requiem pour un enfant du peuple espagnol - neuviemeart2.0

accueil > auteurs > antonio altarriba > requiem pour un enfant du peuple espagnol

requiem pour un enfant du peuple espagnol

par Philippe Lançon

[Mai 2011]

Vivre dans la peau de son père n’est pas simple, surtout quand il s’est suicidé. Le 4 mai 2001, celui d’Antonio Altarriba, qui s’appelait aussi Antonio, saute par la fenêtre de l’hôpital où il achevait sa vie. Il a 90 ans. Huit ans plus tard, sous forme de roman graphique, le fils raconte sa vie à la première personne.

Son père avait écrit ou lui a raconté bien des choses, ses amis et des tantes également. L’écrivain de 58 ans a déjà publié des romans, non traduits. Mais il n’arrive pas à imaginer celui -ci. Enseignant la littérature française à l’université de Vittoria, au Pays basque, c’est aussi un grand amateur de graphisme. Sa thèse a porté sur la bande dessinée française. Il l’a faite sous le signe de Fred, Moebius, dans une moindre mesure de Tardi. Il a écrit plusieurs scénarios de BD. Le passage par le dessin lui permet de trouver la forme et la distance grâce à quoi Je est un autre, son propre père, soit en se souvenant, soit en imaginant : « Me mettre dans la peau de mon père m’a permis de l’entendre parler, sans en faire l’histoire d’un ancien combattant. Je sentais ce qu’il avait vécu, j’essayais de comprendre ce qu’il avait pensé. » Ce qu’on aime, on le rappelle et on l’invente.

JPEG - 128.5 ko
Crayonné de Kim
© éditions Denoël Graphic

Taupe. Quand il saute, Antonio père est depuis longtemps dépressif. Avant de sauter, il se déchausse. « On a retrouvé les chaussures à l’intérieur, dit son fils, et sa canne à l’extérieur. Mon père attachait la plus grande importance à ses chaussures. De là, j’ai imaginé qu’il avait possédé les espadrilles de Durruti, symbole de ses valeurs, et que, à chaque fois qu’il fuyait un lieu dans sa vie, il se déchaussait. » Buenaventura Durruti, leader anarchiste espagnol, fut tué en novembre 1936, probablement par les communistes. Antonio père se déchausse quand il fuit son misérable village, l’armée franquiste, l’Espagne devenue franquiste, le camp de rétention français, la France où ses anciens compagnons déçoivent ses idéaux, finalement la vie. Il n’est ni Achille aux pieds ailés, ni Ulysse le rusé, il s’allège et rejoint Ithaque, aussi triste soit-elle : l’Aragon d’un petit paysan va-nu-pieds à qui rien ne fut donné. L’Art de voler est un art de mourir et de ne pas oublier. Vers la fin, Antonio père a une taupe dans la poitrine : elle grossit sur les derniers dessins du livre, comme un alien poilu. Elle s’est développée avec le siècle et le pays où il est né, où il a souffert. Son destin de fils brimé de paysans pauvres, de combattant républicain anarchiste, d’exilé, de désespéré rentrant au pays franquiste la queue basse, d’homme malheureux en ménage et en affaires, est celui d’un homme étouffé par un système féodal, glacé, bigot, qui brise les corps, les cœurs et les âmes. Le formidable peuple espagnol en a longtemps subi les conséquences sous toutes les formes possibles : misère, solitude, hypocrisie, mesquinerie, frustration, religiosité maniaque et, bien entendu, guerre civile de 1936 à 1939.
C’est pourquoi ce roman graphique, L’Art de voler, créé par l’écrivain avec le dessinateur Kim, n’est pas seulement l’hommage d’un fils rendu à son père : c’est tout simplement, sous une forme narrative que les vingt dernières années ont porté à son apogée populaire, un roman national. Il relate, à travers la vie d’un homme, celle d’un peupIe et d’un pays. Il n’est pas inutile de le lire au moment où les enquêtes historiques sur les fautes et ambiguïtés du camp républicain, captées par la droite espagnole, finiraient par faire croire que la cause du peuple ne fut qu’un moulin à vent. Antonio père est né dans le village de Peñaflor, en Aragon, non loin de Saragosse. L’endroit est connu pour une tour médiévale de style mudejar. Le fils n’y a jamais mis les pieds. Un jour, à une foire du livre, un groupe d’une dizaine de personnes s’approche de lui : « Nous sommes ta famille de Peñaflor ! » lui disent-ils. Ils ont lu L’Art de voler. « Et ça vous a plu ? » « Bien sûr que nous a plu ! Il faut que tu viennes chez nous ! ». Le tableau de la vie à Peñaflor dans les années 20 n’est pourtant pas drôle. Les pauvres sont brutaux, les amours, impossibles, les riches, épouvantables de mépris. Un copain d’Antonio meurt en conduisant la voiture des propriétaires terriens qu’il a pris en douce. On leur demande s’ils veulent porter plainte contre l’enfant mort. « Non, pauvre petit, il a assez payé », dit Don Jacinto. Mais son fils : « Enfin, père ! Il a détruit notre Hispano-Suiza... »

JPEG - 213.5 ko
Kim et Altarriba, L’Art de voler, page 71 (détail)
© éditions Denoël Graphic

Front. Eduqué le soir par un cousin, maltraité par tous, Antonio fuit le village pour Saragosse, où le pire continue. Il n’y revient, faim et déception au ventre, que pour être engagé de force dans les rangs franquistes. Le portrait du capo du village, maniaque obtus et pervers, fait écho aux puissantes nouvelles sur la guerre d’Espagne, écrites à chaud, par Manuel Chaves Nogales : A feu et à sang (La Table Ronde). On y voit que la violence ne révèle pas les hommes : elle les avilit parce qu’ils sont prêts à tout.
Au front, Antonio père fuit aussitôt pour rejoindre les républicains. Il tombe sur les anars de la Centurie de France. Enfant, son fils a passé tous ses étés chez les anciens compagnons de son père, installés dans le sud de la France : « Ils ne cessaient de raconter et de répéter leurs histoires, je les écoutais. Ce furent des étés merveilleux. » Leurs paroles nourrissent L’Art de voler. C’est chez eux qu’il découvre la littérature française et, au milieu des années 60, son premier Tintin : Les Bijoux de la Castafiore.
Son père revient en Espagne quelques années après la fin de la guerre. Cette question taraude le fils et son livre : « Pourquoi mon père est-il revenu ? Pourquoi a-t-il accepté ce pacte franquiste : tu travailles et tu la fermes ? Comment a-t -il pu, comme tous les anarchistes, avaler autant de couleuvres depuis 1936 ? » La réponse circule dans le récit. La figure du père atteint ici au tragique muet, à un stoïcisme dont l’acte ultime ne peut être que la mort. Mais il lui faut, avant de le commettre, vivre tout ce que la vie lui impose.

JPEG - 231.5 ko
Kim et Altarriba, L’Art de voler, page 117.
© éditions Denoël Graphic

Bras replié. Sa femme, mère de l’auteur, est une bigote que tout acte sexuel fait souffrir : elle a placé toute sa tristesse dans l’exercice de la prière. A aucun moment, son fils ne la juge : c’est, elle aussi, une grande figure muette qui crie dans la nuit – mais autrement. « Elle est morte en 1998, dit-il. J’avais 46 ans. Sa figure agit en contrepoint de celle de mon père : Je suis le fils d’une nonne et d’un anarchiste. » Un détail troublant, qui ne figure pas dans le livre, révèle ce que pouvait être l’intimité – ou plutôt l’absence d’intimité – dans ces années et ce monde-là. Quand la mère cl’ Antonio entra à l’hôpital, on la mit sous perfusion d’un seul côté, car elle ne pouvait tendre l’autre bras : « Ni mon père ni moi ne nous en étions jamais aperçu, dit-il. Et, en effet, sur les photos, elle a toujours ce bras replié. Comment avons-nous pu ne jamais le voir, nous qui vivions, couchions avec elle ? J’ai pensé à sa vie. Ma grand-mère est morte à sa naissance et j’ai appris que mon grand -père, tenant la nouvelle née pour responsable, avait voulu la tuer. Il l’a lancée, mais une tante l’a rattrapée en lui arrachant le bras. Je reviendrai sur la figure de ma mère, pas tout de suite. Le livre s’appellera : La Mère manchote. »

JPEG - 363 ko
Kim et Altarriba, L’Aile brisée, page 6.
© éditions Denoël Graphic

Ce grand livre intime et historique, on peut en saisir l’esprit en lisant un célèbre poème de Miguel Hernandez, Vent du Peuple. Issu du peuple et en connaissant les douleurs, Hernandez était né la même année qu’Antonio père. L’Espagne a fêté l’an dernier le centenaire de sa naissance. Fils de paysans, républicain et combattant, le poète meurt dans une prison franquiste d’Alicante, à 32 ans, atteint de tuberculose. Citons-le : « Les vents du peuple me portent, / Les vents du peuple m’entraînent, / ils répandent le cœur / ils éclairent la gorge. / Je ne suis pas d’un peuple de bœufs, / mais d’un peuple saisi/ par les ossements des lions, / les défilés des aigles, / les files des taureaux/ avec l’orgueil en pavillon. / Jamais les bœufs n’ont séjourné/ dans les parages de l’Espagne. » Le poème date de 1936. Il appelle à la révolte contre le putsch et les valeurs qu’il porte. Antonio père aurait pu le crier. Il l’a dégluti en silence, pendant soixante ans, comme de l’huile de ricin.

Philippe Lançon

ANTONIO ALTARRIBA et KIM, L’Art de voler, traduit de l’espagnol par Alexandra Carraseo, Denoël Graphic, 2011, 216 p.

Cet article a paru dans Libération le 19 mai 2011. Nous le reprenons avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Un message, un commentaire ?

- ajouter un commentaire
Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.
    Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.