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deux ou trois choses que je sais d’antonio

par Jean-Luc Fromental

[Juillet 2019]

La première fois que j’ai vu Antonio Altarriba c’était, je crois, lors d’une des éphémères universités d’été d’Angoulême organisées par le CNBDI. Assis dans le public, posant des questions très articulées, livrant de fines analyses, il m’était apparu comme l’un de ces universitaires portant sur notre médium buissonnier un œil austère et scientifique. Quelques échanges aimables en fin de session m’avaient laissé un goût de revenez-y. Il me faudrait patienter quelques années, comme le reste du monde, pour accéder aux trésors que recelait le crâne de cet homme d’apparence si sérieuse…

L’art de décoller


Dans la cohue de la production BD, se faire une place au soleil n’est pas une mince affaire pour les ouvrages primo-arrivants. C’est une Cinquième Colonne qui a aidé L’Art de voler à s’arracher du magma des parutions ordinaires. Le réseau invisible mais terriblement efficace des enfants et petits-enfants de réfugiés espagnols. Tout a commencé avec une poignée de libraires du Sud-Ouest, qui avaient probablement entendu parler du bel accueil réservé par l’Espagne à El arte de volar, paru dans la petite maison De Ponent. Le livre avait eu jusque-là moins de chance en France. Il était passé sous l’œil indifférent de quelques éditeurs avant d’arriver entre mes mains. C’est Pili Munoz, l’amie qui dirige la magnifique Maison des auteurs d’Angoulême, qui me l’a adressé, assorti de chaudes recommandations. J’ai un handicap : je ne lis pas Cervantès dans le texte. J’ai donc transmis le livre à Alexandra Carrasco, traductrice attitrée de l’espagnol pour Denoël Graphic. Elle m’a rappelé le lendemain. « Tu dois le faire. » Je l’ai fait.

Je n’ai jamais vécu pour le regretter. Le bouche à oreille fonctionne comme les avalanches. Il suffit parfois de quelques boules de neige bien placées pour déclencher le phénomène. Celles envoyées des Pyrénées ont entraîné, par glissements successifs, la submersion de tout le territoire. Les libraires de France sont entrés dans la danse, la presse s’est émue, c’était parti. Aujourd’hui, cette synthèse en une vie des horreurs et tourments d’un siècle d’histoire espagnole est considérée comme un classique du roman graphique. En 2017, le quotidien El Païs a réuni un jury de quarante experts qui ont élu El arte de volar meilleure bande dessinée espagnole parue au 21e siècle. L’Aile brisée, le pendant maternel de ce diptyque, occupait la 11e place et Moi, assassin la 23e. Nul n’est prophète en son pays, sauf certains.

L’art d’exhausser

Chez nous, le livre est devenu ce que les éditeurs appellent avec délectation un long seller, la façon élégante et marketing de désigner un ouvrage du fonds. Au feu de la victoire, mes relations avec Antonio n’ont pas tardé à se réchauffer. Nous avons vécu un délicieux Festival d’Angoulême 2012 sur notre stand autogéré et survolté d’alors, dans le boyau nommé L’Autre Monde où, aux heures d’affluence, l’air devient irrespirable et la claustrophobie gagne les plus timorés. Le suave Kim complétait le trio de sexagénaires pleins d’allant que nous formions. Plus virevoltant que son compère, il servait en quelque sorte d’exhausteur au caractère rieur et ironique d’Antonio. Et j’ai trouvé, sous la défroque académique, un homme dont l’évidente maturité n’avait pas tué l’enfant intérieur indispensable, à mes yeux, à la pratique de cette discipline de l’émerveillement, la narration graphique. Une tête bien faite, curieuse de tout, libre d’idées préconçues, rompue par ses années de magistère à l’Université de Vitoria aux nuances de la littérature française, une tête historienne, politique, sociale, meublée de tout l’art du monde et traversée de fulgurances créatrices, portée par la sainte rage de faire œuvre.

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Kim et Antonio Altarriba

J’ai compris très tôt qu’Altarriba ne travaillait pas pour empiler les titres. Il n’était pas un de ces stakhanovistes du scénario. L’exemple de L’Aile brisée est à cet égard éloquent. Ce livre est né d’une volonté de rééquilibrage, d’un besoin de rendre hommage au personnage de sa mère, qu’il considérait avoir traité trop cavalièrement dans le volume consacré à la vie et au destin de son père. Ainsi ouvrait-il un second versant à sa réflexion sur la condition des particules élémentaires de son pays, qui avaient traversé de si violents orages et y avaient survécu. Il en sortit un bréviaire de la douleur et de la grandeur. Douleur d’être née pauvre, d’avoir poussé dans le champ des éternels opprimés, affligée de surcroît d’une lourde invalidité. Grandeur d’avoir réussi à cacher ce mal jusqu’au dernier jour à son mari autant qu’à son fils, honneur d’avoir suivi à travers un terrain miné par les conventions, la féodalité, la religion et sans doute l’effroi des hommes, un chemin à soi, de pure dignité. L’Espagne au 20e siècle d’Altarriba eût été incomplète sans le livre de sa mère.

Cependant, les aléas économiques de son pays et la disparition de son éditeur espagnol avaient conduit Antonio à confier à Denoël la responsabilité de la première publication de ses ouvrages. D’auteur traduit, il est devenu l’un des auteurs phares de ma collection. Se trouver à la source du processus créatif change les rapports. C’est une relation beaucoup plus intime, celle qui se noue dans les prémices de la conception. On parle des idées au lieu de juger le fait accompli. J’ai découvert, sans en percer tous les mystères, sa façon méthodique, scientifique, de conduire et nourrir sa réflexion, de déposer les fruits de son savoir et de ses recherches dans le berceau de son sujet. J’ai découvert une manière d’écrire sûre et dense, une volonté incessante de transmettre la connaissance à ses lecteurs sans jamais les ennuyer ou les accabler de considérations superflues, de faire surgir, enfin, à fleur de page l’émotion nue.
J’étais éperdu d’admiration devant la luminosité, la générosité, l’humanité de cet homme. Puis l’Assassin est arrivé…

L’art de trucider

Au début, Antonio s’est montré plutôt laconique. « J’ai un truc un peu bizarre à te proposer. Un professeur d’université, serial killer sur les bords, qui tue exclusivement en fonction de paramètres artistiques. » J’ai réagi en vieux fan de Thomas de Quincey. L’assassinat considéré comme un des beaux-arts, pourquoi pas ? La surprise est arrivée avec les premières planches. Non seulement l’action était située dans le milieu académique, pour ainsi dire son « charnier natal », mais son douteux héros, savant, sinistre et séduisant meurtrier, arborait les traits de l’auteur. Antonio était l’Assassin.

Étrange paradoxe que ce Moi, assassin, premier album après L’Art de voler, qui tournait le dos au mémoire autobiographique, tout en inaugurant une trilogie placée sous le signe du « Moi ». Les noirs durs de Keko remplaçaient le délié frivole de Kim. La sexualité n’y était pas moins âpre, mais prenait sous le pinceau brutaliste de l’artiste des teintes plus gore que pathétiques. L’humour s’y donnait libre cours, cruel et glaçant, sous les doubles auspices de David Lodge et du Marquis de Sade, dont un texte sur les meurtres gratuits sert d’épigraphe au livre.

J’avoue avoir été pris d’un vertige à la lecture de ces pages, qu’une bichro rouge choisie d’un commun accord éclaboussait de sang. Et si ce nouvel opus était encore une confession ? Si les crimes impossibles émaillant le récit avaient vraiment eu lieu ? Si l’auteur en était l’auteur ? Impression renforcée par la Vitoria expressionniste où se jouait l’essentiel de l’affaire, à la fois familière et étrangement décalée, vue à travers le prisme hagard du tueur. L’ostinato furieux de son plaidoyer pour le meurtre artistique, détaché de toutes contingences, mettait en évidence les rationalisations historiques, politiques, morales, religieuses cherchant à justifier, ou à cacher, la pulsion criminelle pure qui habite la créature humaine depuis ses origines. On entendait Bataille, Lacan, Jackson Pollock, Goya, Victor Hugo ricaner dans le fond. Le livre, paru en 2014, obtint l’année suivante le Grand Prix de l’ACBD, faisant la quasi-unanimité parmi les critiques français de bande dessinée. Altarriba avait changé de siècle, de voix, de ton, de genre, de métrique, pourrait-on dire, il passait de l’Histoire au thriller, mais le projet de fond restait le même : tracer le portrait sans fard de son pays.

Je n’ai jamais vraiment réussi à le calculer politiquement. C’est, à n’en pas douter, un « liberal » au sens anglo-saxon du terme. Humaniste, égalitaire, libertaire à l’occasion. Mais il saute sans transition visible de la pondération du socialiste aguerri à la rage écarlate du fils de prolétaire, des merveilleux châteaux dans le ciel de l’anar à la distance lasse de l’observateur académique revenu de tout. Ce qu’il montre, par exemple, des autonomistes d’ETA dans Moi, assassin n’est pas joli à voir.

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L’assassin hantant les rues de Vitoria (Moi, fou, page 49).
© éditions Denoël Graphic

Dans Moi, fou, son dernier ouvrage en date, deuxième dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « Trilogie du Moi », il livre un réquisitoire implacable contre les dérives de Big Pharma, le complexe pharmaceutique globalisé. Le malencontreux héros de l’aventure, le Fou du titre, est le portrait craché d’Artaud, mais l’Assassin qui porte le visage d’Antonio rôde encore dans les ruelles d’une Vitoria que chaque page charge d’une épaisseur mythique hallucinée, une cité gothique, terrible, tapie dans les replis d’une paisible et active capitale provinciale. Quand paraîtra Moi, menteur, le volume final, consacré cette fois aux politiques et à leurs fake news, on verra qu’Altarriba a fait de sa ville ce que Lovecraft fit de Providence, Joyce de Dublin. Un lieu livré au pur tellurisme humain et inhumain.

L’art de continuer à s’aimer

Bien sûr, nous eûmes des orages. La vie de l’édition n’est pas un fleuve tranquille quand l’auteur ne se sent plus guidé par ses haleurs. Comme dans toute relation qui vaille, les crises nous ont, je crois, rapprochés. J’appelle souvent dans mes mails Antonio mon ami. Et parfois (quand je me laisse aller), mon frère. Car j’ai pu approcher ce qu’il y a de meilleur chez un créateur, ses failles, ses doutes, ses fêlures. La constante abrasion du tendre de l’imaginaire sur le rabot de l’exigence finit par fragiliser toute la structure et, à cet égard, le puissant Antonio, le taureau, le minotaure, peut se montrer parfois d’une délicatesse de violette. Les écrivains se nourrissent de leurs peurs, de leurs vides, de leur ignorance même. Et l’ignorance augmente quand le savoir grandit.
Nous continuerons d’apprendre.
Nous ne sommes ni l’un ni l’autre des perdreaux de l’année.
Mais nos projets sont ce qui nous tient en vie.

Jean-Luc Fromental
Paris, le 12 juillet 2019

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