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yves saint laurent et le dessin de mode

par Domitille Éblé

[Juin 2019]

Dans la mode, deux principaux types de créateurs peuvent être distingués : ceux pour qui le dessin est la première étape de la création et ceux qui commencent par draper un textile sur un mannequin. Pour Yves Saint Laurent (1936-2008), couturier français reconnu pour le style qu’il a développé pendant quatre décennies, le dessin est au cœur du processus créatif des collections. Au départ de chaque création, le croquis permet au couturier d’exprimer sa vision et ses intentions ; il est le révélateur de son talent.

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Croquis original d’un ensemble de jour. Collection haute couture printemps-été 1966. Crayon graphite et échantillons textiles sur papier.
© Yves Saint Laurent

Les premiers croquis de mode du couturier conservés au Musée Yves Saint Laurent Paris datent de son adolescence, lorsqu’il était encore à Oran, ville algérienne où il est né et où il vécut jusqu’à ses dix-huit ans. Largement influencés par le peintre, décorateur et costumier Christian Bérard (1902-1949), ces dessins sont alors réalisés à la gouache sur papier coloré. Dans ces années, c’est surtout à travers la représentation de costumes de scène qu’Yves Saint Laurent exerce son trait. La silhouette apparaît dans des proportions parfaites, le visage est plus ou moins détaillé et l’intérêt se porte sur le vêtement et la représentation des matières.

Son intérêt pour la mode se manifeste réellement autour de 1953 quand il imagine une « maison de couture de papier » avec des « paper dolls ». Il crée alors deux collections accompagnées d’un programme détaillé, et onze poupées qui ont chacune leur propre vestiaire. La riche imagination du jeune homme et son goût se reconnaissent déjà. Il représente aussi bien des robes de jour en coton imprimé que des robes en velours de soie bordé de fourrure ou brodées de perles et de plumes. C’est d’ailleurs grâce à son trait et son dessin qu’il entre véritablement dans le monde de la mode et de la haute couture parisienne.

Le jeune Yves Saint Laurent hésite longtemps entre la mode et le théâtre. À travers les magazines, il contemple le dessin des illustrateurs de son temps. Du monde du spectacle, ce sont surtout les décors et les costumes qui l’inspirent. Il en tire alors des dessins qui ont des attitudes, un mouvement, et racontent déjà une histoire. Si certains dessins peuvent sembler maladroits, c’est qu’Yves Saint Laurent n’a jamais pris de cours de dessin. Il répond à ce sujet à Catherine Deneuve, dans une interview de 1986 : « Non, je n’ai jamais appris, et, d’ailleurs, j’étais un très mauvais élève. Je ne dessine pas très bien, j’ai seulement un peu d’expression [1]. » Ainsi, il ne réalise pas de dessins académiques, il est dans la sensation, et cherche d’abord à produire un effet par le tombé d’un tissu, l’attitude d’un mannequin, le mouvement d’un modèle.

En 1953, à peine âgé de dix-sept ans, Yves Saint Laurent participe au concours annuel du Secrétariat International de la Laine organisé à Paris, pour lequel il obtient, grâce à un projet dessiné, le troisième prix dans la catégorie « robe ». L’année suivante, il se présente de nouveau et remporte le premier et le troisième prix dans la même catégorie. Ce succès est l’occasion pour Yves Saint Laurent de rencontrer, grâce aux relations de son père, le rédacteur en chef du magazine Vogue Paris, Michel de Brunhoff, avec qui il correspond et à qui il envoie des illustrations de mode. Michel de Brunhoff, frappé par la ressemblance de son trait avec celui de Christian Dior, devient l’intermédiaire de leur rencontre. Enthousiasmé par son talent, le couturier décide d’engager le jeune homme à ses côtés dès l’été 1955.

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Croquis original d’un ensemble habillé d’inspiration espagnole. Collection haute couture printemps-été 1977. Feutre et crayon graphite sur papier.
© Yves Saint Laurent

Les premiers dessins de mode d’Yves Saint Laurent pour la maison Christian Dior sont en grande partie réalisés au crayon graphite, sur une feuille de papier à dessin au format vertical, de 32 x 12,5 cm, ce qui permet de représenter une silhouette sur toute la feuille. Il reprend ce format pour les croquis réalisés pour sa propre maison à partir de 1961. Le trait est libre, rapide, il n’y a pas d’hésitations ni de repentirs. Yves Saint Laurent dit qu’il dessine sans avoir d’idées en tête, cela lui vient au fur et à mesure : « Lorsque je prends un crayon, je ne sais pas ce que je vais dessiner, c’est-à-dire que rien n’est prévu, c’est le miracle de l’instant. Le trait. Je commence par un visage de femme et tout à coup la robe suit ou le vêtement se décide mais ce n’est pas une chose que j’ai pensé avant [2]. » Il construit son dessin en partant d’un détail, d’un visage, d’une épaule, et le reste en découle.

Au milieu des années 1970, le format évolue ; le couturier utilise désormais des feuilles au format plus standard de 29,7 x 21 cm. Il lui arrive alors de retourner la feuille pour dessiner à l’horizontal, afin d’y placer plusieurs mannequins. Au fil des années, les techniques changent également, les visages des mannequins paraissent plus androgynes. Il lui arrive d’utiliser des feutres ou du pastel pour illustrer des associations de couleurs, de motifs ou de matières. C’est notamment le cas pour la très célèbre collection « Opéra-Ballets russes » de l’automne-hiver 1976, pour laquelle près de trois cent croquis sont conservés. La collection suivante, d’inspiration espagnole, est aussi aux feutres de couleur avec le détail des coiffures, des tissus et parfois même des imprimés. Une décennie plus tard, pour la collection « Hommage aux peintres » du printemps-été 1988, la série des capes Braque est réalisée au pastel et crayon graphite, permettant au couturier de réfléchir à différentes harmonies colorées caractérisant son style.

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Croquis original d’une robe de soir long. Collection haute couture printemps-été 1983. Feutre sur papier.
© Yves Saint Laurent
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Croquis original d’un ensemble de jour. Collection haute couture printemps-été 1984. Crayon graphite sur papier.
© Yves Saint Laurent

Yves Saint Laurent est un dessinateur frénétique, il exprime toutes ses idées par ce médium. Chaque collection commence par un croquis, il peut y avoir des dizaines de croquis par silhouette. Lorsque le croquis est sélectionné pour devenir un modèle du défilé, celui-ci est nommé « croquis original », les autres restent alors des « croquis de recherche ». Le croquis original est transmis aux ateliers. Il est ainsi reproduit sur les différents documents qui vont servir à l’exécution du vêtement : les fiches du studio, appelées « feuilles de Bible », et les planches de collections. Il est rare que les croquis originaux soient annotés par le couturier, même si on retrouve parfois des indications de formes, de matières ou de couleurs. Une fois le croquis attribué à un atelier ou un mannequin, ces informations peuvent y être reportées.
Après la présentation de la collection aux clientes et pour la promouvoir dans la presse ou dans des catalogues d’exposition, Yves Saint Laurent réalise des illustrations de ses modèles. Ces dernières sont plus détaillées car le vêtement a déjà défilé, ce ne sont pas des documents de travail mais des outils de communication. Les illustrations sont généralement en couleur, au feutre ou au pastel, et les matières et les motifs y sont reproduits.

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Croquis original d’un ensemble de soir long. Hommage à Georges Braque. Collection haute couture printemps-été 1988. Crayon graphite et pastel sur papier.
© Yves Saint Laurent

Les croquis de mode d’Yves Saint Laurent expriment toujours une attitude, le mouvement y est palpable, tout comme la matière dans laquelle le vêtement doit être réalisé ou encore l’état d’esprit du dessinateur, selon l’assurance et la vivacité du trait. Il utilise toute la feuille, le trait est parfois interrompu par les bords de cette dernière. Il ne fait pas d’effets, chaque détail a son importance pour les ateliers, qui doivent « lire » son croquis. Rien n’est laissé au hasard, le sens du tissu transparaît. Pourtant, si chaque ligne est pensée, animée et dotée d’une vraie utilité pour la construction du vêtement, il ne s’agit jamais d’un dessin technique, car son trait garde une incroyable liberté. C’est un dessin intelligent, comme si Yves Saint Laurent modélisait le tissu et le transcrivait directement sur le papier, ce qui était peut-être le propre de son immense talent.

Domitille Éblé

Après un parcours classique en histoire de l’art et plusieurs stages au sein de musées, Domitille Éblé entre à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent en 2015 pour procéder à l’inventaire des croquis du fonds ballet réalisés par le couturier, afin de les mettre en ligne. Elle devient ensuite chargée de la collection arts graphiques du musée Yves Saint Laurent Paris et effectue le commissariat d’une exposition-dossier sur les dessins de jeunesse d’Yves Saint Laurent.


[1« Yves Saint Laurent par Catherine Deneuve », Globe, No.7, mai-juin 1986.

[2Yves Saint Laurent dans De fil en aiguille, film documentaire réalisé par David Teboul, 2002.

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