffe.]
— Melvin : On est quand même bien con de faire ça ! [Rires]
— Nicolas : Bien con de se faire payer une misère, surtout.

Silence. Après quelques secondes, Nicolas se dirige à sa table pendant que Paco se lève en étirant ses épaules. En le croisant ils échangent un regard pendant quelques secondes. Paco fait un sourire forcé et lui donne une petite tape sur l’épaule, comme un encouragement. Nicolas esquisse un sourire et rejoint sa place.

Une fois encore, on constate dans cet échange que l’atelier est un espace pour partager ses difficultés et ses doutes. Ici, Melvin et Nicolas s’accordent sur le fait que tout auteur ou autrice peine parfois à dessiner. Ensemble, ils établissent une ébauche d’unité : dans ce milieu, tout le monde rencontre des épreuves similaires, à l’image de ce type de blocage.
Reste toutefois à trouver une explication à un tel problème collectif. Pour espérer le résoudre, il est effectivement nécessaire de savoir qui en est responsable. Dans un premier temps, Nicolas se considère comme pleinement responsable : il n’est pas assez talentueux et travailleur. Melvin refuse en bloc cette explication. Pour lui, c’est surtout le hasard qui expliquerait cette difficulté : il y a des jours sans, il faut l’accepter. Se prenant à la réflexion, Nicolas explore une autre piste, à savoir la potentielle responsabilité des maisons d’édition. En effet, il sous-entend que les faibles rémunérations participent de la difficulté, tant elles contraignent souvent à cumuler les projets éditoriaux, voire les activités certes rémunératrices mais couteuses en temps en énergie (interventions scolaires, enseignements en écoles d’art, métier parallèle dans l’animation ou même dans une profession non artistique…).

L’atelier est ainsi un espace amenant parfois à se rendre compte que des tiers peuvent aussi avoir une part de responsabilité dans les épreuves rencontrées. Un tel constat s’apparente à un début de politisation : une épreuve a priori individuelle (ne pas réussir ses dessins) peut être reformulée comme étant un problème impliquant plusieurs personnes (il est difficile d’être productif en permanence quand on est mal rémunéré), voire même un problème professionnel concernant l’ensemble du milieu (l’asymétrie entre auteurs/autrices et éditeurs/éditrices conduit à du mal-être au travail). En mettant les auteurs et autrices dans des situations de coprésence, les ateliers augmentent les chances de politisation des problèmes individuelles et, dès lors, peuvent mener au renforcement d’un groupe professionnel défendant ses intérêts.

Une telle politisation n’a toutefois rien d’évident. On le voit dans l’extrait précédent, la tentative de responsabilisation des éditeurs par Nicolas ne prend pas vraiment : elle crée même un malaise qui clôt la conversation. Plus généralement, l’enquête a permis de constater à quel point la politisation des problèmes était difficile et ce malgré une forte coprésence en atelier.

Pour comprendre, retournons à notre séquence. Si Nicolas évoque, à demi-mot, la responsabilité éventuelle de sa maison d’édition, que fait Melvin ? Dans un premier temps, il évoque le hasard, soit une absence de responsabilité de Nicolas. Mais ensuite, il sous-entend que si responsabilité il y a, c’est celle des auteurs et autrices eux-mêmes, qui se mettent dans une telle situation. Il exprime ainsi un phénomène très présent dans le milieu : la tendance à la responsabilisation de soi des auteurs et des autrices. Cette tendance trouve son origine dès la formation des professionnels : nous l’avons vu, les auteurs et autrices valorisent l’apprentissage par soi-même et l’investissement dans le travail. Ainsi, les auteurs et autrices développent peu à peu une morale professionnelle qui les conduit souvent à considérer qu’ils sont les seuls responsables de leurs réussites comme de leurs échecs (Nocerino 2020b). De cette façon, le fait même de chercher à transférer tout ou partie de la responsabilité de sa situation vers des tiers peut apparaître comme suspect : on se chercherait des excuses pour son manque de travail ou de persévérance.
Pourtant, il arrive que les auteurs et autrices, à force de discussions, s’accordent sur le fait que certains de leurs problèmes ne relèvent pas de leur responsabilité. Comment se fait-il toutefois que cette politisation des problèmes soit, comme ici, si souvent entravée ?

SEQUENCE No.5. « IL FAUT UN PEU DE CONCENTRATION POUR BOSSER »

Novembre 2014 toujours : lors d’une pause déjeuner, j’accompagne plusieurs personnes acheter à manger dans une supérette.

—  Charlotte, à mon intention : Alors, tu t’emmerdes pas trop à nous regarder ? Ça doit être chiant, non ?
— Moi : Oh, c’était plutôt animé ce matin !
— Charlotte : Ah ouais ? [Pause] Oui, non, c’est vrai, j’étais pas mal concentrée ce matin, t’as raison. D’ailleurs, tu as dû voir, à ce moment-là, j’ai mis mon casque. […] Je devais bosser et je savais pertinemment que les autres allaient raconter des conneries ! Et les conneries, c’est rigolo, mais à un moment, il faut un peu de concentration pour bosser. Des fois, c’est plus calme, mais c’est vrai qu’il y a des jours à ça n’arrête pas. C’est connerie sur connerie, à partager des vidéos ou à jouer à des jeux.
— Jean : Roh c’est cool comme ambiance…
— Charlotte : Oui, c’est clair ! Mais bon quand t’es en bouclage, c’est difficile. Tiens… [Elle s’arrête et regarde autour d’elle… se retourne plusieurs fois avant de pointer dans une direction.] Là, tu vois, sur la place là-bas ? Et bien il y a une illustratrice qui bosse chez elle. Elle a bossé un peu en atelier, mais maintenant elle préfère bosser toute seule. [Elle reprend sa marche.] Moi je sais que je ne pourrais pas. Au début, quand je me lançais, c’était horrible ! Je me levais, je bossais direct… sans aucune coupure ! C’est à ce moment que j’ai pris un chat, dire d’avoir quelque chose qui bouge un peu autour, parce que sinon c’était l’angoisse !

Si les temps de relâche favorisent le partage d’expériences et ouvrent donc la voie à la politisation des problèmes, ils sont avant tout des moments consacrés à la détente : les blagues, jeux et autres délires sont extrêmement récurrents. Plus encore, ceux-ci sont une raison centrale du choix d’intégrer un atelier. Comme l’explique Charlotte, le travail quotidien peut être particulièrement difficile s’il est solitaire. L’atelier permet de s’engager dans des relations intimes, très valorisées par les auteurs et autrices. Cela nous permet de mieux comprendre la réaction de Melvin évoquée précédemment : lui qui pensait s’engager dans un moment de détente avec son ami Nicolas se retrouve dépourvu lorsque ce dernier se lance dans une tentative de responsabilisation de ses éditeurs. Ainsi, les temps de relâche participent parfois à entraver la politisation des problèmes, en incitant les personnes présentes à s’investir dans l’interaction plutôt que de réfléchir ensemble à leurs problèmes.

À en croire Charlotte, ces moments de détente ne freinent pas que la politisation des problèmes : ils peuvent créer des épreuves ! En effet, aussi importants que soient ces moments aux yeux des auteurs et autrices, ils sont autant de distractions susceptibles d’empêcher la réalisation du travail. Les auteurs et autrices développent dès lors des stratégies de remise au travail (mettre un casque audio, tourner le dos à ses collègues…), voire en viennent à quitter leur atelier (que ce soit de façon permanente ou provisoire, le temps d’un bouclage par exemple). Or, si les impératifs liés à la réalisation du travail empêchent les auteurs et autrices à participer aux temps de relâche, ils conduisent également à esquiver les longues discussions pouvant mener à la politisation des difficultés rencontrées dans l’activité. Pour reprendre notre exemple : après s’être confié auprès de Melvin, Nicolas n’a guère d’autre choix que de se remettre à sa table à dessin pour finir sa planche.

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Lewis Trondheim, Approximativement, page 119
© éditions Cornélius

Les auteurs et autrices de BD trouvent donc, dans l’atelier, des appuis tantôt pour se mettre au travail, tantôt pour l’esquiver. Dans un cas comme dans l’autre, cela signifie que les auteurs et autrices rencontrent, en situation, des raisons de se concentrer sur l’interaction, que ce soit pour parvenir à finaliser certaines tâches ou pour partager des moments intimes avec ses collègues. Et par conséquent, ils et elles ne trouvent que peu de supports justifiant d’interroger collectivement leur activité. Autrement dit, l’activité des auteurs et autrices de BD est marquée par une certaine informalité, dans le sens où ces professionnels n’ont que peu d’appui au quotidien pour développer une réflexivité, un recul critique sur leur métier. Cette informalité, en limitant la mise en perspective des problèmes individuels, renforce la tendance à la responsabilisation de soi, tout en réduisant les chances de politisation des épreuves.

Conclusion : être seul(e) tous ensemble

Les ateliers partagés sont un atout réel pour les professionnels. Ils participent effectivement de la professionnalisation de leurs membres en leur donnant des occasions de partager leurs expériences, leurs astuces ou encore leurs réseaux respectifs. Ils contribuent de fait à former, dans le milieu de la bd, ce que l’on peut appeler des « cliques », c’est-à-dire de petits groupes sociaux au sein desquels des personnes s’accordent sur des manières de faire ou de ne pas faire (Goffman 1956 : 51-52). En cela, les ateliers constituent l’une des meilleures voies d’intégration dans ce milieu professionnel

Toutefois, un tel fonctionnement n’est pas sans poser certaines problématiques :
Premièrement ces ateliers n’existent que dans un nombre limité. Les places sont donc chères, y compris d’un point de vue financier d’ailleurs. Aussi, nombre d’auteurs et autrices ne parviennent à intégrer de tels espaces, que ce soit pour des raisons sociales, économiques ou géographiques. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il est impossible de se professionnaliser en dehors des ateliers. Il existe de multiples autres cliques dans le milieu de la BD, à l’image de ces groupes de pairs qui se retrouvent régulièrement au gré des festivals (pour un exemple d’apprentissage du métier au sein d’une telle clique, voir Nocérino 2020b). Toutefois, ces cliques ne permettent pas une mise en commun des expériences de la même intensité (notamment dans un contexte de crise sanitaire qui limite forcément les occasions d’échange). De plus, tous les auteurs ou autrices n’ont pas les mêmes chances de se rendre en salons, en fonction de leur âge, de leur statut, de leur métier, etc. Aussi, on peut supposer que la centralité des ateliers dans l’intégration des professionnels renforce les inégalités entre auteurs et autrices, quand bien même les réseaux numériques peuvent permettre de les réduire.
Il existe surtout une seconde problématique que nous avons déjà esquissée : bien que les ateliers permettent l’échange et le partage, ils participent de la dimension informelle de l’activité, laquelle entrave les processus de politisation. De cette manière, en privilégiant le travail ou les moments de détente, les ateliers ne favorisent pas vraiment une réflexivité collective sur les conditions d’exercice du métier. En résumé : si les ateliers aident à la professionnalisation des individus, ils ne contribuent que modérément à la professionnalisation du groupe social des auteurs et autrices de BD.
On pourrait ainsi dire que la manière dont s’organise l’activité conduit les auteurs et autrices de BD à être seuls face à leur travail, quand bien même ils et elles travaillent côte à côte. Cela ne veut toutefois pas dire que les auteurs et autrices de BD sont condamnés à ne jamais être un groupe professionnel. Il existe effectivement d’autres cliques qui participent plus directement à la politisation des problèmes rencontrés : syndicats, associations ou encore collectifs informels réunis sur les réseaux sociaux. Reste que ces cliques sont, elles aussi, marquées par l’informalité et la tendance à la responsabilisation de soi décrites ici. Mais il s’agit là d’un autre sujet !

Pierre Nocérino
Chercheur postdoctoral au LIER-FYT. Les recherches menant aux présents résultats ont bénéficié d’un soutien financier de l’État et de l’ANR dans le cadre du « LABEX TEPSIS ».

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