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l’art, le moi, le crime : aperçus sur une trilogie

par Thierry Groensteen

[Juillet 2019]

Dans un village de Normandie, en 1835, un adolescent massacre froidement une partie de sa famille. Le jeune accusé, qui prétendait savoir à peine lire et écrire, rédige un mémoire qui débute par ces mots : « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... » C’est sous ce titre que Michel Foucault publie en 1973 ce texte stupéfiant.

Antonio Altarriba s’est-il souvenu de Pierre Rivière ? Moi, assassin (Denoël Graphic, 2014) semble une version compactée de la célèbre formule. Un titre coup de poing, auquel répond une première page en forme d’uppercut : « Tuer est un art », nous assure le protagoniste et narrateur, qui commet le premier d’une série de meurtres dès la troisième case.
L’interpellation du lecteur sera encore plus directe avec le deuxième volume de la trilogie annoncée, Moi, fou (Denoël Graphic, 2018), car cette fois, dès la couverture, le protagoniste, Ángel Molinos, ne baisse pas la tête et n’a pas les yeux dissimulés par la visière de sa casquette, il nous fixe frontalement et nous nous abîmons d’emblée dans le puits doré de ses yeux. Prise à partie relayée par la case incipit : l’homme vient de se réveiller d’un cauchemar et nous, nous allons y plonger.

Dans Moi, assassin, le héros Enrique Rodríguez Ramírez est professeur d’histoire de l’art à l’université du pays basque, spécialiste de « l’art cruel » (Goya, Bacon, la souffrance dans l’art religieux...). On découvrira vite que c’est aussi un serial killer – même s’il récuse cette appellation, chacun de ses crimes étant « exclusif » (p. 68). Chacun, en effet, a un modus operandi différent et fait l’objet d’une mise en scène, car le professeur Ramírez, en digne émule de Thomas de Quincey, considère l’assassinat comme un des beaux-arts. Il croit bénéficier d’une sorte impunité, en tant qu’artiste et en tant qu’esprit supérieur. Assassin et quelque peu dément, donc. En tout cas pervers et diablement inquiétant.

Moi, fou, se développera dans un tout autre milieu, celui de l’industrie pharmaceutique, mais, comme pour articuler ce deuxième volume au premier, l’art s’affiche dès la planche inaugurale, avec une reproduction murale du tableau de Füssli Le Cauchemar (et c’est un peu comme si les yeux vides du cheval sur cette toile fameuse étaient devenus ceux d’Ángel Molinos, le narrateur « fou ») tandis que sur la table figure un volume d’Artaud, Le Théâtre et son double, Artaud le Momo, le crucifié, l’incandescent, le « fou de Rodez », dont le livre cité reprend notamment le texte d’une conférence au cours de laquelle l’auteur mimait sur scène les dernières convulsions d’un pestiféré. (On ne tardera pas à apprendre que Molinos, ancien dramaturge, avait adapté Artaud pour la scène.)

Entamer la lecture d’un album d’Altarriba et Keko, c’est entrer tout de suite en zone d’inconfort.
Le style graphique du second cité y participe grandement. Comme dans les autres de ses livres que l’on a pu lire en français (Plein les yeux et La Protectrice, à L’An 2, 2006 et 2012), le clair-obscur y apparaît particulièrement anxiogène. Au noir profond et au blanc aveuglant se combinent des zones maculées, lacérées, hachurées, à la consistance incertaine. Les scènes baignent dans une clarté lunaire, donnant à chaque corps une dimension spectrale. Keko serait-il l’inventeur de la surexposition nocturne ? Les éléments de décor se combinent pour créer un environnement à la fois descriptif (relevant parfois du réalisme photographique) et comme guetté par l’abstraction, un espace sans profondeur, sans échappée possible. Le trait semble gravé, incisé. Keko apparaît comme l’héritier d’Eisner et de Krigstein non moins que de Breccia. Toutes ses images donnent l’impression d’un collage. Cette hétérogénéité de la matière, et la prédominance du noir, transforment chacune de ses images en une zone trouble et angoissante à l’intérieur de laquelle le lecteur, piégé, suffoque – quand bien même l’encre serait « cette noirceur d’où sort une lumière », comme le proclame le titre d’une exposition (Moi, assassin, p. 43).

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Altarriba et Keko, Moi, assassin, page 25
© éditions Denoël Graphic

Une couleur rapportée introduit dans chacun des deux premiers volumes de la trilogie encore inachevée une étrangeté supplémentaire. Au rouge de Moi, assassin répond dans Moi, fou un jaune sulfureux, celui de la maladie, de la folie et de la trahison.
Le rouge, dans le premier volume de la trilogie, se trouve associé à différents motifs : la pomme offerte à Blanche-Neige par la méchante Reine, les flammes après un attentat, le cœur de la « Vierge des sept douleurs », le logo et la devanture d’un magasin d’emballages, ou encore un bouquet de roses. Mais c’est évidemment, au premier chef, la couleur du sang. Elle intervient en tant que telle sur quelque 24 pages réparties à travers tout le livre. Les citations de certaines œuvres anciennes s’apparentent à une véritable relecture quand, sur une reproduction en noir et blanc, tel filet de sang écarlate est mis en exergue, par exemple sur le pied du Christ dans le retable de Colmar attribué à Grünewald (p. 10), ou dégouttant du cou de Saint Fulgent dans la macabre toile de Juan de Valdés Leal (p. 109). (Il y aurait une étude à conduire sur le mode de citation des images existantes dans l’œuvre d’Altarriba et Keko, tant elles sont nombreuses à être convoquées et toujours de façon très concertée.) Rouge aussi, la tache de sang qui, après le premier meurtre que nous lui voyons commettre, souille la gabardine de Ramirez, telle une signature accusatrice. Rouge enfin le sang répandu sur chaque scène de crime. Deux d’entre elles sont particulièrement frappantes : le meurtre de l’artiste Gustavo Flores (p. 24-25) qui renouvelle quelque peu l’art du dripping, et celui de l’expert Fabrice Fugain, assassiné dans sa baignoire comme Marat, mais la séquence, par son insistance et sa sauvagerie, rappelle surtout l’épouvantable scène du meurtre de Marie Kelly dans From Hell, de Moore et Gibbons. Comme William Gull, du reste (alias Jack l’éventreur dans le graphic novel des deux Britanniques), Ramirez intellectualise et sublime ses pulsions meurtrières.

Le lien entre les deux premiers volumes de la trilogie se fait par la réapparition de Ramirez à la page 49 de Moi, fou, au moment où Molinos réalise que les êtres affectés de troubles mentaux sont tout autour de lui, et pas seulement au centre de recherche où il travaille. Rien d’étonnant à ce que les deux personnages se croisent : la ville de Vitoria, où réside Altarriba, servira de décor unique à la trilogie.
Par ailleurs Cristina, la compagne de Ramirez, dessinatrice de son métier, qui rompt avec lui à la page 50 de Moi, assassin, réapparaît dans Moi, fou (p. 62), désormais en couple avec une femme, dont elle ne tardera pas à se séparer également.
Ramirez ferait certes un bon sujet d’étude pour Molinos, qui s’est intéressé de près au rapport entre la folie et l’art, thème auquel l’Espagne a fourni une incarnation emblématique en la personne de Don Quichotte. Molinos se revendique de l’hidalgo de la Manche, lui qui va s’attaquer aux moulins trop grands pour lui de l’industrie pharmaceutique, dont il était jusque-là un zélé collaborateur.

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Altarriba et Keko, Moi, fou, détail de la page 47
© éditions Denoël Graphic

Le centre de recherche OTRAMENT, qui l’emploie, identifie de nouveaux profils psychologiques potentiellement pathologiques et son partenaire, le laboratoire Pfizin, élabore de nouveaux médicaments censés y répondre, en faisant fi de toute règle éthique : seul comptent les profits considérables escomptés.
Après les morts violentes perpétrées par Ramirez, le deuxième opus baisserait-il d’un cran en intensité en évoquant les morts douces des camisoles chimiques ? Certes non. Le serpent enroulé autour de la coupe d’Hygie, qui symbolise ordinairement la résurrection, la santé et la médecine, apparaît ici clairement maléfique (cf. les pages 87 et 94-95). « Nous sommes des distillateurs de poison », exulte Martin Sanchez, le patron d’Otrament, lui aussi beau spécimen de dément. Et le fait que Jeff Koons en personne soit le concepteur d’un show d’un mauvais goût extrême, où le serpent tient une place centrale, atteste qu’un certain art est ici frappé d’une réprobation sans appel.
Ainsi, de la main tranchée découverte page 56 au final proprement glaçant, Moi, fou n’épargne pas plus les nerfs des lecteurs que ne le faisait Moi, assassin.

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Altarriba et Keko, Moi, fou, page 18
© éditions Denoël Graphic

« L’imposture morale est le point de départ de Moi, assassin, l’imposture scientifique de Moi, fou et l’imposture politique [sera celui] de Moi, menteur », le troisième volet à paraître, résume le scénariste. Mais le mot imposture apparaît, dans les deux premiers albums en tout cas, comme un euphémisme pour crime.
Enrique Rodríguez Ramírez nous entraînait dans la logique perverse de son imposture morale parce que, étant le narrateur de Moi, assassin, il distille maintes phrases en forme d’autojustification, par exemple en approuvant la question posée par l’un de ses étudiants : « Pourquoi la transgression est-elle valorisée en art alors qu’elle est réprouvée dans la vue réelle ? » (p. 92), ou en exaltant « la pulsion meurtrière comme source de créativité » (p. 96). On croise dans Moi, fou, des personnages qui ont perdu la conscience de leur humanité (le père d’Ángel Molinos, ou le cobaye enfermé dans la « zone restreinte » chez OTRAMENT). Ramirez, lui, a perdu son humanité mais n’en a pas conscience.

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Altarriba et Keko, Moi, assassin, détail de la page 92
© éditions Denoël Graphic

Ce qui diffère essentiellement dans la tonalité des deux livres est que Ramirez est un homme qui ne doute pas – cette froide certitude, cette détermination, qui font de lui une sorte de fanatique du crime, sont précisément ce qui le rendent si dangereux – alors que Molinos, le narrateur de Moi, fou, est au contraire un homme pétri de doutes. L’interrogation de fond qui le traverse, en contradiction avec ce que l’on attend de lui, est formulée page 109 : « Où s’arrête la singularité et où commence la pathologie ? » Sa collègue le docteur Mellado, elle, n’a pas d’états d’âme : « Nous avons besoin de profils ambigus englobant une large frange de la population... et nous devons les dramatiser de manière à encourager leur traitement psychiatrique. » (p. 89)
Le fait qu’Ángel Molinos, abusé dans sa jeunesse, ait horreur du sexe et se sente émasculé, peut être lu comme la circonstance biographique qui le prédispose à être peu sûr de lui et de ses choix. Les ailes de Molinos tournent avec le vent, on peut donc le retourner. On pourrait croire que, à l’inverse, chez Ramirez, la certitude d’avoir raison et d’être au-dessus des lois va de pair avec une sexualité conquérante, une virilité triomphante, mais, étrangement, ce n’est pas toujours le cas : il échoue (page 33) à faire l’amour à son « étudiante préférée » et lâche, piteux : « Je ne sais pas… Première fois que ça m’arrive ».
On frémit par avance en songeant au rôle qu’Altarriba réserve au personnage central du troisième volet de sa trilogie, qui traitera du mensonge politique.

A l’art du crime ou du mensonge, Altarriba et Keko ont préféré celui de la bande dessinée, et il est peu contestable qu’ils y excellent.

Thierry Groensteen

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