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le héraut de la fin du monde

par Philippe Videlier

[Octobre 2019]

Dong Dong Dong Dong Dong  sonne le gong. Il est exceptionnel qu’en sept cases principales et trois séquences secondaires, un personnage de deuxième plan se taille une place de choix, définitive, dans l’imaginaire enfantin. C’est, il faut le reconnaître, le cas de Philippulus le prophète.

Sans doute a-t-il touché profond. La fin du monde ! Pensez donc ! Il arpentait la rue revêtu d’un drap, courbé en avant, un doigt pointé vers le ciel. « C’est le châtiment !... Faites pénitence !… La fin des temps est venue ! »

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© 2019 Hergé/Moulinsart

Il faisait chaud. Très chaud ce soir là. Le bonhomme était apparu déjà, furtif, mystérieux, vouté, tout en noir, descendant un escalier, longeant un couloir. Trois cases. De face : « Le châtiment !... Aha !... » Profil : « Le châtiment ! Je leur ai dit : c’est le châtiment ! » Et trois, de dos : « Le châtiment ! Aha !... Ne l’oubliez pas !... » Le châtiment, mot effrayant pour un enfant. Le châtiment. On ne sait pas trop ce que cela signifie. Double point d’interrogation.
Cependant l’on apprend vite que c’est horrible. Non pas l’araignée Épeire Diadème, dite aussi araignée porte-croix, aux huit pattes velues qui donnent le frisson. Mais bien l’inévitable catastrophe cosmique. LA FIN DU MONDE telle que la prédisent les savants pour autant que leurs calculs soient exacts.

Il était arrivé, antérieurement à l’apparition de Philippulus, que la fin du monde fût annoncée. « World coming to end. Strange new planet rushing toward Earth. Only miracle can save us says Science. » Le 7 janvier 1934, aux États-Unis d’Amérique, dans la première case de la première planche du dimanche du nouveau héros intergalactique Flash Gordon, par Alex Raymond.

C’était si impressionnant, si remarquable, si inattendu que la nouvelle fit le tour du monde. Mais, à cette époque, les dépêches mettaient un certain temps à voyager. Franchissant l’Atlantique, elle s’afficha chez Mussolini en une du numéro 1 de L’Avventuroso, des éditions Nerbini, à Florence, le 14 octobre 1934. Elle atteignit ensuite l’Espagne, alors républicaine, par le biais de l’Hispano-Americana de Ediciones, sur l’Aventurero de Barcelone à dix centimes, en mai 1935 : « ¡¡La destrucción del Mundo !! – He acquí la afirmación osada del Doctor Zarkof : La Tierra va a chocar con otro plañeta ! » Pour importante qu’elle fût, la nouvelle ne parvint en France, à Paris, qu’au moment du Front populaire, le dimanche 26 avril 1936, jour des élections législatives, par l’intermédiaire du nouvel hebdomadaire Robinson. « LA FIN DU MONDE ! Une étrange planète se précipite sur la Terre. Seul un miracle peut nous sauver affirment les scientifiques. »
L’annonce était tragique. Une collision probable avec un objet céleste faisait courir à la Terre un péril mortel. Mais l’émotion fut passagère, dissipée illico par l’aventure interstellaire, les dragons de la planète Mongo.

Rien, en revanche, n’atténue l’anxiété durable instillée par la prophétie de Philippulus. Le châtiment.
Certes, il s’agit cette fois encore d’une menace cosmique. Une ÉNORRRME boule de feu traversant l’espace à une vitesse inimaginable. « Juste ciel !... » – « …LA FIN DU MONDE OUI ! » La case terminale de la cinquième planche de L’Étoile mystérieuse n’est pas des plus réussies : un Tintin en gros plan qui tient sa tête comme un melon. Mais les scènes suivantes font grimper l’angoisse. Les rats qui quittent les égouts et déferlent sur la chaussée. La chaleur éprouvante. Les pneus qui éclatent. Milou coincé au milieu de la rue. « Au secours Tintin !... » L’asphalte qui fond (encore un mot compliqué).
Et puis Dong Dong Dong Dong Dong  sonne le gong. Philippulus entre en scène vêtu de son drap : « Je vous annonce que des jours de terreur vont venir !… La fin du monde est proche !... Tout le monde va périr !... Et les survivants mourront de faim et de froid !... Et ils auront la peste, la rougeole et le choléra ! » La rougeole, soit. Passe encore. Les enfants connaissent. Mais le choléra ? Le choléra et la peste bubonique !
Cela n’est guère de nature à tourmenter Tintin outre mesure. « Voyons, monsieur le prophète, passez votre chemin et rentrez vous coucher, cela vaudra mieux ! » Marchant d’un bon pas, suivi par le prophète gesticulant, il murmure : « Ce qu’il peut être agaçant celui-là. »

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© 2019 Hergé/Moulinsart

La chaleur se fait insoutenable, 26 rue du Labrador. Les fleurs et Milou meurent de soif. « La FIN du monde !... La fin du MONDE ! Comprends-tu Milou ? » Du haut de son premier étage, un Tintin excédé arrose le crâne chauve de l’enquiquineur Philippulus, le porteur de mauvaises nouvelles. « Et maintenant, j’espère qu’il va me laisser tranquille. » Ce n’est pas que Tintin soit insensible à la situation, au bolide lancé à toute allure dans l’espace sidéral, fait objectif. Mais au fond, il se refuse à en admettre les conséquences ultimes et dévastatrices. (« La fin du monde... Mais enfin… C’est impossible !  », souffle-t-il au professeur Calys, de l’Observatoire). Oui, impossible, inconcevable que tout finisse, impensable que demain ne soit pas la continuité d’hier, que l’avenir soit consommé.
Lorsque, affreux cauchemar, Philippulus se retrouve face à lui, dans son appartement, il a cette phrase : « Monsieur le prophète, j’ignore par où vous êtes entré. Mais je sais bien par où vous allez sortir !... Et tout de suite !... Allez-vous-en !... Allez-vous-en !... »
La scène onirique du prophète et de l’araignée géante Épeire Diadème porte la tension à son paroxysme. Hergé excelle dans la mise en forme fantasmatique de l’angoisse (que l’on songe à la momie de Rascar Capac, Celui-qui-déchaîne-le-feu-du-ciel, dans Les 7 Boules de cristal, et au rêve dans le tombeau inca du Temple du soleil : « Misérable sacrilège ! Que le feu du ciel s’abatte sur ta tête ! »)
Le châtiment. L’heure passe, les minutes s’écoulent, le moment redouté du grand basculement arrive. Et voilà que rien d’irrémédiable ne se produit. « Mais non, réflexion faite, nous ne sommes pas morts !... Ce n’est pas la fin du monde !... Ce n’est qu’un tremblement de terre !... » Alors Tintin saute de joie. « Hourrah !... La fin du monde est remise à une date ultérieure ! Hourrah !... Hourrah !... La vie est belle !... »

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© 2019 Hergé/Moulinsart

Ici, au risque de froisser quelques susceptibilités, il importe de rappeler que L’Étoile mystérieuse parut initialement entre l’automne 1941 et le printemps 1942 dans Le Soir « volé », le quotidien bruxellois publié sous contrôle de l’occupant nazi, et que la vie n’était pas belle pour tous. Le premier convoi de déportation de Juifs de Belgique partit pour Auschwitz le 4 août 1942. Pour eux, la fin du monde n’était pas remise à une date ultérieure.
L’édition en album couleur Casterman de L’Étoile mystérieuse sortit des presses en décembre 1942, immédiatement épuisé. Deuxième édition en mars 1943, épuisée. Troisième édition en janvier 1944.
Les aventures de Hergé dans Le Soir volé se terminèrent brutalement avec le 152e strip des 7 Boules de cristal, le matin du 3 septembre 1944, lorsque Tintin entraîne le général Alcazar : « Vite ! Venez avec moi, vous redirez tout cela à la police ! »
Bruxelles fut libérée le 3 septembre 1944 à 19 heures. Des blindés gallois pénétrèrent dans la ville. « Nous sommes libres », proclamait Le Soir du 6 septembre à 8 heures du matin.
Par la suite, bien entendu, le récit de L’Étoile mystérieuse, comme du reste tous les albums de Tintin, s’est décontextualisé. Il s’est installé dans une universelle abstraction artistique.

Reste la fin du monde et Philippulus le prophète dont le sort est réglé page 20, sur le navire d’exploration L’Aurore en partance vers les régions arctiques.
L’expression la fin du monde intervient onze fois dans l’histoire et le mot châtiment huit fois. Ainsi pour des millions d’enfants et d’anciens enfants, l’idée de fin du monde est naturellement et consubstantiellement solidaire de la notion centrale de châtiment.
Il est probable que le concept de châtiment, chez Hergé, soit le produit de son éducation chrétienne et la fin du monde de cette fameuse Apocalypse promise par Saint Jean, révélation divine exposant ce qui doit arriver bientôt. « Heureux le lecteur et les auditeurs de ces paroles prophétiques s’ils en retiennent le contenu, car le Temps est proche ! » (Prologue). Il y a dans l’Apocalypse des bêtes et des dragons, comme dans Flash Gordon. Un dragon rouge-feu à sept têtes et dix cornes dont la queue balaye le tiers des étoiles du ciel. Mais il y a surtout le châtiment de Babylone. « Babylone, la Grande, elle s’est changée en repaire de démons… Car ses péchés se sont amoncelés jusqu’au ciel et Dieu s’est souvenu de ses iniquités. Qu’on la paye avec sa propre monnaie. Qu’on lui rende au double de ses forfaits… Voilà pourquoi, en un seul jour, des plaies vont fondre sur elle : peste, deuil et famine. Elle sera consumée par le feu. »
La perspective de la fin du monde et le sentiment du châtiment, d’une punition, sont intrinsèquement liés à l’idée de la faute et donc de l’expiation. Notion chrétienne, mais pas exclusivement.

L’alter-ego de Karl Marx, le socialiste Friedrich Engels écrivait ces lignes étonnantes, et pour ainsi dire prophétiques, dans un texte de 1876, Le Rôle du travail dans la transformation du singe en homme : « Ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature. Elle se venge sur nous de chacune d’elle. Chaque victoire a certes en premier lieu les conséquences que nous avons escomptées, mais en second et troisième lieu, elle a des effets tout différents, imprévus, qui ne détruisent que trop souvent ces premières conséquences. Les gens qui, en Mésopotamie, en Grèce, en Asie mineure et autres lieux essartaient les forêts pour gagner de la terre arable, étaient loin de s’attendre à jeter par là les bases de l’actuelle désolation de ces pays, en détruisant avec les forêts les centres d’accumulation et de conservation de l’humidité. » La vengeance, le châtiment n’est plus moral. Il devient simple enchaînement causal, résultat mécanique d’une implacable dialectique de la Nature. Vous l’avez bien cherché, ce qui advient par votre faute, par vos actes inconsidérés.

Philippulus était un scientifique, un savant. On ne s’en doutait guère. On l’apprend seulement au détour d’une case de la page 19 de L’Étoile mystérieuse, lorsqu’il grimpe au mât de L’Aurore pour atteindre des sommets. « De grâce, mon cher Philippulus ! C’est moi Calys, le directeur de l’Observatoire. Nous avons travaillé ensemble, souviens-toi !... » Scientifique et néanmoins prophète. « Philippulus le Prophète vous a prévenu... »
Des scientifiques prophètes, il en est quelques-uns.
Le vendredi 19 avril 1974, au cours d’une campagne électorale, apparut sur le petit écran un homme aux cheveux blancs âgé de 70 ans, en pull à col roulé rouge et lunettes rectangulaires. « Nous les écologistes, on nous accuse d’être des prophètes de malheur et d’annoncer l’apocalypse. Mais l’apocalypse, nous ne l’annonçons pas. Elle est là, parmi nous. Elle se trouve dans les nuages de pollution qui nous dominent, dans les eaux d’égout que sont devenues nos rivières, nos estuaires et nos littoraux marins. » Ainsi parlait René Dumont, candidat à la présidence, un verre d’eau à la main. Sauf accident, la destruction du monde, le châtiment, ne viendraient pas de facteurs exogènes, d’une gigantesque masse de matière en fusion fonçant à travers l’espace infini. Sans craindre la répétition, le candidat au pull rouge déroulait inlassablement la liste des maux fatals menaçant la planète. « Si nous maintenons le taux d’expansion actuel de la population et de la production industrielle jusqu’au siècle prochain, ce dernier ne se terminera pas sans l’effondrement total de notre civilisation. » Ses prédictions paraissaient sous couverture en papier kraft, L’Écologie ou la mort, chez Jean-Jacques Pauvert (par ailleurs éditeur de la revue Giff-Wiff).
« Pour une fois, donc, c’est un prophète qui aura pour quelques jours une audience nationale », renchérit un hurluberlu du même acabit, également savant, Théodore Monod, anarchiste chrétien, végétarien antimilitariste, plongeur en bathyscaphe, naturaliste protestant en quête de météorites égarées dans le désert. « Un message salutaire nous sera adressé, poursuivait-il. Saurons-nous l’écouter ? » Il paraît que non.
René Dumont recueillit 1,32 % des suffrages. La presse le qualifiait d’un mot : Farfelu.

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© 2019 Hergé/Moulinsart

Philippulus le prophète, héraut de la fin du monde, fut évacué en urgence. « C’est un fou qui s’est échappé de l’asile. Nous sommes à sa recherche depuis ce matin. » À partir de là, l’histoire pouvait reprendre son cours. Et pendant longtemps, dans cette région du Globe, elle fut légère. Mais ce temps est révolu.

Peut-être est-il utile de méditer ces lignes qu’Arthur Koestler plaçait en conclusion de son ouvrage Le Yogi et le commissaire : « La raison parle comme Cassandre, mais il y a en nous une autre voix placide et souriante, la douce voix menteuse qui nous chuchote à l’oreille que nous ne mourrons jamais et que demain sera comme hier. Il est temps d’apprendre à ne plus croire à cette voix. »

Philippe Videlier (historien au CNRS)

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