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Une somme faible

par Thierry Groensteen

[Février 2020]

Andrea Tosti, Graphic Novel. Storia e Teoria del romanzo a fumetti e del rapport fra parola e imagine, Latina, Tunué, 2016.

Vous vous demandiez peut-être comment on dit « roman graphique » en italien ? Andrea Tosti nous apporte la réponse : romanzo a fumetti. Pourtant la somme théorique dont il est l’auteur a pour titre Graphic novel. Le sous-titre précise l’ambition de l’ouvrage : Storia e Teoria del romanzo a fumetti e del rapport fra parola e imagine, c’est-à-dire : histoire et théorie du roman graphique et du rapport entre texte et image.

Si je parle ici, aujourd’hui, d’un livre transalpin paru en 2016, c’est que je ne disposais jusque-là d’aucun lieu pour le faire ; et qu’il m’a fallu un certain temps (c’est un euphémisme) pour venir à bout de la lecture, à petites doses, dans une langue que je maîtrise mal, de ses 988 pages tassées. Tosti ne sera sans doute pas traduit de sitôt. Mais la recherche doit s’alimenter des travaux publiés à l’extérieur de nos frontières, et pas seulement en anglais – même si, en l’occurrence, il s’agit plus d’une somme récapitulant des connaissances existantes que d’un essai proposant de nouvelles percées théoriques.
Précisons que l’ouvrage bénéficie d’une iconographie assez fournie, bien que la plupart des images soient de très petite taille et en noir et blanc. Un cahier couleur de 16 pages donne un meilleur aperçu d’une soixantaine de documents.


La première partie, la plus longue (540 pages à elle seule), est consacrée aux pionniers – ou, pour reprendre l’expression d’une compatriote de Tosti, à l’archéologie de la bande dessinée [1] – : principalement Hogarth, Töpffer et ses épigones, avec un détour par Laurence Sterne et quelques aperçus sur d’autres récits dessinés précoces moins connus, comme Lenardo und Blandine de Joseph Franz von Goez (1783), suite narrative de 160 images. Ce qui n’empêche pas des embardées du côté d’Eisner, Spiegelman, McGuire ou Ware, dont l’auteur relie le travail aux innovations excentriques de Tristram Shandy et à la tradition diagrammatique. Pour l’essentiel, Tosti suit ses prédécesseurs (Eleonora Brandigi, Daniele Barbieri, Thierry Smolderen, Charles Hatfield ou moi-même) mais apporte un grand luxe de détails et procède à de nombreuses mises au point parfois digressives, par exemple sur la représentation du temps et du mouvement dans la peinture (p. 66ss). Sur certaines questions, il laisse la plume à des contributeurs invités, comme Vitantonio Troiani, Matteo Miccioni ou Federica Lippi.
La question primordiale qui sous-tend ses analyses est : comment l’image est-elle devenue narrative et s’est-elle approchée, par étapes, des solutions que mettra en œuvre la bande dessinée ? Il s’intéresse aussi à la convergence entre la tradition du roman (notamment d’aventures) et l’histoire du 9e Art.

A partir de la page 371, Tosti en vient à s’interroger sur la définition de la bande dessinée, passant en revue, là encore, les propositions de ses prédécesseurs. Après avoir procédé à l’archéologie de la bande dessinée, il esquisse une « archéologie de la critique » spécialisée (de Coulton Waugh et Umberto Eco à Ulrich Krafft en passant par les théoriciens francophones). Mais de tout cela, il ne tire guère de conclusion personnelle, ses excursions du côté des origines de la bande dessinée l’amenant simplement à constater (p. 435) que « la question est ancienne et complexe », ce qui, on en conviendra, est tout de même un peu court.

Dans un souci d’ouvrir à d’autres formes de narration imagée, la première partie se termine par des aperçus sur les « romans-collages » de Max Ernst, les romans en gravure de Masereel et la bande dessinée japonaise.
Mais les pages données comme constituant sa conclusion débouchent, elles aussi, sur une aporie (« le concept de roman graphique est si élastique et indéfini qu’on finit par l’utiliser comme une définition englobante à laquelle tout peut correspondre », p. 530), démontrant l’incapacité de l’auteur à apporter des réponses aux questions qu’il étudie. D’ailleurs cette conclusion ne cherche pas à délivrer une synthèse sur le roman graphique, elle dévie sur la problématique de la mise en page et, comme toujours chez Tosti, sur une nouvelle étude de cas (Terreur sainte, de Frank Miller, publié en France par Delcourt en 2012), dont il ne tire guère d’enseignement de portée générale.

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Un aperçu du cahier couleur

La deuxième partie commence par quelques pages de réflexion visant à déterminer si une bande dessinée (pardon : un roman graphique) se lit ou se regarde. Ici, Alain Rey et Neil Cohn sont appelés en renfort. Mais la question de fond dévie vers un examen de pages qui, en raison de leur densité, de leur singularité ou d’une mise en page déconstruite, rendent la lecture plus compliquée.
Suivent de nouveaux développements sur la définition du graphic novel, la classification des œuvres qui s’en réclament, le marché qu’il a généré et les publics auxquels il s’adresse. Avec des dégagements du côté de l’autobiographie (singulièrement Fun Home, de Bechdel) et de la muséalisation de la bande dessinée.

La troisième partie (p. 729ss) aborde enfin la question du livre, en tant qu’elle s’oppose à la publication dans la presse, à la sérialisation. L’émergence du roman graphique comme format, aux Etats-Unis et au Japon, est retracée. Des antécédents sont recherchés du côté de l’Argentine (L’Eternaute) et de la France (Barbarella, (A Suivre)…). Pour l’Italie, c’est La Révolte des ratés, de Guido Buzzelli, qui est donnée comme le plus ancien roman graphique.
Et le livre de se conclure sur cette phrase, qui mérite, je crois, d’être citée : « Au fond, la bande dessinée est l’une des rares formes visibles-verbales de notre temps qui continue à raconter quelque chose ».

Ah, au fait : Tosti orthographie mon nom tantôt comme il doit l’être, tantôt Gronsteen, Groonsteen et même Grooensteen. Qu’il sache que je suis désolé de lui avoir posé de telles difficultés. Je me console en découvrant que je ne suis pas le seul : Losfeld doit se reconnaître en Losfled (p. 790), Baudoin en Badouin (p. 883), pour ne citer qu’eux.
Je crains, Monsieur Toast, que vous ne soyez grillé.

Thierry Groensteen


[1Eleonora Brandigi, L’archeologia del graphic novel. Il romanzo al naturale e l’effetto Töpffer, Florence, Firenze University Press, 2013.

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