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la bande dessinée raconte la mode

par Thierry Groensteen

[Juin 2019]

À égalité sans doute avec celui de la danse et celui du cheval, l’univers de la mode a toujours fait rêver les jeunes filles. Mais, à la différence des deux premiers, il continue, bien après l’adolescence, d’intéresser les lectrices de tous âges. Alors que la bande dessinée a longtemps privilégié un lectorat majoritairement masculin (ces dames, nous disait-on, préféraient les romans-photos), il n’y a rien d’étonnant à ce que les auteurs et les éditeurs désireux de s’adresser aussi au « beau sexe » aient fait de la mode un sujet récurrent.

Fluffy Ruffles hanta les pages du New York Herald en 1907-08. Dans ce comic strip jouissant d’une pleine page, les dessins ne sont pas encadrés et ils sont accompagnés de quatrains versifiés. L’illustrateur se nomme Wallace Morgan (1875-1948) et l’auteur des textes est Carolyn Wells.
Sans le sou, Fluffy Ruffles s’essaie successivement à tous les métiers : vendeuse, étalagiste, nounou, fille de laiterie, cavalière, institutrice, professeur de danse ou de bridge, mais elle ne réussit jamais à s’imposer et persévérer dans une activité car les hommes qui l’entourent ne pensent qu’à flirter avec elle. Une bande dessinée sur la difficulté pour une jeune femme d’être indépendante et sur le harcèlement sexuel au travail ; étonnamment moderne, en somme, et, sous l’apparence d’une comédie de mœurs souriante, quelque peu subversive dans son propos.

Fluffy connut le succès, principalement auprès des lectrices, qui se mirent à prendre modèle sur ses vêtements : veste ajustée, ombrelle et large chapeau à plume. (Une page la montrera dans une autre tenue – un « domino » – à l’occasion d’un bal costumé.) Le Herald invitait les lectrices à l’imiter et organisa un concours pour désigner celle qui ressemblerait le plus à l’héroïne, au physique et au moral. Un album Fluffy Ruffles, réunissant dix-sept de ses « mésaventures », fut publié chez D. Appleton and Co. Des chansons lui furent dédiées et Fluffy Ruffles inspira même une comédie musicale à Broadway, qui connut 48 représentations entre le 7 septembre et le 17 octobre 1908. Fluffy était partout et donnait le ton. J’ignore ce qui précipita la fin précipitée d’une série pourtant en pleine gloire.

Pour une héroïne, il y avait une situation plus avantageuse, plus romanesque que d’être dactylo ou infirmière, c’était de travailler dans la mode. Plusieurs working girls de la bande dessinée de presse américaine (les comic strips) y ont fait carrière.
C’est le cas de Tillie Jones, surnommé Tillie the Toiler (« Tillie la trimeuse ») dans la série de bande dessinée de Russ Westover diffusée par le King Features Syndicate du 3 janvier 1921 au 15 mars 1959. Tillie est une garçonne libérée et indépendante employée dans une entreprise de mode dirigée par un certain J. Simpkins. Elle travaille surtout au siège, dans les bureaux, mais joue les mannequins à l’occasion. Et bien sûr elle est toujours impeccablement habillée selon la mode du jour.

Winnie Winkle, héroïne du daily strip Winnie the Breadwinner publié aux États-Unis par Martin Branner (alors qu’en France nous avons surtout connu son petit frère Bicot), s’est essayée à toutes sortes de métiers et a épousé un ingénieur en 1937, mais après la guerre elle travaillera plus durablement dans l’industrie de la mode, finissant même par diriger elle-même une maison de couture. Or, quand elle était encore de condition relativement modeste, celle que les Français connaissaient sous le nom de Suzy se caractérisait déjà par la richesse de sa garde-robe. Ses tenues toujours renouvelées dressaient un véritable panorama de la mode des années vingt et trente. Branner était connu pour dessiner de jolies filles, et son épouse était sa conseillère personnelle pour ce qui est des habits portés par son héroïne.

En Grande-Bretagne, l’héroïne du strip éponyme Tiffany Jones, publié dans le Daily Sketch de 1964 à 1977, une rayonnante jeune femme de dix-neuf ans, était mannequin (on ne disait pas encore top model). La dessinatrice, Pat Tourret, cultivait un style délicat, gracieux et racé qui était pour beaucoup dans la séduction exercée par Tiffany, cette incarnation des swinging sixties.

En France, certains épisodes de 13 rue de l’espoir, le soap dessiné par Paul Gillon (sur un scénario de Jacques et François Gall) pour France Soir de 1959 à 1972 – dont la jeune héroïne, Françoise Morel, jeune fille française bien sous tous rapports, représentait elle aussi superlativement la décennie qui révéla Bardot et les Beatles –, se déroulent également dans cet univers.

Et puis il y a eu Valentina, photographe de mode, personnage marquant de la bande dessinée italienne moderne, qui a traversé trois décennies sous le crayon de son créateur Guido Crepax. Apparue en 1965 dans le mensuel Linus, avec sa frange iconique à la Louise Brooks, c’est un personnage complexe et une femme complète : elle a connu l’anorexie, elle vivra la maternité, elle professe des opinions politiques, elle est bisexuelle et a une vie fantasmatique des plus riches. Crepax lui a construit une personnalité et une biographie. Son compagnon, Philip Rembrandt, est critique d’art, mais elle-même exerce le métier de photographe de presse et réalise de nombreux shootings de mode avec des modèles plus ou moins déshabillés. Ainsi l’art qu’elle pratique est-il le même que celui dans lequel l’Italien excellait : c’est l’art du cadrage.

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Guido Crepax, Valentina : Andante (1982)
© Archivio Crepax, Milan

Dans un registre plus léger, Fashion Weak, de Caroline de Surany et Anne-Olivia Messana (Delcourt, 2017), s’attache au parcours d’Adélaïde, jeune femme gaffeuse qui se fait éconduire par toutes les maisons de couture dans lesquelles elle cherche à se faire engager, mais réussit à s’imposer comme rédactrice de mode.

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Caroline de Surany et Anne-Olivia Messana, Fashion Weak (2017)
© éditions Delcourt

Les mangas ne sont pas en reste, avec la série d’aventures sentimentales de Yazawa Ai Gokinjo, une vie de quartier, et son sequel Paradise Kiss. Dans le premier cycle, Mikako Kōda, dix-sept ans, est en première année à l’école de mode Yazawa. Son but : créer sa marque de vêtements et tenir sa propre boutique. Paradise Kiss reprend des personnages de la série précédente et met en scène l’atelier où plusieurs étudiants de l’école de mode travaillent à fabriquer des vêtements.

Les Talons aiguilles rouges, de Ogawa Chise, relève, quant à lui, du genre « Boy’s Love » et se déroule dans l’univers de la mode parisienne. On découvre qu’Abalkin, le charismatique couturier qui affole les femmes par ses créations mais aussi par son physique androgyne, n’est que le prête-nom du véritable designer de la marque, qui travaille dans l’ombre depuis des années.

Destins contrastés

Dans la période plus récente, on retiendra Madila, série en 4 tomes de Chantal de Spiegeleer, au Lombard (1988-1995 ; plus une intégrale en 2008 qui contient le 5e épisode, Les Yeux dans les yeux).
L’héroïne, Bacardi Coca, est d’abord vendeuse chez Calypso, une boutique de prêt-à-porter, et dès la troisième planche de ses aventures la dessinatrice se plaît à présenter une demi-douzaine de modèles aux motifs imprimés et aux couleurs vives. Bacardi a des états d’âme : « Parfois j’en ai ma claque de cette mode qui n’arrête pas de bouger. Du vent qui coûte cher, pour des gens superficiels comme moi, vides de sens mais avides de passion… comme moi. » (tome 1, pl. 7.)

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Chantal de Spiegeleer, Madila, t. 3 : Octavie, planche 11
© éditions du Lombard

Mais tout cela se passe à Madila, « ville d’évasion, de mode, de cinéma », et l’on devine que Bacardi gravira rapidement les échelons du rêve. Elle fréquente les vernissages, les soirées chics. Devenue top model, elle est remarquée par un producteur pour sa ressemblance avec l’actrice Louise Brooks – encore elle. En six mois, elle se métamorphose en parfait sosie de la star de Loulou et du Journal d’une fille perdue et tourne des films sous le nom de son modèle. C’est le tome 3, Octavie, qui intéresse plus précisément notre sujet, puisqu’il se déroule dans la maison de couture Brink, dont la styliste, Octavie Brink, travaille à la fois sur son prochain défilé et sur la conception des costumes d’un film qui s’appellera L’Oasis. Chantal de Spiegeleer montre les croquis, les essayages, les ateliers (cf. les planches 5, 8, 12) puis le défilé (planches 10 et 11). L’autrice s’inspire ici de sa propre expérience. De 1975 à 1980, elle avait elle-même travaillé, en Belgique, dans différentes boutiques de vêtements : Cacharel, Daniel Hechter et, plus brièvement, Armani et Coco Chanel.


Exactement à la même époque, la bande dessinée belge offre un exemple très différent de jeune femme prise dans les feux de la célébrité. Dans Le Destin de Sarah (quatre albums chez Glénat en 1986 et 1991), de Marc Hernu, l’héroïne est une orpheline qui travaille comme caissière dans un supermarché et est sans cesse harcelée par les hommes. Remarquée par un photographe, elle est recrutée comme modèle pour des photos de charme. Quand elle prend conscience du pouvoir qu’elle exerce sur les hommes, elle devient arriviste, cynique, dominatrice. On la verra poser pour des artistes, séjourner dans la villa avec piscine d’un producteur de cinéma. Mais Hernu ne ménage pas son personnage : Sarah est enlevée par un homme d’une repoussante laideur dans le tome 2, victime d’un chantage à la sextape dans le tome 4. De ce thriller sur la société de l’image, on retient surtout les moments les plus sombres, étapes sur la voie d’une déchéance annoncée.

Chantal de Spiegeleer n’est pas la seule autrice de bande dessinée francophone à connaître le monde de la mode de l’intérieur. Il y a Annie Goetzinger, dont nous parlerons plus loin. Il y a aussi Nicole Lambert, la future créatrice des Triplés, qui avait commencé une carrière de mannequin au début des années soixante, au sein de l’agence Models International. Cover girl pour Elle et Mademoiselle Âge Tendre, elle finançait ses études en apparaissant dans des publicités. Pour les séances de photo, elle portait les vêtements des plus grandes maisons. Il lui arriva aussi de défiler, pour Courrèges ou Dior. Tombée amoureuse du dessinateur humoristique Kiraz, Nicole, déjà mariée à l’époque, quitta son époux pour vivre cette passion.

Le printemps des Parisiennes

Né au Caire en 1923, Edmond Kirazian dit Kiraz a commencé à publier un « Carnet de belles » dans Samedi Soir en août 1953, rubrique qu’il poursuivra ensuite jusqu’en 1964 dans Ici Paris. Marcel Dassault lui ouvre les portes de Jour de France et il y donnera un grand dessin en couleur chaque semaine, faisant de ses Parisiennes – inspirées des silhouettes qu’il observait dans les lieux publics – une sorte d’archétype des jeunes femmes séduisantes, sexy, sophistiquées, mutines et un peu écervelées. Longilignes, arborant des fesses en forme de pommes, une taille de guêpe, et perchées sur des jambes démesurées, les Parisiennes (objet d’une dizaine de recueils, et très demandées en publicité) étaient aussi des ambassadrices de la mode française. « Kiraz captait, dira Christian Lacroix, semaine après semaine, l’essence de la mode, d’une manière qui était celle d’un couturier. » Le fait est que l’élégance des Parisiennes a laissé une empreinte en retour sur plus d’un créateur. Selon la journaliste Anne de Kinkelin, qui fut la rédactrice en chef du site joyce.fr consacré au luxe, le style de grands couturiers (Dior, Chanel, Courrèges, Cardin, Lacroix, Scherrer) et celui de pionniers du prêt-à-porter aurait été influencé par les dessins de Kiraz.

Ce dernier est l’auteur d’une seule bande dessinée, La Parfaite Secrétaire, parue chez Denoël en 1967. L’année même où Yves Saint-Laurent publie sa Vilaine Lulu chez Tchou et où Paco Rabanne travaille sur les costumes du film Barbarella, pour Roger Vadim. La grande exposition Bande dessinée et figuration narrative présentée en cette même année 1967 au musée des Arts décoratifs, et les toiles de Roy Lichtenstein qui, depuis quelques années, recyclent l’imagerie des comic books, ne sont sans doute pas étrangers à ce qui se cristallise à ce moment-là. La bande dessinée n’est pas encore reconnue comme le « neuvième art » mais elle est soudain devenue tendance, intéressant des créateurs venus d’autres disciplines.

De nombreux journalistes ont relevé la filiation qui relie les dessinatrices des années 2000 Pénélope Bagieu, Margaux Motin, Diglee ou Madeleine Martin au « grand ancien » Kiraz et à ses Parisiennes. À propos de Pénélope Jolicoeur, « double » graphique de Bagieu, L’Express observait : « C’est la Parisienne de Kiraz passée au filtre de Bridget Jones ». On peut trouver surprenantes les similitudes entre les créatures fantasmées par un dessinateur mâle et les jeunes femmes que dessinent les nouvelles reines de l’autofiction – dans une variante qui fut un temps baptisée « girly », terme désormais récusé par les intéressées – ou bien y voir le signe que, dans cette veine à succès de la bande dessinée contemporaine, il entre quelque chose de régressif. En effet les personnages que représentent les dessinatrices précitées sont, sinon nécessairement parisiennes, en tout cas très ancrées dans un mode de vie urbain, préoccupées de beauté et de shopping, dépensières, et finalement cantonnées dans la sphère de la futilité. (À elles aussi la publicité s’intéresse, notamment pour vanter des produits cosmétiques.) Le genre a du reste fait polémique, et ce n’est pas ici le lieu d’y insister, ou alors pour concéder qu’il y entre aussi une part non négligeable d’autodérision.

La filiation n’est pas seulement dans le regard porté sur la féminité (même si les filles de Bagieu ou Motin sont davantage des girls next door, quand celles de Kiraz paraissaient inaccessibles), mais dans le graphisme : une certaine forme d’élégance dans la stylisation, un modernisme pimpant, un je-ne-sais-quoi de chic qui rachète le côté trash de certains épisodes.

Les habits de l’enfance

Mais revenons à Nicole Lambert. Compagne de Kiraz pendant quelques années, elle avait elle aussi toujours dessiné. Elle avait percé comme styliste pour Bonpoint et d’autres marques pour les enfants, créant des jouets, des meubles, des vêtements. Mais elle était tentée par une carrière dans la bande dessinée. C’est en 1983 qu’elle crée, dans les pages de Madame Figaro, les personnages qui la rendront célèbre : Les Triplés, que salueront six albums chez Hachette puis, à partir de 1998, une série d’autres ouvrages publiés à l’enseigne de sa propre maison d’édition.

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Nicole Lambert, Les Triplés, paru dans Madame Figaro le 6 novembre 2010
© chez l'auteur

Dans la famille « bon chic bon genre » des Triplés, la mode est loin d’être absente. Elle intéresse l’élégante jeune maman mais aussi les bambins de quatre ans, deux garçons et une fille, tous également blonds. Une page récente résume d’ailleurs l’évolution de la mode en trente ans : à gauche, la mère et ses rejetons apparaissent dans leur tenue des années 1980 : serre-tête, manteaux anglais, socquettes blanches, robes à smocks, écossais ; à droite, ils sont représentés à la mode d’aujourd’hui : doudounes, perfecto, paraboot, converse, jeans, stilettos… La mère est plus d’une fois montrée devant son dressing, qui apparaît d’une grande richesse, en matière de robes et manteaux comme de chaussures.
Les trois bambins, eux-mêmes toujours bien habillés, propres sur eux et bien peignés, sont fiers d’avoir une mère aussi chic. Dans la planche publiée le 7 juin 2008, en arrêt devant une vitrine, ils cherchent à la convaincre d’acheter une magnifique robe du soir bleue. « Mais les enfants où voulez-vous que je mette une robe pareille ? » demande la mère, pragmatique. « T’auras qu’à la mettre dans ton placard ! » rétorque l’un d’eux. Ce qui est évident à leurs yeux, c’est qu’une aussi belle tenue ne peut être destinée à nulle autre qu’à leur mère.

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Nicole Lambert, Les Triplés, paru dans Madame Figaro le 21 novembre 2009
© chez l'auteur

Naturellement, la petite fille ne manque pas de s’identifier à elle et de se projeter dans l’âge où elle pourra à son tour jouer les élégantes. La planche du 17 mars 1990 nous la montre minaudant, en petite culotte, dans un lieu qu’on suppose être le dressing maternel : elle enfile une paire d’escarpins puis s’empare d’un chapeau (un modèle de la maison Chanel) dont elle se coiffe avant de lâcher, mutine : « Paris sera toujours Paris ! »

En dehors des Triplés, l’histoire de la bande dessinée a peu abordé la mode pour jeunes enfants. Dans des séries comme Buster Brown, de Richard F. Outcault (1902), ou Mama’s Angel Child, de M.T. « Penny » Ross (1913 ?), les héros en titre sont des enfants – un garçon d’une dizaine d’années et une fillette – évoluant dans la haute bourgeoisie et par conséquent tirés à quatre épingles (s’autorisant de l’homonymie, la Brown Shoe Company, installée dans le Missouri, achètera le droit d’utiliser le personnage pour faire la réclame de ses chaussures). Mais ce sont surtout les toilettes somptueuses de leurs mères qui retiennent l’attention. Et les habits que portent les jeunes héros finissent souvent souillés ou en lambeaux, victimes des farces et autres initiatives destructrices de Buster ou des cauchemars du « petit ange à sa maman ».

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R. F. Outcault, Buster Brown dans l’édition de Pierre Horay

Les héros des séries enfantines modernes appartiennent plutôt à la classe moyenne et portent des vêtements très ordinaires, avant tout choisis pour leur côté pratique et résistant. Une planche de Boule et Bill, par Roba (gag n° 946) montre le père conduisant Boule chez un tailleur pour enfants : « Maman a raison. Il est temps de t’acheter un costume plus à la mode ! » En cabine d’essayage, Boule enfile, la mine renfrognée, une série de tenues qui ne recueillent l’approbation ni du père ni du chien Bill, et revient finalement à la maison vêtu de son éternelle salopette : « C’est le boum des vingt prochaines années ! »

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Jean Roba, Boule et Bill
© éditions Dupuis

On mentionnera ici un épisode de la série policière de Chester Gould Dick Tracy, paru en 1949. Dans ce récit, deux personnages secondaires, B.O. Plenty et son épouse Gravel Gertie, un couple au physique plutôt ingrat (lui arbore en permanence une barbe en bataille), ont une petite fille ravissante qu’ils prénomment Sparkle. Le monde entier s’entiche d’elle aussitôt et l’enfant star ne tarde pas à faire la couverture d’un magazine, avant d’inspirer des lignes de produits à son nom. Un créateur à succès de vêtements pour enfants, du nom de Talcum Freely, la choisit pour incarner sa nouvelle collection. Le père tient à assister aux shootings et se querelle plus d’une fois avec Freely, notamment lorsque celui-ci veut couper les longs cheveux de la fillette pour que l’on voie mieux la robe. Le styliste finit assassiné par un autre créateur de vêtements, Sketch Paree, à l’esprit dérangé (il parle à une poupée comme si elle était vivante).

Défilés à haut risque

Ce récit qui fait entrer la criminalité dans l’univers supposé feutré et glamour de la mode annonce un certain nombre de bandes dessinées modernes qui semblent s’être concertées pour nous en montrer l’envers et le dépeindre, au contraire, comme un monde impitoyable.
La série de Christophe Bec, Stéphane Betbeder et Pasquale Del Vecchio Les Montefiore est l’une des plus critiques. Consacrée à la vie d’une grande maison de haute couture milanaise, elle compte deux tomes parus chez Glénat, dans la collection « Grafica », en 2013 et 2014 : Top model puis Contrefaçon. On y assiste à des luttes pour le pouvoir qui pourraient se dérouler dans n’importe quelle entreprise, mais le tome 2 dénonce les conditions de travail des « petites mains » – parmi lesquelles des enfants – travaillant dans les ateliers en Chine pour confectionner des vêtements contrefaisant les créations des grandes marques. L’usine chinoise est investie par les forces de police au moment précis où, à Milan, se déroule la présentation de la nouvelle collection automne-hiver.

Le défilé bi-annuel est le moment le plus emblématique dans la vie d’une maison de couture. Les auteurs de bande dessinée l’ont bien compris, qui reviennent avec insistance sur la préparation et le déroulement de ce moment à haut risque où se joue une saison. Dans un récit criminel, c’est, par excellence, le moment que les adversaires de la maison chercheront par tous les moyens à saboter.


Ainsi, dans l’album d’Anne Chatel, Cremoux et Garnier Lili chez les top-models (éphémère tentative de résurrection du personnage de l’Espiègle Lili, chez Vents d’Ouest, en 1996), Lili devient l’assistante de Jean-Paul Gaultier, le temps de sauver un défilé à la préparation particulièrement chaotique. Ce sont d’abord les croquis de la nouvelle collection qui sont volés, puis un manque de couturières pour réaliser 112 pièces en dix jours, enfin un sabotage des circuits électriques. La faute à un concurrent déloyal, Tchang Han Toc, et à ses exécutrices des basses œuvres Bianca et Viperina.

De même, dans Victime de la mode, le troisième épisode de la série Franka, deuxième période (Les Humanoïdes associés, 2007), Henk Kuijpers relate comment la jeune styliste Laura Lava réussit, avec l’aide de l’héroïne, à déjouer les manigances de « Madame Maude », un grand nom de la mode, à laquelle elle avait osé tenir tête. Invitée à une fête sur le yacht personnel de Madame Maude sur la Côte d’Azur, qui a pour nom « La Couture », Franka observe : « On se croirait dans les pages people des magazines. Sauf que les types en costard ont l’air de sortir des pages politiques ou des cours de la Bourse. Une chose est claire ici : la mode, c’est du gros business !  » Dans cette histoire, un orfèvre transforme des bijoux en gadgets dignes d’un James Bond : les boucles d’oreille ont un petit radio-émetteur intégré, et un collier devient une bombe mortelle.

Fantasio se marie, le Spirou de Benoît Féroumont (Dupuis, 2016), est d’inspiration assez semblable. Seccotine y participe au défilé de Linda Garuchi. Elle et Spirou (posté dans les coulisses) veulent empêcher le vol d’un bijou, loué pour la circonstance ; la créatrice ignore que ce bijou fait partie d’une parure aux pouvoirs magiques, très convoité. Au nez et à la barbe de nos héros, le mannequin qui présente la robe de mariée joue, littéralement, les filles de l’air, emportant le bijou avec l’aide de sa mère postée sur les toits. La scène du défilé (évoquée en couverture de l’album) et de ses préparatifs occupe 10 pages. Elle permet à Féroumont de se faire plaisir en dessinant Spirou au milieu d’une série de jolies filles en (très) petite tenue.

Mais le défilé le plus drôle est incontestablement celui imaginé par Pétillon dans l’album L’Affaire du top model (Albin Michel, 1995). Le top model vedette Sonia Esperanza a provoqué la fureur d’une secte qui a vu dans une robe qu’elle portait « une profanation de sa tenue rituelle ». Jack Palmer est chargé de la protéger. Sonia participe au défilé de Bergeri Verlatche, « l’étoile montante de la mode » et, au moment où elle s’avance sur le podium, l’exécuteur chargé de lui régler son compte se rue sur elle. La scène est commentée, avec une impassibilité irrésistible, par le présentateur du défilé : « Sonia Esperanza en tailleur en peau de lamantin grattée et imprimée façon lézard. Voici que se précipite un spectateur armé d’un couteau ! Il porte un costume croisé très classique en laine bleue. Il est ceinturé par un garde du corps portant un feutre à large bord et un trench coton-polyamide. »

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René Pétillon L’Affaire du Top Model
© éditions Glénat

D’autres bandes dessinées adoptent un ton nettement plus sombre pour évoquer les turpides qui agitent l’univers de la mode et les psychoses de certains de ses acteurs.
Je songe notamment à Fashion Beast, écrit par Alan Moore en 1985, d’après un scénario de film jamais porté à l’écran (Panini, 2013, 2 tomes). S’inspirant de La Belle et la Bête, le scénariste britannique (avec Facundo Percio au dessin), racontait comment une jeune femme nommée Doll Seguin, initialement vestiairiste dans une discothèque, devenait l’égérie de Célestine, un couturier célèbre et influent vivant reclus dans une pièce de son atelier. Le personnage s’inspirerait de Christian Dior, et explique que sa vocation vient du fait que sa mère lui offrait des poupées avec lesquelles jouer. Le récit baigne dans une atmosphère crépusculaire ; comme dans d’autres œuvres de Moore, le monde est sous la menace d’un hiver nucléaire.

Pour prendre un exemple dans les mangas, je retiendrai aussi Helter Skelter, de Okazaki Kyôko (Casterman, 2007), qui a pour protagoniste Ririko, un top model au visage et au corps jugés d’une beauté parfaite, absolue, en réalité façonnés par la chirurgie esthétique. Au faite de sa gloire, la star peine cependant de plus en plus à camoufler ses imperfections, et se trouve supplantée par une beauté de quinze ans. Elle se transforme alors en criminelle… La cible de ce récit d’horreur psychologique est toutefois moins la mode comme telle que l’industrie de la beauté.

Les critiques les plus acérées à l’endroit de la mode, c’est, de manière assez inattendue, dans l’ouvrage déjà cité Lili chez les top models que je les ai trouvées, placées dans la bouche d’un universitaire, le professeur Minet (!). Ce dernier dénonce en effet pêle-mêle « un corps de métier qui a asservi la femme pendant des siècles, et qui continue à imposer son diktat à de jeunes écervelées », un « univers de superficialité où triomphe le culte des apparences » et un « panier de crabes rempli de ratés des Beaux-Arts ». Il se laissera pourtant amadouer par Jean-Paul Gaultier – qui en fait son conseiller historique – et surtout par les beaux yeux de la star américaine Mado (inspirée de Madonna), égérie du couturier. Minet se convertira au point d’accepter de participer au défilé, dans une tenue de chevalier.

L’élégance selon Annie Goetzinger

Pour refermer cet article sur le regard porté par les auteurs de bande dessinée sur l’univers de la mode, on ne peut mieux faire, sans doute, que d’évoquer Annie Goetzinger (1951-2017). Ses aïeules et grand-tantes confectionnaient elles-mêmes leurs vêtements, et Annie grandit dans un univers de tissus, de boutons et de rubans.
À l’origine, la dessinatrice étudie le dessin de mode aux Arts appliqués, entre 1967 et 1971. Elle avait alors l’ambition de réaliser des costumes de théâtre. Un rêve qu’elle ne pourra concrétiser qu’en une seule occasion, en collaborant, pour les décors et costumes, à une production d’Autant en emporte le vent au Théâtre Marigny, en 1984.
Dans tous ses albums (de Casque d’Or à La Demoiselle de la Légion d’honneur, de L’Agence Hardy aux Apprentissages de Colette), Goetzinger porte une attention particulière aux tenues de ses héroïnes – qu’elle ne craignait pas pour autant de dévêtir à l’occasion. Son trait léger, raffiné, apparaît en lui-même comme la quintessence de l’élégance graphique.

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Annie Goetzinger, projet de couverture pour Félina.
Collection MEL / Cie des Arts
© éditions Dargaud

De 1978 à 1986, elle illustre, sur des scripts de Victor Mora, les aventures feuilletonesques et parodiques de Félina, une aventurière masquée (dompteuse de panthères noires !) dont le costume n’est pas sans évoquer lointainement celui de Catwoman. Sur les pages de garde des trois albums, la dessinatrice représente Felina en paper doll et lui confectionne une garde-robe faite de somptueux atours.

En 1987, l’album Charlotte et Nancy (quatrième volume de la série des « Portraits souvenirs », avec Pierre Christin), conte les aventures de deux amies de lycée, issues de milieux sociaux différents et « montées » simultanément à Paris, qui découvraient le milieu de la mode où elles entendaient faire carrière comme stylistes. Elles débutent dans une entreprise minable de prêt-à-porter ; inventent, un peu plus tard, une collection à partir des lettres de l’alphabet ; créent les costumes d’un opéra de Lully, et se font finalement engager par le couturier Frank Solal (un clin d’œil malicieux, page 67, montre Jack Palmer assistant à la présentation de la collection et se faisant embarquer par les agents de sécurité).

Depuis une vingtaine d’années, la bande dessinée a vu se développer la vogue des biopics. Après avoir concerné les peintres, les écrivains, voire les chanteurs, elle a commencé à s’intéresser aux créateurs de mode. On a vu paraître un album facétieux de Tiffany Cooper sur Karl Lagerfeld, un autre trop sage de Pascale Frey et Bernard Ciccolini sur Coco Chanel. Annie Goetzinger allait trouver la bonne distance et le ton juste pour évoquer la légende de Christian Dior. Jeune Fille en Dior (Dargaud, 2013) retrace l’aventure de la prestigieuse maison de couture telle qu’elle se développa dans la dernière décennie de la vie de Dior, entre 1947 et 1957, vu à travers le regard ingénu et émerveillé de Clara Nohant, une jeune journaliste (« aux faux airs d’Audrey Hepburn ») que l’on verra se métamorphoser en parisienne élégante. L’album évoque toutes les étapes du processus de création, depuis le croquis initial jusqu’à la confection des modèles dans les ateliers. Goetzinger fait naturellement la part belle aux créations du grand homme, dessinant en pleine page quelques-unes de ses plus belles robes.

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Annie Goetzinger, Jeune Fille en Dior
© éditions Dargaud

On feuillette les pages de l’album aux couleurs pastel comme celles d’un rêve. Et l’on se souvient d’avoir lu jadis, dans la bouche de la Castafiore, « Ce n’est qu’un bijou de fantaisie. Mais il est de Tristan Bior… Et Tristan Bior, on dira ce qu’on veut, c’est toujours Tristan Bior ! »

Thierry Groensteen

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