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réponses à huit questions sur l’autobiographie

[janvier 1996]

À l’occasion d’un dossier de 9e Art sur l’autobiographie, Thierry Groensteen avait interrogé huit auteurs ayant illustré leur vie en bande dessinée. Lewis Trondheim était de ceux-là.

Pourriez-vous préciser pour quelles raisons vous avez entrepris de réaliser des bandes dessinées à caractère autobiographique : événement d’ordre privé, influence d’un autre auteur, occasion éditoriale...?


Mon expérience autobiographique a débuté dans Logique de Guerre Comix (L’Association, nov. 1990) par deux planches dans lesquelles j’ai accumulé sur plusieurs jours des « j’aime / j’aime pas », puis dans Lapin No.3 où j’ai réalisé une planche d’après le système de Georges Perec « Je me souviens », que j’ai ensuite déclinée, sur une deuxième planche, en « Je ne me souviens pas » ... J’ai fait ces deux séries de planches simplement par jeu (genre : je me défie de faire des pages rien qu’avec des j’aime / j’aime pas) et pour le plaisir d’accumuler des petites cases. Et puis c’était rigolo à faire... Mais pas une seconde je ne me suis rendu compte que je commençais à faire de l’autobiographie. Quant à l’Approximate Continuum Comics (6 numéros de 24 planches, aux éd. Cornélius, de mai 1993 à octobre 1994, réunis dans un recueil sous le titre Approximativement), je m’y suis lancé surtout par occasion éditoriale. Ça faisait un moment que j’avais envie de faire un truc libre, tout seul dans mon coin, et l’occasion a fait le larron quand les éditions Cornélius m’ont proposé un trimestriel à remplir comme je voulais tout seul. Ce qui est marrant, c’est qu’au début je n’avais aucune intention de faire tout le comic autobiographique, je comptais mélanger avec des planches de fiction, des rêves, des improvisations, et tout ça aurait été relié par des séquences de vie réelle. En fait, la vie réelle (et intérieure) a pris le pas sur le reste, et cela sans doute parce que c’était une nouvelle forme de narration que je n’avais pas explorée et que ça m’amusait de voir si j’étais cap.

Avez-vous eu du mal, au début, à vous représenter vous-même ? La façon dont vous vous dessinez évolue-t-elle avec le temps ? De quelle façon et pourquoi ?

La première fois que je me suis représenté, c’était pour le carton d’invitation pour la fête du premier de l’an à l’atelier Nawak, j’avais dessiné tous les membres de l’atelier et je m’étais fait avec une tête de chat. Puis je trouvais que ça ne me ressemblait pas et, plus tard, j’ai crobardé un oiseau. Un oiseau un peu trop maigre de visage au début et que j’ai épaissi au fur et à mesure des comics afin de plus cadrer avec la réalité. C’est d’ailleurs bizarre d’avoir voulu cadrer avec la réalité, d’essayer de faire ressemblant, alors que je dessine en animalier « gros nez ».

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Réunion de famille : outre Trondheim et Stanislas
(de dos), on peut reconnaître Killoffer, Menu,
David B et Brigitte Findakly.
© éditions Cornélius

Vous est-il plus facile d’évoquer des périodes déjà anciennes de votre existence (enfance, adolescence) ou de travailler en prise directe sur le présent ? Pourquoi ?

En l’occurrence, j’ai surtout travaillé sur le passé proche, de la veille aux quatre mois précédents. C’est ce qui m’intéressait le plus de raconter, et cela sans doute parce que je pouvais plus facilement fouiller dans les méandres de mon cerveau et y découvrir mes raisons d’agir. Et puis mon enfance et mon adolescence n’ont pas été spécialement riches en événements, et en plus, j’ai une assez mauvaise mémoire. À un moment, malgré tout, j’étais à ma table de travail à ne pas savoir quoi faire et je me suis dessiné en même temps à ma table de travail à ne pas savoir quoi faire, c’est le seul moment de présent que j’ai pu dessiner sur le vif, et encore, quand je dessinais, je n’étais plus à rien faire. En fait, on ne peut jamais être en direct, tout est différé et en plus traduit et retranscrit dans le langage de l’auteur, on ne peut pas avoir la force véridique d’un documentaire audiovisuel. Parfois je m’en plains, parfois je trouve ça mieux. Les deux côtés ont leurs avantages mais pour l’autobiographie (littéraire ou BD), il y aura toujours un doute dans l’esprit du lecteur quant à la véracité de ce que l’on raconte... On me demande régulièrement si ce que j’ai écrit est vrai, et des fois, on me demande si c’est vraiment vrai... alors que bon, je ne raconte pas des choses spécialement ahurissantes.

Jusqu’à quel point interprétez-vous la réalité ou, au contraire, cherchez-vous à être exact, c’est-à-dire fidèle aux faits, aux lieux, aux impressions vécues ? Le personnage qui vous représente est-il complètement vous, ou avez-vous « inventé » un personnage de bande dessinée auquel vous auriez seulement prêté quelques traits autobiographiques ?

Je tiens à rester le plus proche possible de la réalité, de ce qui s’est passé ou de ce que j’ai ressenti. Parfois, il m’arrive de condenser une conversation, ou d’en tirer un élément, ou bien encore de lier en une scène unique deux conversations distinctes mais dont les protagonistes sont les mêmes, et si je me permets de le faire, c’est surtout dans un souci de ne pas ennuyer le lecteur et de garder une bonne densité au récit. Pareil pour les dialogues, ce ne sont pas exactement ce qui a été dit mais l’esprit reste le même. Je triche sans tricher, et puis je me vois mal noter tout sans arrêt. J’avais commencé à le faire lors de mon voyage aux États-Unis et rien qu’à l’aéroport, j’ai sorti mon carnet plusieurs fois pour noter (toujours à cause de ma mauvaise mémoire), et puis très vite je me suis retrouvé à l’affût de tout ce qui pourrait être intéressant à raconter, à voir. Je n’étais plus moi-même, je ne profitais plus de mon voyage, alors pour ne pas me gâcher mes vacances, j’ai immédiatement laissé tomber mon carnet, mes notes, et j’ai pris l’avion.
En clair, je tâche de rester lisible, de rythmer le récit et d’être amusant autant que possible. Et pour cela, il y a plein de choses que je passe sous silence ou que je censure. C’est peut-être en ça que mon travail autobiographique est malhonnête, je prends des morceaux choisis de ma vie et j’arrange pour les rendre lisibles. Quant au personnage qui me représente, c’est bien moi, mais une partie de moi seulement...

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Extrait de Approximativement (1995).
© éditions Cornélius

Existe-t-il un « domaine réservé » que vous vous interdisez d’aborder ? Pour quelles raisons (pudeur, crainte de la réaction de vos proches...) ?

Je ne dis pas tout parce que je suis pudique.
Je n’ai aucune envie d’aborder les conflits que j’ai pu avoir avec d’autres personnes, parce qu’un seul point de vue serait représenté et ça manquerait d’honnêteté. Je n’aborde pas non plus ma vie intime (relation personnelle et sexuelle avec ma femme), parce que ce n’est pas un propos qu’il m’intéresse de délivrer (à moins d’y mettre humour et dérision... tiens, c’est peut-être une bonne idée, il faudra que j’y réfléchisse), parce que ma bonne éducation catholique fait des blocages et enfin parce que je suis prêt à me livrer, moi, en pâture aux lecteurs (ça a été un choix) mais je n’ai pas à y jeter d’autres personnes qui me sont chères.

Dans quelle mesure diriez-vous que la pratique de la bande dessinée autobiographique a sur vous des effets cathartiques, voire thérapeutiques ?

Évidemment, si je me suis exposé ainsi c’est en partie pour essayer de mieux comprendre qui j’étais et comment j’agis pour enfin tenter d’aplanir mes défauts. Le fait d’écrire les choses les rend plus claires. De là à ce que ça ait fonctionné, je ne peux pas vraiment dire... Je pense que oui, je me comprends un peu mieux mais comme dit Johnny : « Un homme, ça ne change pas. Un homme, ça vieillit... »

Selon vous, en quoi les autobiographies dessinées se différencient-elles des autobiographies littéraires et autres écrits intimes ? Est-ce qu’elles disent la même chose autrement, ou est-ce qu’elles permettent d’exprimer certaines choses qui ne pourraient être dites autrement qu’en dessin ?

La bande dessinée est une forme de littérature et chaque auteur / écrivain a son langage. Chaque auteur s’exprime avec les outils qu’il a, ou qu’il maîtrise. Maintenant, dire les différences entre autobiographies dessinées et littéraires serait comme définir la différence entre un roman d’aventure et une BD classique ou un livre d’humour et une BD d’humour. Y’en a un qui utilise des images et l’autre des mots. Prenez Baudoin par exemple, certaines de ses pages sont plus proches du texte illustré que de la bande dessinée, est-il plus écrivain pour autant ? Et un écrivain autobiographique qui rajoute des photos ou des croquis dans son livre brise-t-il par là la magie de l’imaginaire du lecteur ? Et d’ailleurs, jusqu’où faut-il laisser jouer l’imagination du lecteur dans un récit qui se veut véridique ?... Il serait sans doute intéressant également de confronter l’autobiographie littéraire (dont la BD) à l’autobiographie prise sur le vif par un certain nombre de vidéastes amateurs. Là, c’est leur vraie vie (montée et cadrée) qui est offerte à notre regard, il y a un point de vue mais il n’y a pas de retranscription. La force véridique est toute autre... mais bon, d’accord, c’est un autre sujet.

À côté de vos bandes dessinées, est-ce que vous tenez par ailleurs « Journal intime ? Si oui, vous inspirez-vous de ce dernier comme « matière première de vos bandes dessinées ?

Je ne tiens pas de journal intime, mais c’est une idée qui m’intéresse pour l’avenir. Un ami avait commencé l’expérience début 1995 de dessiner une planche par 24 heures en racontant sa journée, ou un moment, ou une conversation, mais il a vite été débordé. Cette forme de narration autobiographique différente me démange. Mais bon, j’avais décidé d’arrêter de faire de l’autobio pour l’instant. On devient vite schizophrène ou mégalo en faisant cet exercice constamment ; enfin, je veux dire, moi...

Entretien paru dans le premier numéro de 9ème Art, en janvier 1996.

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