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hontologie de killoffer

Thierry Groensteen

[Septembre 2020]

Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer a été qualifié par Xavier Guilbert de « livre extrême et dérangeant (...) dépassant le plaisir de la confidence pour toucher, d’une certaine manière, au dégoût [1]. » Killoffer, on le sait, s’y trouve confronté à une prolifération de doubles squattant son appartement, dont les comportements transgressifs – ils sont envahissants, fumeurs, sales, veules, paresseux et déambulent dans le plus simple appareil, saouls et vomissant – vont crescendo jusqu’à tourner au cauchemar, au défoulement sexuel et scatalogique, jusqu’à basculer dans l’abjection orgiaque.

Une page de Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer (2002)

676 relève – et c’est heureux – de l’autofiction. Délire, hallucination, cauchemar, psychanalyse graphique : quelle que soit l’interprétation à laquelle on s’arrête, s’agissant des scènes proprement inouïes, affranchies de toute notion de bienséance, qui nous sont données à voir (rarement œuvre de bande dessinée nous aura plongé dans un tel ébahissement), nous ne saurions les confondre avec la restitution de scènes réelles. Cependant, le dégoût de soi qui s’exprime là, la complaisance dans l’auto-déchéance poussée jusqu’à la martyrologie, me semblent trouver leur origine dans une scène rapportée dans un autre ouvrage qui se réclame bien, celui-là, de l’autobiographie, je veux parler de Quand faut y aller (2006).

Killoffer a mis plus longtemps que Menu, Trondheim, David B ou Mattt Konture à venir à l’autobiographie. Interviewé en janvier 1996, à la question de savoir si ce genre le tentait, il répondait encore « Non, pas du tout », précisant « … je ne vois pas ce que je pourrais apporter de plus que les autres. Et puis je ne suis pas porté sur le déballage [2]. » Si j’ignore comment le déclic s’est produit en lui, il y a fort à parier que sa conversion s’explique par le fait qu’il ait, un beau jour, précisément réalisé ce qu’il pouvait apporter de plus.
En janvier 2007, soit quelques mois seulement après la parution de Quand faut y aller, Fabrice Neaud et Jean-Christophe Menu débattaient du genre autobiographique dans le n° 3 de L’Eprouvette [3] et déploraient la généralisation d’une forme d’« autobiographie light ». Neaud faisait valoir qu’à son sens, « l’autobiographie ne peut se pratiquer sérieusement sans une réelle mise en danger de son auteur » (p. 455). L’auteur du Journal reprenait là à son compte une posture éthique déjà affirmée en 1939 par Michel Leiris dans un texte resté célèbre : « De la littérature considérée comme une tauromachie ». Or, il avait sous les yeux une histoire de Killoffer qui, mieux qu’aucune autre, pouvait illustrer cette posture. Je veux parler du récit « Linge sale en famille », long de six pages, qui se trouve exactement au milieu de Quand faut y aller (album non paginé), mais qui avait connu une première publication presque dix ans plus tôt, dans le No.15 de la revue Lapin (avril 1997).

"Linge sale en famille", détail de la planche 5.
Lapin No.15, avril 1997, et Quand faut y aller, 2006

Killoffer s’y représente en train de lire, au lit, aux côtés de sa compagne de l’époque, Johanna [4] La conversation portant sur le comportement à leur égard de leurs mères respectives, Killoffer en vient à relater combien il détestait les slips qu’il était obligé de porter. « Ma couronne d’épines, moi, je l’ai eue au cul ! » Jeune, il avait en outre un problème de contrôle de ses selles.

Je ne chiais pas vraiment dans mon froc, c’était pas ça. Le problème, c’est que je ne voulais pas chier du tout. Quand l’envie s’en faisait sentir, ça me paraissait un effort insurmontable que d’aller aux chiottes et puis ça me dérangeait. Je ne voulais, ou ne pouvais pas admettre que cette fonction me commande. Je finissais par y aller, aux chiottes, mais en toute dernière extrémité. Je résistais le plus longtemps possible et parfois, bien sûr, il y avait des dérapages. Les traces de pneu étaient monnaie courante, quand c’était pas carrément la totale.

Un jour qu’il avait « livré le paquet », ce fut l’accident de trop, et sa mère en devint hystérique.

… elle m’a appliqué bien le slip sur la gueule, en tournant un petit coup. Pour bien faire pénétrer ? (…) J’en avais dans le nez et sur les dents. Je sais très précisément le goût qu’elle a, ma merde, moi, j’y ai goûté. Je m’en souviens très bien. J’ai encore le goût dans la bouche.

Dans la case qui suit ces derniers mots, et qui met un terme au récit, Killoffer dessine Johanna en gros plan, qui le contemple incrédule, sidérée, sans rien dire. Mais nous nous trouvons à cet instant à la place de Killoffer et c’est nous que ce regard prend à partie. Il nous interroge et, en même temps, ce regard est le nôtre, il traduit exactement notre propre vertige.

"Linge sale en famille", détail de la planche 6

Nul doute que ce souvenir d’enfance soit le plus cuisant, le plus honteux de tous ceux dont le dessinateur ait gardé le souvenir. Et sans doute ne pouvait-il rien raconter sur lui-même de plus mortifiant que cet épisode. Il s’y dévoile de la manière la plus nue, la plus impudique, la plus dérangeante pour ses lecteurs et lectrices. Pour se résoudre à cet aveu, il lui a sans doute fallu surmonter toute forme de pudeur ou d’inhibition. Ce qui donne un sens assez précis au titre du recueil : quand faut y aller
Cette scène, il est vrai, incarne en quelque sorte un comble de la honte. Car « La honte renvoie au monde de l’analité, du cloaque anal », assure la psychanalyse. « … la situation prototypique de la honte, pourrait-on dire, est celle dans laquelle le monde voit que l’enfant a déféqué dans sa culotte [5] ».

Exhiber cet inavouable dans un récit en bande dessinée ne va pas sans provocation. Toujours en termes psychanalytiques, cela relève d’un contre-investissement. Aussi longtemps que Killoffer pensait n’avoir rien de plus à raconter que les autres, il était dans la dénégation. Cet épisode honteux, indicible, et le trauma qu’il avait provoqué, étaient mis à l’abri au sein de son Moi dans ce que Nicolas Abraham et Mária Török – et Derrida après eux – ont nommé une crypte [6]. Pour pouvoir le raconter, Killoffer a dû y descendre et ouvrir ce lieu secret enfoui au plus profond. Une démarche certainement coûteuse en même temps que libératrice, et qui n’est pas étrangère, à mon avis, à l’obsession dont toute son œuvre témoigne pour le motif de la porte.
Il faudrait un article entier pour déployer toutes les occurrences des portes dans ses livres. Je me contenterai de relever que sur la couverture de Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer, il se représente interdit sur le seuil de la porte de son appartement. Que l’histoire commence vraiment quand on le voit ouvrir ladite porte, derrière laquelle l’attend le plus extravagant des refoulés. Et que, dans le recueil de dessins intitulé Récapitation (L’Association, 2009), l’une des dernières pages montre un homme se glissant, telle une feuille de papier à cigarette, entre une portée fermée et son chambranle. Illustration troublante d’une effraction dans un lieu pourtant hermétique et secret.

Dessin extrait de Récapitation (2009)

Si la première partie de l’album Quand faut y aller n’est pas à proprement parler autobiographique, les seize pages qui suivent celles du « linge sale » prolongent cette veine. Elles concernent la relation de Killoffer avec Johanna, évoquant notamment leur séjour partagé en Finlande, à Helsinki puis chez les parents [7]. Là encore, Killoffer ne s’embarrasse pas de précautions, raillant d’abord son propre humour, pitoyable, ainsi que son incapacité à être à l’unisson de sa compagne au lit, et décrivant une belle-famille dysfonctionnelle. Johanna n’est pas plus ménagée : « J’en ai vraiment marre d’attendre le moment où elle va se mettre à faire la gueule. Parce qu’elle la fait très bien. C’est une sorte de don. Elle devient vraiment très chiante. » Tout au long de ces pages, on voit Killoffer envisager l’idée de rompre, et la conclusion nous apprend qu’en effet, Johanna et lui ne sont plus ensemble.

"Pyhäranta", 10e planche du récit de voyage en Suède avec Johanna.
Lapin No.18, janvier 1998, et Quand faut y aller (2006)

Ces pages ont-elles pu jouer un rôle dans leur rupture ? Je l’ignore. On sait en tout cas, depuis Le Livre brisé de Serge Doubrovsky (1989), combien la peinture absolument sincère des difficultés que traverse un couple est susceptible d’avoir des conséquences funestes.

Mais revenons au « linge sale », au slip maculé, à la face barbouillée de merde. Pour Bruno Chaouat, le fait même d’exhiber sa honte, son corps répugnant, pour en faire un objet littéraire public et digne de gloire serait lié à notre fond de culture chrétienne : « N’est ce pas dans cette trans substantation de l’infamie en gloire que se noue l’intrigue du christianisme et de toute martyrologie [8] ? »
Il se peut (la référence de Killoffer à sa couronne d’épines invite à une telle lecture). Ce qui m’intéresse surtout dans cet épisode est qu’il me paraît fondateur à double titre, eu égard à l’ensemble de la production artistique de Killoffer. Il explique, en premier lieu, sa veine scatologique, qui ne s’est pas seulement exprimée dans 676 apparitions et à travers le livre pour enfants Léon l’étron (« Un livre très marron en cacamaïeu »), paru chez Thierry Magnier en 2007, mais en maintes autres occasions. J’en citerai quelques-unes. « Les choses de la vie d’une mouche », 4 pages muettes dans le petit recueil collectif Vœux de mouche (L’Association, 1996) s’ouvre par la pensée d’un étron. Dans Le Rab de Comix 2000, Killoffer dessine un gros étron qui tombe du ciel devant une pyramide égyptienne. Dans Viva Pâtàmach ! (Seuil, 2001, scénario de Capron), de multiples images semblent faire écho à l’épisode honteux. Ainsi du visage souillé dans la dernière case de la page 9, de la forme d’étron dans la case 3 de la page 21, qui surmonte la représentation d’un slip dans l’image inférieure ; des canalisations courbes visibles notamment dans les pages 79 et 103, qui peuvent être vues comme une évocation métaphorique du système digestif. D’ailleurs, toute l’histoire ne tourne-t-elle pas autour de l’excrétion d’une matière molle ? Dans Récapitation, on peut voir une « Vierge à l’enfant » où le bambin crache au visage de sa mère (souillure en retour ?), et tout de suite après un étron à manger à la fourchette. Tandis que dans Charbons (2011), la troisième image s’intitule « Zlib » et la cinquième montre un cul d’où s’écoule de la matière fécale. Mentionnons aussi le goût de Killoffer pour les dessins fondés sur une redistribution anatomique, avec inversion fréquente du cul et de la tête.

Livre hors commerce, 2019

Quant à Léon l’étron, ce n’est pas le genre de personnage dont on se débarrasse comme ça. Il vous colle au cul, littéralement. Aussi Killoffer le fait-il revenir à intervalles réguliers, par exemple dans le No.1 de la revue Pandora, chez Casterman, à l’automne 2016 (« De Charybde en Scylla », p. 186-190) ou encore sous la forme d’un petit livre carré hors commerce, Noé Léon, réservé aux adhérents de L’Association pour l’année 2019.

extrait de Pandora No.1, automne 2016

En second lieu, cette image de soi à jamais souillée est probablement à l’origine de la constance avec laquelle Killoffer cultive l’auto-dépréciation, l’auto-flagellation, l’auto-humiliation. On sait que c’est un trait qui caractérise un certain nombre de dessinateurs nord-américains, de Chester Brown à Chris Ware en passant par Ivan Brunetti. Au sein de l’espace francophone – peut-être même européen –, personne ne rivalise avec Killoffer sous cet aspect.
Dans Mon Killoffer de poche (L’Association, « Patte de mouche », 2006), François Ayroles raillait le nombrilisme de son confrère, le montrant uniquement préoccupé de son image et de sa célébrité. Mais qui a lu Le Rock et si je ne m’abuse le roll, Quand faut y aller (en particulier les deux pages de « Runnings gags », condensé de toutes les phrases creuses qui feraient le fond de sa conversation avec les femmes), les Six cent soixante-seize apparitions ou encore Killoffer tel qu’en lui-même enfin ne peut ignorer que, si Killoffer est à lui-même son meilleur personnage, il ne se représente jamais à son avantage. Comme l’a résumé Sarah Dehove sur le site Planètebd à propos du dernier titre cité (paru en 2015), « Killoffer est le baveux, l’homme en panne, le triste sire. Un personnage toxique, pour lui comme pour son entourage, évoluant dans un monde éthylique et enfumé, fait de détestation et de culpabilité [9] ». On est très au-delà des limites généralement assignées à l’auto-dérision.

"Running gags", planche 1, dans Quand faut y aller

Systématiquement, l’autoportrait est poussé au pire, ce qui place le lecteur dans une position compliquée : comment concilier l’admiration pour l’immense talent de l’artiste et les sentiments de pitié voire de répugnance qu’inspire l’homme, tel qu’il choisit de se soumettre à son jugement [10] ?
« Quand on se dessine autant, c’est pour disparaître », assure l’intéressé [11]. Il semble bien, pourtant, que, depuis que la porte de la crypte intérieure a été forcée, un processus s’est engagé, d’expiation sans fin.

Thierry Groensteen

[1] « Six cent soixante-seize apparitions de Killoffer », du9.org, octobre 2006. URL : https://www.du9.org/chronique/six-cent-soixante-seize/

[2] Entretien avec Jessie Bi, du9.org, janvier 1996. URL : https://www.du9.org/entretien/killoffer23/

[3] « Autopsie de l’autobiographie », L’Eprouvette, No.3, janvier 2007, p. 452-472.

[4] Son nom et sa nationalité, finlandaise, sont révélées dans l’histoire qui suit : « Se oli tärkeä » (« C’était très important »). Il s’agit en réalité de Johanna Rojola, dite Roju, qui fut mon étudiante à Angoulême et qui est devenue l’une des principales animatrices de la scène BD dans son pays.

[5] Albert Ciccone, « Honte et culpabilité dans les liens familiaux », Apsyfa.fr [en ligne], 11 janvier 2020 ; URL : http://www.apsyfa.fr/wp-content/uploads/2020/02/A.CICCONE-Honte-et-culpabilite-dans-les-lie-ns-familiaux-Bordeaux-APSYFA-janv.-2020.pdf

[6] Voir en particulier leur ouvrage L’Écorce et le noyau, Flammarion, 1978. Repris en 2009 dans la collection « Champs essais ».

[7] Ce récit fait – volontairement ? – écho au « Helsingissa Oleskelu » (« Séjour à Helsinki ») de Jean-Christophe Menu, qui ouvrait son album Livret de Phamille, paru en 1995. « Helsingissa Oleskelu » a connu une première publication dans Lapin No.1, « Se oli tärkeä » dans Lapin No.14.

[8] Bruno Chaouat, « Hontologies », préface, Lire, écrire la honte, actes du colloque de Cerisy La Salle (juin 2003), Presses Universitaires de Lyon, coll. « Passages », 2007, p. 19.

[10] Selon Christian Rosset, vertige et stupeur sont les mots clés de l’univers de Killoffer. Cf. Avis d’orage en fin de journée, L’Association, 2008, p. 225.