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anna sommer : l’innocence et son inverse

par Katia Furter

[Mars 2019]

Lorsqu’on parle à son éditeur, Frédéric Pajak, d’un article à venir pour ce dossier, le couperet tombe : Anna Sommer n’est pas féministe et ne fait pas de bande dessinée. Pourtant, en 2018, son album L’Inconnu (Les Cahiers dessinés, 2017) a été en lice pour le Fauve d’or au festival d’Angoulême et elle a été l’invitée d’honneur du festival BDFIL à Lausanne. Enfin, Anna a accepté de répondre à nos questions.

Si Anna Sommer n’est pas féministe dans le sens politique du terme, force est de constater que l’entier de son travail est tourné vers la femme, le couple et que son écriture graphique, elle, est féministe – j’y reviendrai. Il est tentant de retourner à Pajak certains de ses propos, qui figurent en ouverture du Manifeste incertain 7 dédié à Emily Dickinson et Marina Tsvetaieva [1], mais peuvent tout aussi bien s’appliquer à Anna Sommer : « Toutes deux n’ont jamais douté de leur art, malgré leur isolement, la censure ou l’indifférence. Parce qu’elles ne savent s’accommoder des convenances de cet art, elles s’efforcent de le réinventer, chacune à sa façon. Femmes, elles parlent en femmes, ne succombent pas aux règles et aux tournures masculines du genre. Quelque chose d’existentiellement féminin s’exprime dans leurs poèmes. Formellement, rythmiquement, métaphoriquement, elles bousculent l’ordre littéraire établi et révolutionnent l’art poétique. »

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Anna Sommer par Noyau, gouache, 2017.

Anna Sommer vit à Zurich. Elle est née en mai 1968 en Suisse alémanique, dans la ville d’Aarau. Pour rappel, les femmes n’ont, à cette date, pas encore le droit de vote au niveau fédéral. Ses parents ont fréquenté l’École des arts appliqués de Zurich et s’y sont rencontrés. Sa mère a enseigné le dessin, le piano et son père a été fourreur, puis ouvrier dans une fabrique de vélos. Anna passe une partie de son enfance dans un village où parents et enfants, au nombre de quatre, ont déménagé. Elle en fera le récit dans Tout peut arriver (Buchet-Chastel, 2009).

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« Cachotteries », planche 1, dans Tout peut arriver
© éditions Buchet-Chastel

En reprenant cet album où elle raconte également sa jeunesse et sa rencontre, au départ clandestine, avec son futur compagnon, le dessinateur Noyau (Yves Nussbaum de son vrai nom), on réalise que seules quelques pages sont liées à l’enfance alors qu’on avait gardé l’impression qu’elle avait amplement raconté cette période. Cela confirme ce qui caractérise son travail : en une image, Anna Sommer est capable de tout dire. Depuis toute petite, elle invente des histoires qu’elle écrit, dessine, interprète avec ses frères, sœurs et Tabitha, sa meilleure amie au village. Les femmes l’intéressent déjà, qui gravitent autour d’elle, les mères de ses amies qu’on retrouve dans ses dessins. La fascinent aussi les histoires de couples, qu’on retrouve également dans ses dessins d’enfant. Elle observe et s’étonne de tout, en particulier ce qui se passe autour d’elle, chez ses voisins, à l’intérieur des foyers. La garde-robe, les dessous de la mère de Tabitha sont source d’émerveillement et découverte de la féminité.


Sur la couverture de Tout peut arriver, Anna enfant rend visite à Anna jeune femme. Arrivant par derrière, elle la surprend assise et lui pose ses petites mains sur les yeux. La grande n’est pas dupe, qui sourit et fixe le lecteur d’un œil qui passe entre les petits doigts écartés. L’enfant a chaussé des sandales à plateforme qui pourraient appartenir soit à la mère de Tabitha, soit à Anna adulte.

Si les lecteurs pensent que dans cet album l’artiste dévoile sa vie, elle, pour se rassurer, dit la romancer, ne pas tout raconter. Les histoires qu’il contient sont d’abord parues dans L’Imbécile de Paris [2] en double page. Très vite, elle réalise qu’il s’agit d’un « best of » de sa vie, de ces histoires, ces anecdotes qu’on raconte souvent, qu’on a tous et sur lesquelles, pour les rendre plus intéressantes, on brode. Avec le temps, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui a été enjolivé. Au moment où elle les dessine, sachant qu’elles vont paraître en France, elle pense prendre peu de risques à se dévoiler, à parler d’elle, car de l’autre côté de la frontière, personne ne la connaît.
De ses années d’études, on apprend qu’elle n’est pas allée très loin et s’est lancée dans un apprentissage de graphiste. Précisons qu’en Suisse, la voie de l’apprentissage est beaucoup plus courante qu’en France et l’était encore plus par le passé, quand seule une minorité de jeunes allaient au lycée. C’est durant son apprentissage dans cet atelier de graphiste qu’elle rencontre son compagnon qui y travaille également. Rapidement, les commandes d’illustrations sont confiées à Anna. Et Noyau la pousse dans le dessin. Parallèlement, elle suit des cours du soir où elle effectue de la gravure à la pointe sèche. Pajak, ami de Noyau, publie un des dessins d’Anna dans le magazine Good Boy [3], puis une page entière de bande dessinée dans chaque numéro.

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Noyau, Anna Sommer et Pajak, gravure sur zinc, 1994

C’est l’époque où, à Lausanne, Pajak monte quantité de projets, de journaux avec Mix & Remix et Noyau. Anna, qu’il soutient et encourage, y a toujours sa place alors qu’elle est encore apprentie, puis lorsqu’elle travaille comme graphiste pendant quatre ans dans un petit atelier. Pour se faire une idée du travail d’Anna durant ces années, on lira Amourettes (Buchet-Chastel, 2002) qui couvre la période 1986-1999. Pajak y réunit dessins et histoires effectués en gravure sur zinc, ses premiers papiers découpés, des poupées de tissu.

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Histoire inédite pour L’Âge bête, 1992, planche 1 ;
publié dans Les Étoiles souterraines en 2015, p. 224.
© éditions Noir sur Blanc

On se penchera également sur Les Étoiles souterraines (Noir sur blanc, 2015) qui retrace l’amitié entre Mix & Remix, Noyau, Pajak et Anna, leurs retrouvailles à Lausanne, Zurich ou Paris et surtout les journaux qu’ils ont créés, tribunes dans lesquelles exprimer leurs idées et celles de nombreux artistes. Si Anna est très active en Suisse romande, elle a désormais aussi intégré l’équipe du magazine zurichois Strapazin.


Suivant l’exemple de Noyau, Anna Sommer se met à son compte en 1996. Cette même année est décisive puisqu’elle se lance dans sa première bande dessinée, Damen Dramen, qui est immédiatement publiée en allemand (Edition Moderne), puis en français sous le titre de Remue-Ménage par Jean-Christophe Menu à l’Association. Ce dernier a raconté la découverte de ce livre et sa rencontre avec Anna dans la revue Bédéphile : « Quand j’ai feuilleté le livre Damen Dramen (…), ce fut l’un de ces quelques coups de foudre qui ont fait date dans mon parcours d’éditeur difficile, voire blasé. Ce petit livre irradiait de talent, de sensibilité, d’innovation, de force et de délicatesse. (…) Damen Dramen n’avait été tiré qu’à cinq cents exemplaires avec couverture sérigraphiée, et était en passe d’être déjà épuisé. Nous nous sommes alors entendus avec Arrache-Cœur pour coproduire la nouvelle édition, qui allait paraître en octobre 1996 sous le double titre Remue-Ménage/Damen Dramen, serait nominé en 1997 au prix "coup de cœur" d’Angoulême, et aurait un prix au festival de Sierre. C’était seulement le deuxième livre que l’Association allait faire avec une dessinatrice, après le Ciboire de Criss ! de Julie Doucet. L’Association était à la recherche de dessinatrices talentueuses, mais ce n’est qu’au cours des années 2000 que le médium allait les voir enfin s’épanouir. Dans les années 1990, les auteurs femmes étaient encore très rares. Et un talent de la trempe d’Anna Sommer, c’était encore plus rare [4]. »

À cette époque, on commence à organiser des expositions de dessinatrices et Anna a rapidement la possibilité d’y participer. Si cela l’aide à montrer son travail, elle souhaiterait parfois être exposée pour ses dessins et ce qu’elle produit, non pas uniquement parce qu’elle est une femme. Elles sont toujours les mêmes à être invitées, qu’on peut compter sur les doigts de la main. Depuis une quinzaine d’années, la situation a changé car nombre de femmes se sont mises à faire de la BD. À ses débuts, Anna estime avoir été avantagée en tant que dessinatrice de BD par rapport aux hommes qui, lui semble-t-il, étaient jugés plus sévèrement selon les critères du politiquement correct. C’est peut-être d’ailleurs toujours le cas.


Dans Damen Dramen et la plupart de ses bandes dessinées, ce sont les femmes qui gagnent, ce que l’auteure trouve logique puisqu’elle s’identifie facilement à ses protagonistes féminines qu’elle connaît mieux et qu’elle ne souhaite pas perdre ! Pour autant, elles ne sont ni héroïques, ni héroïnes. Au demeurant, Anna aime les hommes sans chercher à poser un regard particulier sur eux. Elle ignore si elle les montre comme ils sont. Ses histoires sont un mélange de ce qu’elle observe, lit, même si elle ne parvient pas à dire exactement d’où elles viennent. Mais il est clair que ce sont surtout les images qu’elle développe. Dans ses dessins, dans ses bandes dessinées, elle ne montre que ce qui est nécessaire, par exemple pour situer un lieu, car seule la situation l’intéresse.
Elle dit ne pas avoir de thème de départ, de sujet qu’elle souhaiterait aborder. Elle construit des histoires autour d’images avec pour mission de divertir le lecteur, tout en le titillant, voire l’irritant par un break. Elle lui fait lire des choses qu’il n’attend pas. Les histoires harmonieuses ne l’intéressent pas. Elle cherche à raconter ce qui est intéressant à raconter.
Damen Dramen va loin, très loin. Y figure déjà tout ce qui sous-tend son œuvre. Le trait à l’encre et à la plume est rapide, efficace, comme elle l’aime. Ici point de cases, de bulles, de texte. À l’époque de ses débuts, elle ne se considère pas comme auteure de bande dessinée. N’y ayant pas été formée, elle se passe du texte autant que possible – et c’est un paradoxe – pour rester libre de parler, raconter même sans les mots. En contrepartie, le dessin réduit à lui-même lui ouvre une palette de possibilités et un champ de suggestions qui rend ses personnages très corporels, temporels. Ses mises en page sont souvent peu conventionnelles. Sur la page, les vignettes se suivent, s’entrechoquent parfois, comme dans Damen Dramen.

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Extrait de « La Femme du chasseur » dans Remue-Ménage
© Arrache Cœur / L'Association

Le fait de peiner à se représenter les choses en 3D et avoir une mauvaise perception de l’espace la conduit à inventer des solutions inédites, ce qui confère un charme à l’ordonnancement des dessins, des scènes. Dans un entretien avec Cuno Affolter, son avis sur la perspective, le point de fuite dans son travail est le suivant : « ... il y a de petites distorsions spatiales, mais cela ne me gêne pas outre mesure. Chez moi, tout est posé un peu de travers, je prends de grandes libertés avec le point de fuite et il n’y a pas non plus d’ombres, par exemple. Je pense que si tout est représenté également de travers, cela finit par retrouver une certaine justesse. » Et sur la construction de l’image, elle ajoute : « Dans un dessin, tout est sur le même plan. Avec le papier, je dois commencer par ce qui est à l’arrière-plan puis y ajouter, par couches, les éléments. Mais dans la mesure où je ne colle les éléments qu’à la fin, peux toujours modifier les couches. Cette technique me convient parce que je maîtrise mal la perspective. Ces couches sont un moyen pour moi de toucher l’espace du doigt. En fait, mes images ont presque toujours la même structure : il y a toujours le sol, sur lequel un personnage est assis ou se tient debout. Plutôt primitif, en fait. Il est rare de trouver chez moi une image complexe [5]. »

Le côté absurde de ses histoires de rencontres, de couples improbables, rappelle celles, farfelues à souhait, qu’inventent les enfants, le sexe mis à part. Au niveau du dessin, la sensation est la même, comme si elle avait échappé à la période de latence où le jeu et l’impulsivité cèdent la place au raisonnement adulte et à un changement total dans le dessin. Les enfants dessinent pour construire l’objectivité, ordonner le monde, identifier les objets. Plus tard, ils réapprennent à dessiner sur des bases esthétiques. C’est particulièrement le cas pour certains artistes. Chez Anna Sommer, en revanche, il y a comme une continuité entre la conception enfantine du dessin et la conception esthétique de l’adulte. Elle va, par exemple, représenter une cuisine agencée, non pas telle qu’on la voit photographiquement, mais telle qu’on l’utilise. Quant à la composition de la scène ou de l’histoire, Anna se situe, comme les enfants, à l’intérieur de la page ; elle procède de proche en proche jusqu’à ce qu’elle bute sur les bords ou même sur les sujets, au contraire de l’adulte qui gère l’espace à partir d’une vision globale. Généralement, les auteurs de bande dessinée respectent le schéma linéaire, verbal, de l’écriture, de gauche à droite, de ligne en ligne où l’écriture est convertie en dessin. Ils prennent tout au plus quelques libertés avec ce principe priorité d’écriture. Anna, elle, enchaîne et imbrique les scènes sans respecter l’ordre orthogonal. Ainsi, ses histoires se tricotent, comme elle dit, d’une image à l’autre, avec des courts-circuits.

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Dessin paru dans L’Éternité hebdomadaire en 1994.
© chez l'autrice

Elle a beau croire être peu lisible pour le lecteur, cette hybridation enfant-adulte fait justement son originalité. C’est peut-être dans ce sens que, disais-je, on peut parler d’une écriture graphique féministe : Anna Sommer fait preuve d’une réjouissante désinvolture à l’égard de normes graphiques et narratives héritées d’une culture visuelle foncièrement masculine. Les notions de féminisme et de féminité sont-elles en relation d’opposition ou de complémentarité ? Et celle de femme-enfant (compte tenu de l’enfant qu’une femme a été et de celui qu’elle peut engendrer) est-elle fatalement réductrice ? Ce sont des questions ultra-sensibles – on marche sur des œufs – que les dessins d’Anna Sommer ont le mérite de poser et n’ont pas la prétention de résoudre. Quoi qu’il en soit, la liberté d’Anna Sommer la propulse pionnière de la nouvelle bande dessinée. Pour sa part, Anette Gehrig, directrice du Cartoonmuseum de Bâle, constate, au sujet des personnages d’Anna : « De fait, qu’elles soient dessinées avec précision, gravées d’un trait libre ou découpées avec minutie, les protagonistes inventées par Anna Sommer ne répondent à aucun cliché et n’obéissent à aucun programme. Elles ne sont pas des pionnières de l’émancipation et on ne peut pas non plus les voir comme de fidèles porte-drapeaux de la cause féminine. Elles sont aussi libres que la pensée de leur dessinatrice [6]. » Et de rappeler : « Au milieu des années 1990, Anna Sommer rejoint le magazine [Strapazin] en même temps que des dessinatrices comme Anke Feuchtenberger, Dominique Goblet et Caroline Sury. Puis viendront Ulli Lust et Kati Rickenbach. Même si elles ne s’en réclament pas expressément, leurs travaux, quoique très différents les uns des autres, n’en ont pas moins leurs racines dans le féminisme des pionnières qui les ont précédées. »

Le public d’Anna Sommer se compose de lecteurs de bandes dessinées, mais pas uniquement. Par ailleurs, il n’existe pas, en Suisse alémanique, de culture de la bande dessinée, comme l’explique Annette Gehrig [7]. Anna en a peu lu pendant son enfance. Citons tout de même Globi – connu de tous les enfants suisses allemands –, e.o. plauen (l’auteur de Vater und Sohn), Wilhelm Busch et Hergé. Ont-ils une influence sur son travail ? On peut se le demander et penser également à Vallotton ou Daumier quand on ouvre Tout peut arriver (Buchet-Chastel, 2009). Cette nouvelle bande dessinée est traitée de façon plus classique, avec sa mise en page découpée en six dessins au dessous desquels court le texte qui se résume à des légendes descriptives. Quelques rares phrases de dialogue sont parfois intégrées à l’image. S’agissant de raconter sa vie, le texte était sans doute nécessaire. Dans Amourettes, elle va jusqu’à utiliser les vers rimés, à la manière d’un Wilhelm Busch. Son compagnon Noyau a dû s’amuser, qui s’est chargé de la traduction de l’allemand au français ! La question se résout d’elle même lorsqu’Anna se met au papier découpé, sans texte aucun. Au départ, elle s’y essaye à l’époque où elle travaille dans l’atelier de graphisme. Pendant la pause de midi, elle découpe du papier noir. Son patron apprécie ses réalisations et lui confie des travaux d’illustration. Cette technique prendra rapidement de la place dans son travail.

Car entre Damen Dramen et Tout peut arriver, Anna réalise Honigmond (Arrache Cœur, 1998) en papier découpé. Imprimé en sérigraphie et tiré à 500 exemplaires seulement, sans doute parce qu’il a nécessité plusieurs passages, il est épuisé depuis bien longtemps. Son format, sa souplesse, son petit nombre de pages et la simplicité des illustrations – une par page – font d’entrée penser à un livre pour enfants, impression vite balayée par le propos. « Lune de miel » décrit une nuit de noces peu conforme aux clichés habituels : l’épouse enceinte accouche d’un homme qu’elle se met à materner, cajoler, allaiter. Le mari rejeté en développe une jalousie qui le pousse à s’en prendre à son rival. Les gendarmes, matraque en main, interviennent et l’emmènent. Cette histoire en contient presque une par page ; un cauchemar par page pourrait-on dire. Une commode à tiroirs qui forme un tout. Le lecteur attentif les aura détaillées. Entre autres, il aura reconnu dans les gendarmes de la fin, les marionnettes déjà vues dans la chambre d’enfant.

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Extrait de Honigmond, 1998
© éditions Arrache Cœur

Anna dit utiliser peu de techniques. Elle a abandonné la gravure par manque de temps et parce que cette dernière, difficile à corriger et lente d’exécution, est peu adaptée à la bande dessinée. Pourtant le procédé lui plaît. Anna a rapidement beaucoup de commandes d’illustrations et là encore, la gravure n’est pas la meilleure technique. Restent le dessin et l’illustration en papier découpé dont les commanditaires sont friands et qui est totalement en adéquation. En revanche, pour raconter une histoire, le papier découpé est lui aussi trop lent et Anna aime le trait rapide, son efficacité. Elle fait peu de bandes dessinées car elle ne peut pas vivre de ses livres – alors que ses découpages rencontrent vite le succès –, mais précise qu’il est assez logique qu’elle ait trouvé ce médium, étant donné qu’elle a toujours dessiné pour raconter beaucoup plus que pour faire une belle composition. Au centre de ses intérêts demeure la narration. Dans ses découpages également, elle raconte une petite histoire qui offre la possibilité d’en conserver l’original, une œuvre en soi qui comporte peu de retouches. Alors qu’avec le dessin, c’est le livre qui compte, l’histoire imprimée. Elle dit de ses pages qu’elles sont du bricolage ; qu’elle aime le moment où le personnage qu’elle dessine ou découpe prend forme et revêt une ou des expressions auxquelles elle ne s’attendait pas. S’agissant de commandes, elle se base sur des croquis pour entreprendre ses découpages. Alors que pour son propre travail, elle en fait rarement ou de très vagues.
En papier découpé, elle a la possibilité de tout changer tout le temps et commence toujours par l’expression du visage. Pendant longtemps elle n’a pas eu de vision concrète du type de visage qu’elle voulait réaliser. Aujourd’hui, elle pense être devenue beaucoup plus réaliste. Le regard du personnage détermine les éléments qu’elle va ajouter, ce qu’elle va mettre autour, ensuite. Partant d’un élément, elle peut raconter une petite histoire – libre à l’observateur de l’interpréter à sa manière. Dans ses découpages figurent ce qu’elle aime : la mode, le vêtement, les belles femmes. Elle y met de la tendresse, de l’affection, un mélange de sourire et de mélancolie, dit-elle. Si dans ses bandes dessinées, les femmes sont représentées comme elles sont, maigres ou rondes, petites ou grandes, parfois peu à leur avantage, voire le cheveu gras ou mal coupé, les yeux cernés ou le nez enrhumé, dans ses découpages il en est tout autrement. Il n’est qu’à feuilleter Les Grandes Filles (2015) qui en réunit bon nombre.

Par l’outil magique du découpage et du choix de papiers raffinés – on rêve de porter ses robes –, ses modèles se transforment en créatures à la fois abstraites et présentes, sexy et lisses, évoquant le goût et la couleur du bonbon acidulé. On est bien loin de l’art populaire du découpage et de ses scènes naïves, de ce qui pourrait faire penser au livre pour enfants. Car les histoires que ses découpages racontent en une illustration – malgré le faux-calme qu’elles contiennent, à fonds perdu dans un instant prégnant, synchronique –, sont parfois cruelles et toujours un peu surréalistes, avec un parfum d’érotisme jamais vulgaire. Le lecteur se régale, devient voyeur de détails délicieux : ici une mèche de cheveux, un bas résille, une chaussette qui glisse sur la cheville, l’ombre délicate d’une narine, la fine arrête d’un nez. Impossible de distinguer ce qui est commande publicitaire de ce qui ne l’est pas. Il est amusant, intéressant, de le découvrir en fin d’ouvrage. Et de saluer l’audace des commanditaires, pour la plupart suisses, qui lui font confiance.

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Extrait de Les Grandes Filles, Les Cahiers dessinés, 2015
© éditions Buchet-Chastel

Anna Sommer est souvent présentée comme la reine du cutter, du scalpel, de ce qui coupe. On rappelle qu’elle a grandi à côté de l’atelier de son père qui lui aussi découpait avec précision les peaux de bêtes pour en faire des manteaux de fourrure et retaillait ceux devenus démodés. Un souvenir parlera à certaines générations, celui du manteau d’astrakan de leur grand-mère, hérité par leur mère, retaillé et jamais vraiment porté. Alors oui, Anna n’est pas en terrain inconnu quand elle s’empare de son cutter. Et le thème de la fourrure apparaît dans ses dessins où les femmes se couvrent d’une peau de bête, s’en travestissent, où l’animalité et l’animal ne sont jamais très loin. Et ainsi de suite… Dans Les Grandes Filles aussi, humains, animaux, espèces se côtoient, se mélangent, des hybrides naissent, à poils et à plumes.

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Extrait de L’Œuf, "Actes Sud BD", 2014
© éditions Actes Sud

Découpage et plumes nous mènent tout naturellement à L’Œuf. Quand Anna et Noyau apprennent qu’ils vont faire l’objet d’une exposition au Cartoonmuseum de Bâle en 2009, ils en sont très heureux. Ils ont déjà réalisé une grande partie des originaux qui vont la composer et qui raconte l’histoire d’un couple d’oiseaux dont l’œuf qu’ils couvent va se briser prématurément. Anna est l’auteure des découpages au sein desquels Noyau a intégré ses peintures encadrées et posées sur les murs de la maison, commentant à sa manière les événements.
Ils constatent rapidement que l’exposition a du succès, et décident d’en faire un livre, le nombre de planches et le format s’y prêtant bien. Ils s’attellent à un texte commun. Mais ils n’obtiennent aucune réponse des éditeurs contactés en Suisse alémanique ou en Allemagne. Eve Deluze, du Frémok, semble s’y intéresser, puis renonce car le livre rappelle trop un album pour enfants. Toutefois, elle est en lien avec Actes Sud à qui elle propose des projets. L’album plaît à Thomas Gabison qui l’édite dans sa collection “Actes Sud BD”. Pourtant, c’est dans les rayons des livres pour enfants qu’on le trouve, qu’il est remarqué et fait un peu figure d’ovni. Anna et Noyau, avec cette exposition, puis la publication chez Actes Sud, s’estiment chanceux. Peut-être d’autant plus que cette histoire bouleversante a un caractère autobiographique.

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Extrait de L’Œuf, "Actes Sud BD", 2014
© éditions Actes Sud

Dans la production d’Anna Sommer figurent peu de livres pour enfants. Trois d’entre eux ont été réalisés avec le cancérologue Michel Grotzer, l’un sur les tumeurs au cerveau, un autre sur la leucémie et un dernier sur la cécité. Le livre sur les tumeurs au cerveau, aujourd’hui épuisé, a été traduit en plusieurs langues et a eu du succès, tant auprès des petits lecteurs concernés par la maladie que par ceux qui ne l’étaient pas. Dans l’entretien avec Cuno Affolter, qui lui demande si elle aime travailler pour les enfants, elle explique la chose suivante : « Ce qui me manque dans le livre pour enfants, c’est la sexualité. C’est un domaine où il est très facile de se brûler les doigts, donc je préfère m’abstenir. Cela devient vite délicat. Je le remarque maintenant avec le livre sur lequel je suis en train de travailler. Il s’agit d’un couple sans enfants et de deux adolescentes d’environ seize ans. L’une d’elles tombe enceinte, de son professeur, qui se trouve aussi être le mari du couple sans enfant. Elle cache longtemps sa grossesse. Sa copine fréquente des hommes riches et travaille comme prostituée. Un jour, elles se rendent ensemble chez un homme. La question se pose alors : comment est-ce que je représente cela ? Chez moi cela devient vite une partie de plaisir et les vêtements s’envolent. Puis je me demande comment va réagir quelqu’un qui a des enfants de cet âge. Que pense une mère dont l’enfant va au gymnase [8] ? Une adolescente qui couche avec des adultes, cela reste tabou. Chez moi, tout cela se joue dans le registre du plaisir, pas de la morale. Cela devient problématique quand mes lecteurs confondent mes fantasmes et la réalité. Et ils sont très déçus lorsqu’ils me rencontrent, mince et timide derrière la table où je signe mes livres, pas du tout comme les femmes dans mes images. »


Ce livre, c’est L’Inconnu, paru en 2017 aux “Cahiers dessinés”. Est-ce sa crainte d’être oubliée qui l’a poussée à réaliser cette bande dessinée, qui a figuré dans la sélection officielle du Festival d’Angoulême en 2018 ? Peu importe. L’Inconnu est unique, dans le sens où Anna ne raconte qu’une longue histoire, celle d’une femme en mal d’enfant et d’une adolescente peut-être en mal d’amour. Elle y utilise le dialogue, ce qui est également nouveau même s’il y en avait des bribes dans Tout peut arriver. En s’y mettant, Anna a commencé par décrire la situation de départ, l’histoire, et a glissé peu à peu vers des dialogues. Elle a même dû se forcer à passer au dessin. Elle a alors remarqué que certains dialogues étaient redondants et ne fonctionnaient plus car le dessin racontait déjà tout. Elle a ôté du texte afin que, des dialogues, ne reste que l’essentiel qui permette de comprendre son histoire avec, au final, des personnages un peu mutiques. Quant au décor, il n’est pas absent, mais réduit au minimum. L’histoire nous étonne d’autant, faussement simple, inavouable parce que ses héroïnes, un peu victimes de leur destin, font fi de la morale et nous dévoilent leur intimité. Nous ne pouvons qu’être touchés par cette honnêteté, ressentir une forme d’empathie devant le questionnement du désir d’enfant et de l’enfant non désiré. Anna Sommer n’a pas fini de nous étonner avec ses histoires mêlant le doux au cruel, allégeant parfois le tout par le biais de l’humour et de la tendresse pour ses personnages.

Oui, ce qui frappe chez Anna Sommer, c’est sa douceur, son air posé. On ne l’imagine pas danser sur les tables alors que ses héroïnes en sont capables. Il n’est que la voir lors d’un défi graphique avec Jean-Christophe Menu [9] : un thème est donné, JC trifouille dans ses stylos, se tord les mains pendant que celles d’Anna restent croisées et que les secondes s’égrainent. JC dessine, gribouille ; Anna, droite comme un « I », réfléchit, prend son temps, puis se saisit d’un geste délicat du cutter. Elle commence à couper, à placer, déplacer, mettre en forme, avancer. JC avec beaucoup d’élégance admire, ébahi par le résultat, net, drôle, grinçant. La salle suit, applaudit l’image et le grain de sable qu’elle y a glissé.

Anna peine à s’exprimer sur son travail, à trop y réfléchir, à le décortiquer. Elle semble timide, secrète – même si elle goûte, paraît-il, les discussions en tête-à-tête où l’on peut parler de tout et sans rougir – comme s’il lui fallait se protéger après avoir déballé d’elle sur le papier, de ses héroïnes, d’un sexe gai et décomplexé, de fantasmes, de lingerie fine, d’une dentelle qui, dépassant d’une robe, dessine la peau. Le crû côtoie le délicat, l’innocence son inverse, les petites choses insignifiantes se frottent aux rites de passage, aux étapes phares de la vie. C’est parfois triste et gai. Les femmes sont coquines et pures. La franchise fait prendre un coup à la morale. Elle est comme ça, Anna : dans le versus. Surréalisme naturel, involontaire ? Car peut-on être normale quand on a des oreilles, une queue d’animal, une chaussure sur la tête ou encore en patinant sur la banquise au milieu d’ours polaires ? On a envie de dire oui, mais l’énigme demeure. Anna Sommer entretient décidément le versus avec malice.

Katia Furter

Bibliographie sélective

Damen Dramen, Arrache Cœur, Édition Moderne, 1996
Remue-ménage, L’Association, 1996
Honigmond, Arrache Cœur, 1998
Amourettes, Buchet-Chastel, 2002 (Les Cahiers dessinés)
Tout peut arriver, Buchet-Chastel, 2009 (Les Cahiers dessinés)
Les Grandes Filles, Les Cahiers dessinés, 2015
L’Inconnu, Les Cahiers dessinés, 2017


[1Frédéric Pajak, Manifeste incertain 7. Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva. L’immense poésie, Noir sur blanc, 2018.

[2Journal mensuel créé par Frédéric Pajak en 1991.

[3Autre journal créé par Pajak, en 1989.

[4Bédéphile : revue annuelle, No.3, p. 21-27, Lausanne : Noir sur blanc, 2017.

[5Bédéphile No. 3, op. cit., p. 29-35.

[6Bédéphile No. 3, op. cit., p. 37-40

[7« À de rares exceptions près, le développement de la bande dessinée a longtemps été marqué par des impulsions décisives issues des espaces francophone et anglophone. La scène de la BD germanophone en Suisse occupait une position marginale dans ce domaine. En raison de l’absence prolongée d’organes de publication et du manque de réception par un large public, elle a été contrainte de suivre d’autres pistes que les dessinateurs et dessinatrices romands, qui se tournaient vers la France et la Belgique. » Bédéphile, No.1, 2015, p. 261.

[8En Suisse, on utilise le terme « gymnase » pour « lycée ».

[9Festival BDFIL, Lausanne, 16 septembre 2017.

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