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la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image

1898-1904

par Thierry Groensteen

[Août 2020]

Le peu que l’on sache sur ce titre est dû à l’étude fondatrice de Patrice Caillot, « Remarques sur quelques illustrés d’avant 1914 », dans Le Collectionneur de bandes dessinées No.18, en octobre 1979. Malgré les informations complémentaires que j’ai pu réunir, on verra que les zones d’ombre et les incertitudes demeurent nombreuses, s’agissant d’un hebdomadaire illustré auquel ont pourtant collaboré nombre de dessinateurs parmi les plus représentatifs de l’époque, d’Emile Cohl à G.Ri, de O’Galop à Thomen, de Blondeau à Marcel Jeanjean, de Nadal à Jean Bruller, et plus épisodiquement Benjamin Rabier, Marcel Capy, Poulbot ou Albert Guillaume.

L’histoire du titre se divise en trois grandes périodes : avant, pendant et après la Première Guerre mondiale, et en quatre séries. Seules la première et la troisième séries intéressent l’histoire du dessin humoristique et de la bande dessinée, la troisième, celle de la guerre, apparaissant comme une parenthèse durant laquelle le titre s’est radicalement transformé, et la dernière comme un repositionnement éditorial sur d’autres domaines.

Les suppléments illustrés de la presse régionale

Le premier numéro de L’Illustré national paraît le 13 février 1898. Le journal sort chaque dimanche. Il mesure 22 x 33 cm, comprend 8 pages et est vendu au prix très bas de 5 centimes (la publicité, qui occupe souvent une page et demi, paie probablement l’essentiel des coûts de publication). La rédaction est située au 106, Bvd St-Germain. C’est l’adresse de la société Rueff et Cie éditeurs, non mentionnée (des publicités pour d’autres publications maison, comme la collection "Voyages et aventures", invitent à passer commande à cette même adresse).

Jules Rueff (1858-1931) est un patron de presse important de l’époque. Au cours de sa carrière, il aura édité plusieurs publications médicales, des journaux populaires comme La Vie au grand air (un magazine sportif) ou encore Paris qui chante. Dans le domaine de la presse illustrée, il sera en 1907 l’éditeur de l’Histoire comique et naturelle des animaux, un hebdomadaire entièrement dessiné par Benjamin Rabier, et lancera Qui lit rit. Ce dernier titre ne paraîtra que de novembre 1905 à décembre 1907 mais se distinguera, pendant 24 numéros, par un format géant (45 x 75 cm), le plus grand dans l’histoire de la presse illustrée française.
Selon Patrice Caillot, L’Illustré national a un rival, Le Petit Illustré amusant de Henri Geffroy. « Ces deux hebdomadaires se livrent une concurrence farouche sur le marché provincial, étant tous deux diffusés comme supplément du dimanche par les plus grands quotidiens nationaux ». Toutefois, L’Illustré national est celui des deux qui connaîtra la plus grande diffusion à travers le territoire, repris par une quarantaine de journaux, de Lille à Montpellier et de Nancy à Bordeaux. Et Le Petit Illustré amusant (qui avait un certain nombre de dessinateurs en commun avec lui…) cessera de paraître en décembre 1911, laissant le champ libre à son rival.

Dès 1881, l’agence Havas avait proposé un supplément illustré aux quotidiens régionaux. Le but : attirer davantage de publicité. Les illustrations consistaient en gravures légendées, et les dessins humoristiques n’avaient pas droit de cité.
A Lyon, Le Progrès a publié son propre supplément illustré de 1890 à 1905. Là aussi, le réalisme est de mise, nombres de gravures étant d’ailleurs exécutées d’après photos. La publication se vent essentiellement pédagogique, s’inscrivant dans une volonté d’éducation populaire [1]https://www.enssib.fr/bibliotheque-...]]. Mais on relève les signatures de deux illustrateurs qui figureront également dans les pages de L’Illustré national : Henriot et Raymond de la Nézière.
L’innovation que représente L’Illustré est donc de proposer un supplément illustré récréatif et humoristique. En somme, L’Illustré national diffuse les dessins de ses artistes maison dans les principales villes de France par le truchement des journaux régionaux, un peu à la manière dont les syndicates américains, quelques petites années plus tard, commenceront à diffuser les comic strips à travers les Etats-Unis. Mais les journaux américains choisissent les séries qu’ils veulent passer dans le portefeuille des agences qui les sollicitent, alors que leurs homologues français reprennent 8 pages fournies « clé en mains » sans possibilité d’y rien modifier.

Il est permis de penser que, par le jeu du cumul de ses éditions locales, L’Illustré national était, de tous les journaux illustrés français, celui qui pouvait se flatter de la plus large diffusion (l’épithète national soulignait du reste sa couverture de l’ensemble du territoire). Il ne nous est pas possible de chiffrer précisément sa diffusion cumulée, mais nous disposons de données indicatives sur quelques-uns de ses clients. L’Echo du Nord tirait à 51 500 exemplaires vers 1885 [2] ; Lyon républicain à 75 000 en 1884 (d’après l’Agence Havas) et La Petite Gironde à près de 200 000 en 1914.
Tous les journaux régionaux n’avaient certainement pas des tirages aussi importants, mais il est à peu près certain que seuls les plus prospères d’entre eux pouvaient se payer le luxe d’un supplément illustré hebdomadaire. Et sur la base d’un tirage moyen de 50 000 exemplaires, quarante abonnés représenteraient un total considérable de deux millions d’exemplaires !
N’eût-il eu d’acheteurs que la moitié de ce chiffre, L’Illustré national aurait encore représenté le plus lu des journaux illustrés de son temps et, à ce titre, un jalon de première importance dans le développement de la bande dessinée en France. Il nous paraît donc du plus haut intérêt d’examiner d’un peu plus près le contenu de ce périodique anormalement resté dans l’ombre.

Première série : 1898-1914

La une du numéro inaugural de L’Illustré national est une gravure colorisée représentant « Émile Zola à la Cour d’assises ». Le journal assurera une couverture abondante de l’affaire Dreyfus, plutôt favorable à ce dernier. Le No.29, du 16 juillet 1899 (Dreyfus est alors revenu de l’île du Diable, dans l’attente de son second procès), sera même entièrement consacré à cet unique sujet.
En page 8 et dernière figure une deuxième gravure, dans le sens paysage : « L’exposition de 1900 : les chantiers du Grand Palais ». Les lecteurs qui n’auraient pas tous les éléments de contexte à l’esprit peuvent trouver en page 2 une « explication des gravures ». Henri Delarozier signe un dessin d’humour et une histoire muette en 4 dessins, « Fatale méprise ». Une autre histoire sans paroles, également en quatre images, « Effets de neige », est non signée.
Dans les numéros suivants, la place faite au dessin d’humour et aux histoires en images sera tout aussi parcimonieuse. On note toutefois l’apparition de la signature de George-Edward au No.3, puis celle d’Emile Cohl, Falco et O’Galop au No.5. Cohl [3] et O’Galop [4] seront pour un temps les principaux dessinateurs de l’Illustré.
Le rédactionnel se compose de nouvelles, « chroniques de la semaine », « récréations scientifiques », « variétés », recettes de cuisine, conseils utiles, jeux d’esprit, partitions de chansons, articles dédiés au sport et à la mode.

Un certain flou régnait jusqu’ici quant à la longévité de cette première série de L’Illustré national. Sur Gallica [5], la collection, pour l’année 1900, ne compte que 31 numéros (le No.21 étant manquant), s’arrêtant au 5 août, et la BnF, ne possédant aucun autre numéro antérieur à 1914 [6], ne se prononce pas sur la durée de la publication.
Pour consulter les numéros de L’Illustré national dans les premières années du siècle, il faut donc se reporter vers les journaux de province qui en reprenaient chaque dimanche le contenu, en guise de « supplément illustré ». (Le nom de L’Illustré national n’est mentionné nulle part dans ces journaux, mais l’adresse de la rédaction parisienne, elle, est renseignée pour les annonceurs.)
La BnF en possède quelques-uns, consultables via Gallica, mais en collection incomplète. Du Journal d’Indre-et-Loire, on peut ainsi consulter 120 numéros répartis entre les années 1903-1906 [7] ; pour
Le Petit Marseillais illustré, 1890 est presque complet et quelques numéros des années 1889, 1891 et 1908 sont disponibles [8]. Le Petit Comtois offre 685 numéros entre 1903 et 1915 [9]. Mais c’est la collection du Mémorial d’Amiens et du département de la Somme qui se révèle ici la plus précieuse, avec une collection qui couvre les années 1898 à 1914 et ne comporte quasiment aucun manque [10]. Le dernier numéro du supplément illustré est celui du dimanche 2 août 1914. Il peut être tenu pour certain que le titre a alors suspendu sa parution, puisque c’est le lendemain, 3 août, que l’Allemagne déclara la guerre à la France. La deuxième série de l’Illustré national (cf. infra) débutera en octobre.
Il est donc avéré que la première série parut sans interruption de 1898 à 1914 et totalisa plus de 800 numéros.

Il faut, ici, préciser que certains journaux de province qui publiaient un supplément illustré changeaient régulièrement de fournisseur. Ainsi, L’Impartial de l’Est (Nancy) a repris le contenu de L’Illustré national de février à août 1898, puis, à compter de septembre 1908, celui de La Semaine illustrée, et enfin celui du Petit illustré amusant de 1903 à 1910 [11].

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Début d’une histoire de Philippe Norwins en plusieurs pages (L’Impartial de l’Est No.41, 1908)

Mais revenons à L’Illustré national qui, pour l’heure, est notre objet d’étude. Dès le début de l’année 1899, le ton de la publication s’infléchit légèrement : le rédactionnel fait une place à des histoires drôles, et les illustrations des articles de fond deviennent elles-mêmes plus humoristiques. Le No.33 du 13 août contient en page 2 une adresse « À nos lecteurs ». Le journal annonce qu’il donnera désormais chaque semaine « plus de trente dessins, deux grandes compositions en couleur, sans compter les nouvelles et les romans ». Il se targue d’avoir « su grouper les mieux inspirés des artistes charmants qui se sont fait un nom dans le genre humoristique » et précise : « leur esprit de bon aloi et leur imagination vagabonde apporteront toutes les semaines dans chaque maison et dans chaque chaumière la douce consolation du rire sain, du rire sauveur ! » Il invite enfin les lecteurs à envoyer des dessins, dont les meilleurs seront publiés et payés.

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Couverture d’Emile Cohl, le 8 octobre 1899

Ce changement d’orientation se confirme au No.41 du 8 octobre, quand un dessin d’humour, signé Emile Cohl, détrône la traditionnelle gravure documentaire de « une ».
Cohl est très présent au cours de cette période. La semaine précédente déjà (No.40 du 1er octobre), il occupait une double page intérieure avec une histoire en 8 cases légendées et pas moins de 12 cartoons. On remarque l’arrivée de deux autres signatures, celle de Léon Lebègue, qui a déjà quelques années de métier dans la presse humoristique, et celle d’Hermann-Paul, alors débutant.

Au cours de l’année 1900, l’équipe s’étoffe considérablement avec l’arrivée de Moriss (Maurice Boyer, dit ; 1874-1963), Georges Delaw (Henri Georges Deleau, dit ; 1871-1938), André Hellé (André Laclôtre, dit ; 1871-1945), Maurice Radiguet (1866-1941), Henriot (Henri Maigrot, dit ; 1857-1933), Ferdinand Bac (1859-1952) et G.Ri (Victor Mousselet, dit ; 1853-1940 [12], ainsi que d’autres signatures moins connues, comme celles de Jean d’Aurian, Obled, Norwins, Gog, André ou encore Paul Varelli. A peine apparue, la signature de Gog (Eugène Gauguet, dit [13]) devient omniprésente. Il signe notamment, en cette seule année 1900, plus d’une dizaine de planches de bande dessinée en couleurs en dernière page du journal.

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Planche de Gog, 29 avril 1900

Le 21 octobre, Edmond Guénin signe sa première couverture. Cet artiste peu documenté deviendra à son tour des plus prolifiques au sein de l’Illustré dans les deux années suivantes.

Si la plupart des images de couverture sont des dessins humoristiques, certaines ont un caractère plus politique et se réfèrent à l’actualité internationale en caricaturant Chamberlain, la reine Victoria ou Lord Kitchener.
Plusieurs sujets d’actualité sont régulièrement abordés en images dans les pages de l’Illustré national cette année-là : l’Exposition universelle de Paris 1900, inaugurée le 14 avril, la famine en Inde, la seconde Guerre des Boers, ou encore la campagne de Chine à laquelle la France participe aux côtés de sept autres nations. Mais les dessins d’actualité (qui disparaîtront dans les années suivantes) restent bien moins nombreux que ceux qui relèvent de la simple étude de mœurs. On y retrouve tous les thèmes qui constituent le répertoire du comique 1900 : ivrognerie, galanterie (thème beaucoup moins appuyé ici que dans Le Rire), usure du couple, cherté de la vie et avarice, scènes de ferme ou de caserne, vagabondage, parties de chasse, caprices météorologiques, vie d’artiste, inventions farfelues, aérostation, scènes situées au restaurant, au tribunal ou au commissariat.
Beaucoup de dessins ne font rien de plus que de plaquer une image sur un « mot pour rire », en représentant les locuteurs. O’Galop est l’un des seuls dessinateurs à cultiver un comique plus visuel.

Pour l’année 1901, la principale curiosité à signaler – outre de furtives et exceptionnelles apparitions de Christophe – est la publication d’un premier feuilleton dessiné : « Sauce-Moutarde et Poivre et sel, ou : Vingt demi-lieues en ballon », précisément de O’Galop, qui paraît en sept livraisons, du No.30 (28 juillet) au No.36 (8 septembre). « Sauce-Moutarde » et « Poivre et sel » sont ici les noms de deux ballons dirigeables qui doivent effectuer une ascension coordonnée depuis un village de Dordogne, commandés l’un par le capitaine Bigoudi, l’autre par sa femme. Les images, de dimension variable, numérotées et légendées, sont réparties en deux colonnes contiguës, les unes encadrées, les autres non. Si le scénario, qui s’inscrit dans le genre prisé au XIXe du voyage excentrique, est assez indigent (il conte les péripéties de l’attraction et les dégâts que les ballons causent sur leur passage), le dessin, lui, est remarquablement expressif et dynamique, et fait regretter que le dessinateur n’ait pas persévéré dans cette voie.

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Une planche de feuilleton d’O’Galop sur l’aérostation

Les dessinateurs sont toujours plus nombreux, avec l’arrivée de Lucien Emery [14], Ludovic Riezer, A. Vallet, E. Meunier, Poulbot (1879-1946) et Thomen [15]. Henriot et Gerbault signent principalement des dessins humoristiques en couverture ou en dernière page, et G.Ri s’adjuge lui aussi quelques « unes » (Nos. 34, 41, 49) dont il s’acquitte avec un talent d’illustrateur qui ne trouve pas à s’exprimer avec la même force dans les vignettes de ses histoires en images.

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Couverture de G.Ri, 10 novembre 1901

Le seul numéro de L’Illustré national figurant dans les collections numérisées de la BnF pour l’année 1901 est un numéro de Pâques comptant 32 pages (seulement 4 pages intérieures sont en couleur) et vendu 30 centimes. Aucune date ne figure en couverture de ce numéro – dans lequel figurent notamment une page de G. Ri en 16 dessins : « Les records de Monsieur Teufteuf » et un strip de Georges Omry mettant en scène les dessinateurs de la rédaction – où une grande place est faite à des jeux et concours de toutes sortes.

Ce numéro a d’abord suscité ma perplexité : il ne semble pas avoir été repris dans le Mémorial d’Amiens et du Département de la Somme, où le supplément illustré du 7 avril (dimanche de Pâques) est un numéro, ordinaire de 8 pages. Des réclames présentes dans 3 numéros consécutifs (le 31 mars, le 7 avril et le 14 avril) permettent d’établir qu’il s’agissait d’un hors-série. La rédaction précise du reste qu’elle récidive après le « succès extraordinaire obtenu par notre numéro de Noël ». En effet, un hors-série de Noël – annoncé comme « un album de 32 pages, grand format » faisait l’objet d’un placard dans les numéros du 23 et du 30 décembre 1900. Mais ce numéro n’a, semble-t-il, pas été conservé, pas davantage que les numéros de Noël des années suivantes, car cette tradition s’est perpétuée jusqu’en 1913 (Christophe ayant participé aux numéros de Noël des années 1903 à 1905 [16]) tandis que les numéros de Pâques n’ont pas perduré.

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Planche de G.Ri parue dans le numéro de Pâques 1901

Les années 1902 et 1903 ne sont marquées par aucune évolution notable dans la formule du journal. Benjamin Rabier fait quelques apparitions, Gog et O’Galop raréfient puis interrompent leur présence. Comme dans Le Rire, journal humoristique illustré lancé quatre ans avant L’Illustré national [17], les dessins d’humour, toujours légendés, et les histoires séquentielles (strips, planches) se côtoient sans discrimination et en proportion variable d’un numéro à l’autre, s’enchevêtrant quelquefois au sein des mêmes pages. La bande dessinée semble n’être conçue que comme une variante, plus développée, du cartoon. Cependant, le pourcentage d’histoires séquentielles est plus élevé dans L’Illustré national que dans Le Rire, et leur visibilité va s’accroître à partir du début de l’année 1904, quand la couverture commencera à être de plus en plus régulièrement occupée par une planche, en lieu et place du grand dessin humoristique en vigueur jusque-là. Plusieurs dessinateurs publient ainsi des bandes dessinées en « une » (Charly, G. Zilberty, G.Ri, P. Dous Y’Nell, Edmond Guénin, A. Vallet…). Parfois il s’agit d’une histoire complète en une page, mais d’autres connaissent une suite en pages intérieures (le 22 avril, Zilberty peut ainsi développer une histoire en 3 pages, intégralement publiée en couleurs, puisque les deuxième et troisième planches occupent les pages 4 et 5 du journal qui, depuis début janvier, sont imprimées en couleur – ce que le journal annonce d’ailleurs fièrement en une).
La dernière page, elle, est toujours un cartoon ; ou alors, quelquefois, une planche de Poulbot, qui a pour particularité d’être le seul de l’équipe à ne pas encadrer ses dessins.
On peut émettre l’hypothèse que L’Illustré national s’inspire de La Jeunesse illustrée, l’hebdomadaire lancé par Arthème Fayard le 1er mars 1903, rejoint le 21 avril 1904 par Les Belles Images. En effet, ces deux titres, au début de leur exploitation, consacrent environ la moitié de leurs 12 pages aux histoires en images, et l’une d’elle commence systématiquement en couverture pour se poursuivre en page intérieure. Cette formule inédite semble avoir contribué au succès rapide des deux publications. Il n’est pas surprenant qu’elle ait été imitée.

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Planche de Poulbot, 5 juin 1904

L’Illustré national cherche toutefois à innover en proposant en « une » des mises en pages plus audacieuses. Pendant quelques semaines, entre mai et septembre 1904, la planche est assez régulièrement encadrée par une frise décorative qui se déploie notamment dans les marges latérales et propose des images (qui ne paraissent pas de la même main) en contrepoint de l’histoire. Cette initiative originale fait pourtant long feu.
De nouvelles signatures apparaissent : celles de Alex, Huard, Gardet, H. Ferran, E. Tap [18], Préjelan [19] ou encore du vétéran Henri de Sta [20].

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Planche d’E. Tap en page intérieure, 23 août 1903

Albert Guillaume, alors au faîte de sa célébrité [21], fait des apparitions ponctuelles en signant quelques couvertures (Nos.2, 3, 30 et 49).

Guénin est le premier à s’essayer à un personnage récurrent, un dénommé Lapipe, successivement « champion du monde de la lutte" dans le No.31 du 24 juillet, puis « champion de la joute à la lance » dans le No.32 ; Lapipe poursuit ses exploits sportifs et « traverse la Manche à la nage » le 21 août, avant de devenir « roi de l’haltère » le 4 septembre et « champion du monde du jeu de boules » le 9 octobre. Il fait son dernier tour de piste le 23 octobre. Ce héros particulièrement insignifiant n’avait rien pour s’imposer. Même son nom manque d’originalité, s’inscrivant dans la cohorte des Lafouine, Lataupe, Laprune, Lagoupille et autres Labotte qui peuplent alors les histoires drôles du journal.
Zilberty, de son côté, entame le 6 novembre (No.45) une histoire intitulée « Le Tour du monde sans poser les deux pieds à terre » qui se poursuit la semaine suivante, totalisant 5 pages.

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Lapipe, entretemps devenu inventeur, par Edmond Guénin, 22 avril 1906

Guénin et son Lapipe ont donné des idées à un confrère. Au No.47 paraît une histoire en deux pages non signées, « La première culotte de Fifi Céleri », entièrement dialoguée : on compte entre une et quatre bulles par vignette, ce qui n’empêche pas la présence de courtes légendes superfétatoires. Fifi Céleri revient la semaine suivante et l’on découvre alors que le dessinateur n’est autre 0’Galop, qui signe là son retour. Fifi est un garçonnet flanqué de son chien Quiqui ; il fait bêtise sur bêtise et est manifestement inspiré de Buster Brown d’Outcault, qui est repris depuis cette année-là dans l’édition parisienne du New York Herald. On le retrouve au No.50 du 11 décembre et au No.52, dont il occupe la dernière page, alors que Lapipe en fait la couverture.

(à suivre)


[1Cf. Florence Vidal, Une publication populaire originale, le supplément illustré du progrès de Lyon : 1890-1905, mémoire de Master en Histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2, juillet 2009 ; en ligne : [[https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/56773-une-publication-populaire-originale-le-supplement-illustre-du-progres-de-lyon-1890-1905.pdf

[2Selon des rapports de police cités dans Bernard Delmaire et Danielle Delmaire, Antisémitisme et catholiques dans le Nord pendant l’affaire Dreyfus, Presses universitaires de Lille, 1991.

[3Émile Courtet, dit Emile Cohl, 1857-1938. Elève et ami d’André Gill, il fut assistant prestidigitateur. Ses dessins humoristiques ont paru dans de nombreux journaux, dont Le Carillon, La Caricature et La Libre Parole illustrée. A partir de 1908, il se consacre au cinéma d’animation, dont il est le principal pionnier français. Il aurait réalisé plus de 300 films jusqu’en 1923.

[4Marius Rossillon, dit 0’Galop, 1867-1946. Formé aux Beaux-Arts de Lyon, il s’installe à Paris en 1889 et débute une carrière de dessinateur humoristique. En 1898, il dessine (ou a dessiné) déjà dans L’Eclipse, Le Chat noir, Le Courrier français, La Vie drôle ou encore Le Rire, et entame sa collaboration avec Le Pêle-Mêle. Il dessine aussi pour de nombreux magazines sportifs et est le créateur de Bibendum, le « bonhomme Michelin ».

[5Bibliothèque numérique, en libre accès, de la Bibliothèque nationale de France et de ses partenaires. URL gallica.bnf.fr

[6Sauf un unique numéro pour l’année 1901, qui est le « numéro de Pâques » ; https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32788629t/date&rk=21459;2

[11cf. les 478 numéros consultables en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/cb32788930v/date&rk=21459 ;2

[12Voir le dossier consacré à G.Ri sur Neuvième Art : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?rubrique180

[131872-1943 ; on retrouve sa signature dans Le Rire, L’Assiette au beurre, La Vie parisienne ou encore Le Pêle-Mêle.

[141874-1965 ; il a été, sous le pseudonyme de Chanteclair, le principal dessinateur du journal antisémite La Libre Parole illustrée de 1893 à 1898.

[151876-1950, on le connaît surtout pour Les aventures acrobatiques de Charlot qu’il dessine à partir de 1921.

[16cf. Antoine Sausverd, « ‘Le Code expliqué’ par Christophe » [en ligne], Töpfferiana, s.d. ; URL : http://www.topfferiana.fr/2017/06/le-code-explique-par-christophe/

[17Pour une étude des dix premières années de ce titre, lire GROENSTEEN Thierry, « Caricature et bande dessinée dans les pages du Rire », Le Collectionneur de bandes dessinées, hors-série « Les origines de la bande dessinée », 1996, p. 49-55.

[18Edmond Tapissier, dit E. Tap mais aussi Rose Candide, 1861-1943, dont l’album Sam et Sap, en 1908, fut le premier livre français de bande dessinée « à bulles ». Dans L’Illustré national, il use indifféremment de ses deux signatures, mais réserve un style graphique différent à chacune : celui d’E.Tap est plus réaliste et un peu désuet, celui de Rose Candide plus stylisé.

[19René Préjelan, 1877-1968, participa notamment à Qui lit rit, La Caricature, Le Rire, La Baïonnette et La Vie parisienne.

[20Sur Henri de Sta (1846-1920), lire « Découvrir Henri de Sta », 9e Art, No.4, janvier 1999, p. 48-49.

[211873-1942, peintre, affichiste et caricaturiste de renom, créateur de l’attraction du « Théâtre des Bonhommes Guillaume » à l’Exposition universelle de 1900.

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