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yves saint laurent et la bande dessinée :
"la vilaine lulu"

par Domitille Éblé

[Juin 2019]

En 1956, le jeune Yves Henri Donat Mathieu-Saint-Laurent, alors âgé de vingt ans, travaille au côté de Christian Dior en tant qu’assistant et réalise parfois les croquis pour les collections. Le soir venu, un des employés de la maison, Jean-Pierre Frère, s’amuse à se travestir : « Souvent, après six heures, un collaborateur de Christian Dior se déguisait. Un soir, il avait remonté ses pantalons jusqu’aux genoux. Je me souviens, il portait de longues chaussettes noires. Dans la cabine des mannequins, il avait trouvé un jupon de tulle rouge et un chapeau de gondolier. Tout petit, presque inquiétant, avec son air têtu et rusé, il m’avait impressionné et je lui avais dit : « Tu es la vilaine Lulu [1] ».

De cette anecdote naît le personnage de La Vilaine Lulu, qui inspire à Yves Saint Laurent une bande dessinée facétieuse, réservée aux « enfants sadiques ou avancés », comme le souligne son auteur en sous-titre d’une des planches. Le lecteur suit les aventures d’une petite fille, la Vilaine Lulu, au cours de vingt-quatre histoires, telles que « Lulu à l’école » ou « L’année Lulu ». Toujours vêtue de la même manière, un t-shirt noir à manches blanches, une jupe rouge, des collants noirs et un chapeau de gondolier, elle est accompagnée de son animal de compagnie, un rat blanc. Son propre langage ponctue les dialogues, avec ses expressions favorites, « Pluck » et « Schmuck ».

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Yves Saint Laurent, « Les métamorphoses de La Vilaine Lulu »,
planche reproduite sur les pages de garde de l’album, 1956.
© Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris

Yves Saint Laurent surprend son lecteur par l’imaginaire qu’il crée, bien loin du milieu de la haute couture, marqué par des chutes inattendues. Une petite note au début de la bande dessinée met en garde le lecteur : « L’auteur prévient qu’il est inutile d’essayer de le psychanalyser à travers son héroïne. Contrairement à ce que pensait Gustave Flaubert lorsqu’il affirmait : “Madame Bovary, c’est moi !”, l’auteur tient à préciser qu’il est hors de question qu’il déclare à son tour : “La Vilaine Lulu, c’est moi !” [2] » Cette mise en garde est nécessaire, car la bande dessinée peut être mal interprétée. Connu pour sa timidité, Yves Saint Laurent dévoile ici son humour et son esprit en parodiant des scènes de la vie quotidienne des milieux aisés et en dépeignant avec provocation son époque.

À première vue, la Vilaine Lulu paraît mignonne, calme et inoffensive, pouvant se rapprocher des héroïnes de bande dessinée pour enfants, mais au fil de l’histoire elle se révèle de plus en plus insolente et rebelle. Prenons l’exemple de l’épisode « Lulu et la grâce » : un matin, La Vilaine Lulu se trouve touchée par la grâce, elle décide alors d’entrer dans une église, devient organiste puis infirmière. Au lieu de soigner ses patients, elle gave les nourrissons, envoie des traitements rayons aux « vieillards » pour les rendre « beaux et bronzés » et tue les incurables. Du petit ange qui souhaite faire de bonnes actions, elle devient un véritable démon.

Le Musée Yves Saint Laurent Paris conserve une soixantaine de planches formant vingt et une histoires. Seule la moitié de ces dernières ont été publiées. Les autres sont inédites et, a contrario, certaines des planches éditées sont manquantes dans nos collections. Yves Saint Laurent utilise le même papier et le même format (32 x 12,5 cm) que pour ses croquis de mode, en le disposant cette fois-ci non pas à la verticale mais à l’horizontale. Il divise l’espace en petites vignettes et chaque histoire se compose d’une à six planches. Le dessin est au crayon graphite et au crayon de couleur rouge. Le trait, naïf et enfantin, est très éloigné de ses autres dessins. Il cherche à raconter une histoire de manière brève mais compréhensible. Le texte ponctue les images. Il explique dans une interview [3] qu’il n’a pas de scénario ; il ne construit pas d’histoire, celle-ci lui vient au fil du dessin. Cette liberté d’expression se retrouve dans son trait et fait de cette bande dessinée une œuvre graphique avant tout.



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Yves Saint Laurent, trois planches originales de La Vilaine Lulu,
épisode « Lulu et la grâce », 1956.
Crayon graphite et crayon de couleur sur papier.
© Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, Paris

Elle fut d’abord réalisée dans l’intimité et réservée à quelques proches. Mais un premier article sur La Vilaine Lulu est publié dans le magazine Vogue Paris en août 1964. Son auteur, Robert Doisneau, explique la genèse du projet et les planches d’« Histoire d’œufs de Pâques », « Lulu au zoo » et « Quel enfant prodige ! » sont reproduites avec l’article. En 1967, sur les conseils de Françoise Sagan, la maison d’édition Tchou publie la bande dessinée en album. Les planches originales sont alors légèrement modifiées. Deux versions sortent en 1967, un album relié et une édition de luxe en grand format, éditée à trois cent cinquante exemplaires. En 2003, La Vilaine Lulu est rééditée en album par la même maison. Certains exemplaires de la version luxe sont signés par le couturier et sont vendus en amont dans le magasin parisien Colette. Enfin, la dernière version date de 2010 et a été publiée par les éditions de La Martinière dans une version moins longue, retirant certaines pages de titre et le dessin concluant les histoires qui se trouvaient dans les éditions Tchou. Une seule version étrangère a été publiée, en japonais, aux éditions Kawade Shobo Shinsha en 2009. Pour la publication, les contrastes de couleurs ont été accentués, le trait est plus appuyé afin de faciliter la lecture et la compréhension des planches et certains textes et dessins ont été ajoutés. La bande dessinée a aussi été adaptée pour la télévision française et japonaise.

Il est difficile de savoir si Yves Saint Laurent lisait des bandes dessinées, les sources n’existent pas ; mais il en connaît les codes et les applique ici. Cette œuvre est révélatrice de la virtuosité du couturier, capable de changer de style et de registre. Le trait est très éloigné de ses croquis réalisés pour les collections ou pour les spectacles, ce qui montre la diversité de son dessin et de sa création. Dans plusieurs entretiens, il avoue qu’il aurait aimé être écrivain, pourtant aucun de ses écrits n’a été publié. De même, il n’a jamais évoqué son désir d’être dessinateur de bande dessinée. La Vilaine Lulu demeure un exemplaire singulier, révélateur de l‘humour acéré d’Yves Saint Laurent, dont seuls ses proches peuvent témoigner.

Domitille Eblé


[1Yves Saint Laurent, La Vilaine Lulu, Paris, Editions Tchou, deuxième parution 2003.

[2Yves Saint Laurent, La Vilaine Lulu, op. cit.

[3Entrevue télévisée avec Philippe Collin, émission Le Nouveau Dimanche. Diffusé le 28 mai 1967 sur la 2ème chaine.

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