accro(cs) ! - neuviemeart2.0 

accueil > lectures > accro(cs) !

accro(cs) !

par Thierry Groensteen

[Décembre 2020]

Lecture de Frédéric Chauvaud, Une si douce accoutumance. La dépendance aux bulles, cases et bandes dessinées, Paris, Le Manuscrit, septembre 2020, 272 pages.

Voici un livre qui ne mériterait, à tout prendre, qu’un silence charitable. Mais il m’est difficile de me résoudre à cette dérobade, car enfin l’ouvrage se présente sous la protection d’une préface de Pascal Ory, et s’inscrit dans une collection dont le comité scientifique comprend parmi ses cinq membres le susnommé et Alain Corbin, qui ne sont pas parmi les moindres de nos historiens. Ce sont là des recommandations suffisantes pour faire espérer un travail sérieux et consistant. Quant à l’auteur, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Poitiers, il organise depuis plusieurs années des colloques annuels sur la bande dessinée, dont deux volumes ont à ce jour recueilli les actes.

Dans son projet même, cette étude laisse perplexe, puisqu’elle prétend traiter à la fois de la bande dessinée comme addiction et de la manière dont elle-même rend compte d’autres formes d’addiction comme le tabac, l’alcool ou le sexe. Le rapport entre ces deux sujets est assez artificiel, la bande dessinée ne pouvant, a priori, être assimilée à un produit addictif que de façon métaphorique.
Mais justement, Frédéric Chauvaud semble convaincu du contraire. C’est du moins ce que laissent entendre une phrase telle que : « Quand l’annonce d’un festival de bande dessinée est confirmée (…) s’ouvre une période d’exaltation pouvant s’apparenter pour quelques-uns, à une transe hypnotique » (p. 201), l’affirmation selon laquelle la BD est une « technique spasmodique » (?) (p. 175) ou celle qui, s’agissant des héros de papier qui survivent à leurs créateurs, nous assure qu’ils suscitent une ferveur ressemblant « un peu à la transe qui s’empare d’un opiomane ou d’une morphinée » (p. 41). Quant à Corto Maltese, les lecteurs « ne peuvent se détacher de ses pérégrinations magnétiques » (p. 189).
Le livre abonde en formules de cet acabit, l’auteur nous ayant prévenu d’entrée que l’accoutumance à la bande dessinée (noter le choix du terme) « est à la fois comportementale et psychologique et parfois même neuronale » (p. 15). Mais Chauvaud n’est pas psychiatre – à la différence de Frédéric Wertham qui, comme l’on sait, entendait démontrer que l’addiction au crime trouvait sa source dans la lecture des bandes dessinées –, et il n’apporte aucun élément scientifique à l’appui de ses allégations.

Au final, la seule question vraiment intéressante si l’on veut adopter la perspective de l’auteur, à savoir : les univers dessinés exercent-ils une emprise particulière sur l’esprit des lecteurs, différente de celle d’une série littéraire comme Harry Potter, par exemple (œuvre addictive s’il en est), n’est jamais véritablement posée.
Il s’agit donc ici, disons-le tout net, d’un livre pour rien, qui d’ailleurs se termine par une non-conclusion.

Reconnaissons que l’auteur nous avait averti, avec une modestie bienvenue, que son texte ne serait qu’une « promenade » (p. 18). De fait, on a l’impression, en le lisant, qu’il s’est écrit au fil de la plume, à partir des albums qui ont eu l’heur de tomber entre les mains de Frédéric Chauvaud, des quelques festivals qui ont reçu sa visite, et de lieux communs glanés un peu partout (la phrase prêtée au Général de Gaulle sur Tintin, son « seul rival international », ne nous est pas épargnée).
Tout en nous promenant, donc, nous aurons fait notre profit d’une foule d’informations essentielles. Ainsi, au chapitre sur le tabac, nous aurons lu cinq pages sur la cigarette de Lucky Luke, eu droit à un recensement des couvertures d’albums sur lesquelles apparaît une cigarette, et il nous aura été rappelé que le commissaire Bourdon, « dans la première case des Spectres de la nuit, a laissé sa pipe posée dans un cendrier, à côté d’une boîte d’allumettes. » (p. 111) S’agissant de la bande dessinée de sexe, après un historique du genre (p. 149ss) qui n’apporte rien à la bibliographie déjà surabondante traitant de la question, nous lisons que « dans des registres différents, Lauzier, Mandrika [sic] ou Zep bouleversent le fonctionnement de l’image érotique ou pornographique » (p. 164 ; on n’en saura pas plus sur le registre propre à chacun), et qu’Aurélia Aurita « met en scène sa propre histoire amoureuse où les corps sont emportés par la passion, sans tabous mais pas sans humour ». L’analyse des œuvres n’est jamais poussée plus loin que cela, Chauvaud restant dans la description, la paraphrase ou l’évocation lapidaire. En revanche, les notes de bas de page abondent, qui mettent un soin maniaque à nous apporter le plus de références bibliographiques possibles – même quand celles-ci sont oiseuses ou dépassées (pourquoi, p. 24, renvoyer à de vieilles éditions de Flash Gordon médiocres et indisponibles, et ne pas même mentionner la remarquable version offerte par BDartiste, la plus récente et de loin la meilleure ?).

C’est un péché mignon de l’auteur et l’un des traits les plus déconcertants de son écriture que de digresser très fréquemment vers des points d’érudition complètement étrangers au propos. Nous parle-t-il du récit d’aventures ? Il glisse incidemment que Le Spectre d’Ottokar a connu une édition restreinte imprimée à 500 exemplaires. Le livre fourmille d’exemples aussi saugrenus, laissant le lecteur de plus en plus désemparé.
Le désordre qui caractérise la pensée de Chauvaud se traduit encore par son mépris de la chronologie (dans son survol de l’histoire de la presse de bande dessinée francophone, Spirou est évoqué APRÈS BoDoï et Lanfeust Mag, et dans le passage consacré à l’hebdomadaire des éditions Dupuis il est d’abord fait mention du Journal d’un ingénu d’Emile Bravo et ensuite de Gil Jourdan, le suive qui pourra), par des impasses et des raccourcis auxquels il faut bien renoncer à trouver une explication (les mangas ne sont évoqués qu’à travers le prisme… d’Achille Talon (p. 238)) !

Les erreurs factuelles ne manquent pas. L’auteur prend La Cage de Vaughn-James pour un album sans texte, ce qu’il n’est pas, et donne 2006 comme date de la première édition, au lieu de 1986. Page 185, il confond L’Etoile mystérieuse d’Hergé avec L’Île mystérieuse de Verne. La première version de Maus, en trois pages, serait parue dans Funny Animals : il s’agissait en réalité d’un comic book intitulé Funny Aminals. Chauvaud soutient encore (p. 25) que Hogarth a dessiné Tarzan avant Foster, quand c’est évidemment le contraire. Et l’on rencontre trop de noms mal orthographiés, d’Olrick à Segard, de Dorson à Pucho (pour Olrik, Segar, Dorison et Puchol) ; certains le sont avec constance : Mandryka écrit Mandrika à trois reprises (p. 164, 206 et 209).

On me souffle dans l’oreillette que je n’ai rien dit de l’iconographie. Elle est constituée d’une vingtaine d’images, dont aucun n’est directement commentée, qui n’apportent pas grand-chose au propos et paraissent même, pour certaines, avoir été choisies un peu hasard.

Il est surprenant qu’il se soit trouvé un éditeur pour publier ce texte. A-t-il seulement été lu ? L’université française mesure-t-elle le discrédit qui la frappe en retour quand elle cautionne semblables travaux ?

Thierry Groensteen

Cet article n’engage que son signataire et ne reflète en aucune façon une quelconque prise de position de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

Un message, un commentaire ?

- ajouter un commentaire
Qui êtes-vous ?
Votre message

  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.
    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.