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féminismes d’ici et d’ailleurs,
d’hier et d’aujourd’hui

par Camille Roelens

[Février 2019]

L’objet de cet article est d’aborder, d’un point de vue philosophique, l’étude d’un corpus réunissant des bandes-dessinées francophones, parues récemment, au message explicitement féministe et revendiqué comme tel. Toutes ont été réalisées par des dessinatrices. Les femmes ont longtemps été marginales (Talet, 2006) et sont encore minoritaires (Groensteen, 2014) dans la création de bandes-dessinées, bien que leur nombre soit en augmentation croissante, en particulier dans les nouvelles générations.

Nombre d’auteurs hommes, dont, sans prétention d’exhaustivité, Chris Ware (Groensteen, 2013), Jean-Claude Servais, Enki Bilal ou le scénariste Pierre Christin (Roelens, 2018a, 2018b) ont également porté une parole féministe d’ampleur dans le neuvième art. Il semble néanmoins important ici de préciser que les créatrices étudiées dans ce texte (Pénélope Bagieu, Leila Slimani et Laetitia Coryn, Julie Maroh, Emma) portent notamment leur message et leurs créations en se mettant elles-mêmes en scène et en revendiquant une dimension autobiographique de leur travail. Un autre dénominateur commun entre ces auteures est, à ce titre, de s’être fait connaître notamment par le biais du blog BD [1].
La méthode d’analyse qui sera mobilisée ici a été décrite en détail ailleurs (Roelens, s.d.) et emprunte à la fois à l’histoire culturelle, à l’herméneutique et à la philosophie politique. Il s’agira ici plus particulièrement de se concentrer sur la nature des dénonciations et revendications féministes qui sont mises en cases et en bulles, depuis un contexte de création homogène (l’Europe occidentale contemporaine) mais dans la mise en scène de contextes pluriels et l’adoption de focales différentes.
La dimension historique de l’analyse s’appuiera ici sur l’ouvrage Le Siècle des féminismes (Gubin et al., 2008) qui présente en outre l’avantage de proposer un vaste empan historique et géographique, et de faire ressortir la complexité des positionnements féministes et la diversité des engagements que ce terme générique englobe.
Le cadre théorique de l’étude philosophique du matériau abordé articulera les pensées de deux auteurs, Marcel Gauchet et Gilles Lipovetsky, ayant tenté de proposer des théories globales de la modernité démocratique. Seront plus spécifiquement mobilisées deux de leurs œuvres récentes (Gauchet, 2017a ; Lipovetsky, 2017) qu’on peut lire comme des sommes de leurs travaux intellectuels depuis plusieurs décennies. Ils ont également publié sur l’évolution du féminin. Un très récent article de Gauchet, intitulé « La fin de la domination masculine » (2018), sera ainsi précieux. Quant à Lipovetsky, il a consacré à cette question un important ouvrage, intitulé La Troisième femme. Permanence et révolution du féminin (1997), abondamment discuté avec certaines de ses contradictrices (1998). Il a plus récemment livré ses réflexions sur les suites de l’affaire Weinstein dans ce que lui-même appelle la société de séduction (2018). Si les thématiques développées par ces deux auteurs sont différentes, on peut montrer que l’un et l’autre étudient à différents niveaux les conséquences de la diffraction du principe de légitimité individualiste à l’ensemble du fonctionnement humain social. Cependant, cette dynamique d’égalisation, comme l’appelait Tocqueville auquel Gauchet et Lipovetsky font tous deux références, n’a pas touché et ne touche pas aujourd’hui de manière homogène l’ensemble des sociétés ni l’ensemble de leurs membres.
Ces inégalités d’accès au statut d’individu de droit et aux moyens de se l’approprier sont au cœur du corpus étudié ici, que nous commencerons par présenter, avant d’envisager quelques vecteurs d’analyse approfondissant cette thématique.

Corpus

Culottées

Pénélope Bagieu s’éloigne, avec ce double album (mettant en scène, comme l’affirme leur sous-titre, Des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent), de ses premières armes dessinées, notamment sur son blog, qui avaient pu être rattachées au courant de la « chick litt’, ou littérature de poulette » et que l’on peut rapprocher du travail de Margaux Motin. Ce courant se caractériserait, comme l’a observé Thierry Groensteen (2014) par la proposition de « chroniques du quotidien, entre futilité, narcissisme et autodérision », dans un « registre girly [qui] cantonne la femme dans la sphère domestique (…) et, surtout, dans celle de la futilité ». Plus rien de tel avec ces trente portraits d’inconnues, de stars, de reines ou de militantes de terrain, qui font découvrir au lecteur des femmes qui, de la Grèce Antique à l’Amérique de Bush, de la Chine impériale aux guerres indiennes, ont pris leur destin en main. Le large empan historique et géographique des biographies présentées fait de cette œuvre l’élément pivot de notre corpus.

Paroles d’honneur

Leila Slimani, écrivaine franco-marocaine, se fait connaître en 2014 avec un premier roman ayant pour thème l’addiction sexuelle féminine, intitulé Dans le jardin de l’ogre. Elle obtient le prix Goncourt deux ans plus tard avec Chanson douce, dont le thème est l’infanticide. Entre les deux ouvrages, elle s’immerge dans la situation sociale marocaine (Slimani et Coryn, 2017, p. 3), mène des entretiens avec des femmes de Rabat, décrypte l’actualité du pays, ce qui aboutit à la rédaction et à la publication en 2017 de l’essai Sexe et mensonges : La vie sexuelle au Maroc. Sur proposition de son éditeur, Les Arènes, de « l’adapter en roman graphique », elle collabore avec la dessinatrice Laetitia Coryn, laquelle publie dans la même maison et la même année, avec l’universitaire Philippe Brenot, Une histoire du sexe (2017). Elle représente Slimani elle-même dans ses rencontres successives avec des inconnues (dont Nour, quarantenaire célibataire de Rabat) mais aussi des personnages publics marocains (dont en particulier des militants féministes, dont un bref portrait est proposé en fin d’ouvrage (Slimani et Coryn, 2017, p. 106-107).

Le Bleu est une couleur chaude

Après s’être fait connaître comme bloggeuse sous le pseudonyme de Djou, et avoir créé notamment le personnage de Super Goui-Goui, Julie Maroh publie son premier album chez Glénat, en mars 2010. L’auteure nous narre la courte vie de Clémentine, que le lecteur rencontre à son entrée en seconde, qui découvre peu à peu son homosexualité et vit une grande histoire d’amour avec Emma, une jeune artiste aux cheveux bleus. Rejetée par nombre de ses amis et par ses parents, puis par Emma suite à une infidélité, l’héroïne développe une addiction aux médicaments qui provoque son décès des suites d’une pathologie cardiaque, à trente ans. L’adaptation de l’album par Abdelatif Kechiche en 2013 sous le titre La Vie d’Adèle : Chapitres 1 et 2 et le succès public et critique obtenu donnent à l’album une visibilité internationale et provoquent sa réédition.

Un autre regard

Informaticienne, Emma se fait connaître comme dessinatrice via sa page Facebook puis son blog, les productions ainsi diffusées étant ensuite réunies dans deux volumes papiers, Un autre regard 1 et 2 (2017a, 2017b). Elle se dit elle-même féministe et révolutionnaire, et ces deux qualificatifs permettent de catégoriser ses diverses créations. Schématiquement, l’œuvre alterne réflexions de fond sur des problématiques contemporaines de la condition féminine (majoritaires et incluant son travail le plus connu, sur la charge mentale [2]) et réactions à des faits d’actualité, en particulier des suspicions de violences policières. La lecture se concentre ici sur le premier type de créations.

Quelques vecteurs d’analyse

Emprunte hétéronome et composition avec le donné

Gauchet fait du processus de sortie de la religion le fait générateur de la modernité, laquelle émerge progressivement, sur cinq siècles, du début du XVIème siècle à la fin du XXème. Religion ne désigne pas ici la croyance religieuse, la foi, mais l’organisation religieuse du monde. « La religion est une manière d’être complète des communautés humaines, impliquant un type de pouvoir, un type de liens entre les êtres, un type d’inscription dans le temps, un mode de cohésion des collectifs et des groupes en général » (2008, p. 61). Cette manière d’être des collectifs et des personnes est qualifiée « d’hétéronomie, [...] constitution de la société humaine, sous l’ensemble de ses aspects, par une loi extérieure d’origine transcendante qui la domine » (ibid.). La modernité démocratique, au contraire, affirme (comme l’a montré Tocqueville) l’égalité de similitude entre les êtres et les égales libertés de ces derniers, la possibilité pour les individus et les collectifs humains de se faire eux-mêmes dans le temps et de se diriger dans le monde, le primat du consentement pour le lien entre les êtres par rapport aux hiérarchies et aux contraintes holistes, le primat du tout sur les parties et la légitimité de ce dernier à imposer aux parties la conformité à un idéal d’unité sociale adaptée (1985, p. 52-75). Cette autonomisation se produit d’abord au bénéfice de certains (schématiquement hommes, adultes, blancs) qui accèdent les premiers au statut d’individu de droit. Ce qui se produit au début des années 1970 en Europe serait une « radicalisation de la modernité » (2017a, p. 201-210) permettant le plein déploiement du principe de légitimité individualiste et l’attribution objective de ce statut d’individu à tous, femmes et jeunes y compris (p. 554-557). L’entrée dans Le nouveau monde signifie en fait rupture avec un mode millénaire d’organisation des groupes humains. On peut remarquer l’illustration synthétique que proposent Brenot et Coryn de ce bouleversement (2017a, p. 174).

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© Les Arènes

Comme le montre ailleurs Gauchet, la domination masculine était adossée à cette structure, et est emportée par cette même révolution anthropologique : « elle est morte dans son principe, tout en laissant dans son sillage un cortège de séquelles qui peuvent cacher la profondeur de la rupture, voire permettre d’en nier l’existence » (2018, p. 75). Si dans le système de légitimité de la démocratie moderne (2017a, p. 543-547), plus rien ne justifie en principe les inégalités hommes/femmes, une inégalité de fait persiste dans un nombre important de domaines dont certains des plus saillants sont la prise en charge des tâches éducatives et domestiques (Lipovetsky, 1998, p. 181). « Hommes et femmes jouent désormais un même jeu ouvert, à ceci près que la donne de "départ" reste différente » (p. 184). Il semble que les œuvres étudiées de Maroh, Emma, auxquelles on pourrait ajouter celles également évoquées de Motin, ont pour thème central les difficultés de ladite composition avec le donné. C’est sans doute dans les deux tomes d’Un autre regard que cela est le plus présent. Emma souligne la difficulté d’être recrutée sur un poste à responsabilité en entreprise (progrès de l’égalité d’accès aux emplois) mais de devoir composer avec « un environnement professionnel extrêmement masculin » (2017a, chap. 2). Elle pointe la faible diffusion des résultats récents de la recherche sur l’utilité ou non de l’épisiotomie, recherches récentes car mues par un changement contemporain de conception du corps de la femme et des arbitrages éventuels entre sécurité du bébé et sécurité de la mère (Brenot et Coryn, 2017, p. 130). Elle attire l’attention sur des inégalités non plus de droit mais de répartition de la charge mentale, de tolérance sociale à l’affirmation d’opinion tranchée, ou de l’organisation du temps de travail (Emma, 2017).
Bagieu, elle, insiste davantage (2017) sur les préjugés qui perdurent quant au caractère prétendument genré par essence des professions.

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© éditions Gallimard

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© éditions Gallimard

Autres préjugés avec lesquels les personnages mis en scène doivent composer : la perception de l’homosexualité, plus spécifiquement ici du lesbianisme [3] comme maladie contagieuse, suscitant tantôt une attitude paternaliste, tantôt le rejet, comme on peut le voir chez Slimani et Coryn (2017, p. 83) lorsqu’une jeune marocaine annonce son homosexualité à sa mère, ou chez Maroh (2010, p. 61), lorsque Clémentine revient le matin au lycée après une soirée passée dans des bars gays.

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© Les Arènes
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On remarque ici le traitement d’une problématique similaire dans deux univers culturels différents, ce qui semble à la fois être au cœur de notre corpus et du processus de globalisation.

L’occidentalisation culturelle du monde

« Globalisation, à première vue, cela veut dire simplement insertion dans les circuits financiers et marchands du capitalisme, diffusion du calcul économique et de la pensée technique. En réalité, c’est beaucoup plus. L’appropriation de ces instruments en apparence extérieurs et superficiels implique une pénétration des principes et des valeurs d’ensemble de la modernité autonome. Globalisation, cela veut dire occidentalisation culturelle, qu’on le veuille ou non, et, au travers de cette culture, exposition à la sortie de la religion. Ses produits d’allure anodine en sont autant de véhicules cachés. Appropriation complexe. La modernité́ occidentale, en effet, est une proposition qu’on ne peut pas refuser. Elle suscite la fascination et le désir, mais également le rejet, en raison de la remise en cause des identités héritées dont elle est porteuse. L’idéal, face à elle, serait de s’approprier ses produits en restant soi-même. Ce qui n’est possible que jusqu’à un certain point. Car cette modernité autonome est profondément désagrégatrice et déstabilisatrice par rapport à des sociétés encore largement modelées par la structuration hétéronome – la réalité que recouvre l’appellation familière et vague de "sociétés traditionnelles". D’où l’ambivalence des rapports de ces sociétés en voie d’occidentalisation avec le modèle de monde dans lequel elles sont happées bon gré, mal gré. Elles sont tiraillées entre attraction et répulsion, entre enthousiasme et refus. » (Gauchet, 2017b, p. 43-44)

Deux volets du présent corpus ont semblé particulièrement pertinents pour aborder ce thème. Tout d’abord Paroles d’honneur, œuvre dont la lecture s’est effectuée ici en parallèle avec l’histoire du sexe en bande-dessinée citée plus haut (Brenot et Coryn, 2017) et le chapitre « Politique et féminisme au Maghreb » (Daoud, in. Gubin et al., 2008, p. 371-384). La tension entre désir d’Occident et ancrage traditionnel est palpable dans certaines citations rapportées par Slimani et Coryn. Un député déclare : « Les philosophies permissives, nées en Europe, ont-elles amélioré les relations sociales et familiales sur ce continent ? Je ne le pense pas » (El Mokri, cité par Slimani et Coryn, 2017, p. 17). Un professeur de médecine constate : « La société marocaine est bipolaire : on dit que l’on veut se moderniser et protéger nos habitants, mais la question de la sexualité reste taboue » (Chraïbi, cité par Slimani et Coryn, 2017, p. 37).
Cela signifie également, pour les sociétés connaissant cette occidentalisation culturelle, d’être confrontées à la gestion de problématiques similaires à celles qui ont jalonné la modernité occidentale, mais à partir d’un donné culturel différent. Cela est bien illustré par ces homologies de discours quant à la virginité des jeunes filles entre une famille française des années 1940 et des familles marocaines des années 2000.

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© éditions Gallimard
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© Les Arènes
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© Les Arènes

Deuxième partie du corpus [4] mobilisable ici : les portraits réalisés par Bagieu de la travailleuse sociale libérienne (et prix Nobel de la paix 2011) Leymah Gbowee (2016, p. 103-114), de la rappeuse afghane Sonita Alizadeh (2017, p. 15-26) ou encore de la syrienne Naziq al-Abid (p. 125-134). Cette dernière, par sa lutte contre l’occupation française de la Syrie suite au démantèlement de l’Empire Ottoman après la Première Guerre mondiale (p. 128-130), participe directement à ce que Gauchet appelle la « désimpérialisation du monde » (2017a, p. 243-274) et en particulier à la décolonisation (p. 246-250). Son féminisme s’inscrit dans ce mouvement d’émancipation nationale et est explicitement présenté comme inspiré par sa connaissance de l’occident que lui permet l’appartenance de sa famille aux élites locales. Les deux autres femmes dont Bagieu narre ici l’histoire sont au contraire issues de milieux populaires. Leur découverte de la culture occidentale, point de départ des choix de vie qui les conduisent au féminisme militant, passe par le biais de médias radiophoniques (Bagieu, 2017, p. 18) ou télévisuels (2016, p. 105), par le contact avec des organisations internationales (p.108) et la création d’associations, aux actions notamment relayées par le web (p.109).
L’affirmation du potentiel émancipateur (ou non) des différents médiums, en Occident et ailleurs, est présent chez l’ensemble des créatrices considérées ici.

Éléments d’une critique interne du monde de la BD

Un autre point commun des œuvres étudiées dans cet article semble en effet être de se situer, souvent explicitement, dans une culture de, et une réflexion sur la représentation de la femme en bande-dessinée et la création au féminin (Groensteen, 2013 ; 2014). La pratique est courante, et tient parfois du simple clin d’œil : Motin, par exemple, se représente entourée de plusieurs héroïnes de BD et de dessins-animés, dessinés à la bombe rose (2009). Il y a néanmoins deux extraits qui justifient une analyse plus approfondie, à savoir le chapitre des Culottées consacré à Tove Jansson (Bagieu, 2016, p. 85-94) et le traitement par Emma du thème du regard masculin ou male gaze (Mulvey, 1975) dans la création artistique, bande-dessinée comprise (2007, chap. 4).

« Femme de lettres et peintre, la Finlandaise Tove Jansson (1914-2001) invente en 1939 les personnages qui deviendront les plus emblématiques de la culture de son pays : les Moomin. D’abord héros de livres pour enfants, ils peupleront la bande-dessinée à partir de 1954, avec un égal bonheur » (Groensteen, 2014).

Quant aux éléments des féminismes considérés ici, le portrait de Jansson est l’un des plus denses de ceux que propose Bagieu, puisqu’on y retrouve aussi bien l’importance de l’éducation dans la construction genrée via la relation de Jansson avec sa mère (Bagieu, 2016, p. 86) que le thème de l’homosexualité féminine à travers la vie intime de Jansson, qui d’abord cacha son orientation sexuelle, alors illégale en Finlande, tout en exprimant ce malaise via les personnages de Zotte et Zezette (Bagieu, 2016, p.88) puis en assumant sa longue relation avec Tuulikki Pietilä (p. 89-91). Deux points paraissent néanmoins saillants. Tout d’abord, la difficulté pour l’artiste de s’imposer dans des milieux essentiellement masculins, ce dont témoignent les deux cases ci-dessous (p. 87).

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© éditions Gallimard

Ensuite, une fois le succès professionnel venu, sa réduction, mal vécue, au statut de « maman des moumines » (Bagieu, 2016, p. 89-90).

Emma, pour sa part, interroge l’image donnée de la femme dans nombre d’œuvres culturelles au cinéma, dans les jeux vidéo, mais aussi en bande dessinée, illustration à l’appui [5].

Le ton du propos est ensuite explicitement didactique.

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© éditions Massot

L’objectif de participer à la conscientisation des femmes est commun à l’ensemble des auteurs du corpus, ce que l’on approfondira pour finir.

Quel féminisme dans le nouveau monde ? Care et autonomie

Si l’on admet que les féminismes sont multiples, historiquement et culturellement situés, quel serait celui que ces dessinatrices contribuent à esquisser par leurs œuvres ? Les travaux de deux théoriciennes du care, Joan Tronto et Martha Nussbaum, peuvent être éclairants.
Discutant les travaux fondateurs de Carol Gilligan (2008), Tronto (2009) souligne l’importance des multiples relations de soin, souvent invisibles, qui permettent à l’idéal d’autonomie individuelle de se matérialiser. Elle constate également que ce sont objectivement les femmes et les personnes les plus défavorisées qui en assument la majeure partie. Faire reconnaître l’importance de ces relations de care serait donc la base d’une perspective féministe substantielle, ce qui implique notamment de reconnaître l’importance du travail privé et invisible de responsabilité et de soin aux proches (p. 141-167 ; p. 215-217). Ces thèmes sont au cœur des œuvres d’Emma.
La liberté d’être un individu autonome ne prend sens que lorsque cette opportunité peut être pleinement saisie, ce qui dépend de nombreuses ressources. Nussbaum (2008 ; 2012) élabore la notion de capabilités pour désigner ces libertés pouvant effectivement être exercées. Dans une section intitulée « Genre » (2012, p. 197-201), elle analyse les inégalités qui continuent de par le monde à toucher majoritairement les femmes et les minorités sexuelles. Cela entre en résonance avec les propos de Slimani et Coryn, Maroh, et de certains portraits de Bagieu. Remarquons d’ailleurs un certain nombre de points communs entre les trajectoires de vie de Phulan Devi, mises en scène par Bagieu (2017, p. 71-82), et de Vasanti, dont le destin sert de point de départ à l’ouvrage de Nussbaum, dans un chapitre intitulé « Une femme demande justice » (2012, p. 13-33) [6].

S’il existe bien entendu des différences relatives de positionnement entre les différentes créatrices dont les œuvres ont été au cœur de cet article (Emma mettant par exemple bien davantage l’accent sur sa politisation que d’autres auteures), il semble que se dégage néanmoins une perspective commune de viser à ce que soient garanties les conditions de l’autonomie pour tous (homme ou femme, occidentaux ou non…) et pour tout (quels que soient les choix personnels, professionnels, politiques). L’autonomie individuelle (et ce qui la permet ou l’empêche) semble être la notion clé au cœur de ce corpus. Philippe Foray définit celle-ci comme « la capacité qu’a une personne de se diriger elle-même dans le monde » (2016, p. 19) et précise que cette définition implique

« que l’autonomie ne concerne que les personnes. On peut trouver ce point de vue réducteur et objecter qu’il existe des formes d’autonomie collective, dans lesquelles c’est le groupe lui-même et non ses membres considérés personnellement qui peut être dit autonome. Je ne partage pas cette façon de voir. Je suis d’accord au contraire avec la position "libérale" et "individualiste" de M. Nussbaum pour laquelle les groupes (familles, États, etc.), aussi importants soient-ils, ne sont que des moyens au service des personnes (…). La justification de ce choix est politique : quand le groupe est considéré comme l’unité sociale pertinente, on ne sait jamais ce qu’il peut advenir à ses membres. Rien n’empêche que certains d’entre eux (les femmes, les filles, les enfants, etc.) ne soient traités de façon injuste, voire contraire aux principes de la dignité humaine. Sur ce point, ma définition de l’autonomie est kantienne : elle rappelle que chaque personne est en elle-même une fin. » (p. 20)

Des considérations qui, d’une certaine manière, traversent cette planche présente dans la dernière partie de l’album Le Bleu est une couleur chaude (Maroh, 2010, p. 131).

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© éditions Glénat

Pour simple qu’il soit « théoriquement », le postulat selon lequel il y a autant de conceptions individuelles de la vie bonne que d’individus, autrement dit le pluralisme démocratique des conceptions du bien, exige des acteurs sociaux de se diriger dans des ensembles humains-sociaux au sein desquels la pleine intégration pour tous de ce principe cause des remaniements tectoniques de grande ampleur. Que chacun s’interroge sur ce qui, dans son rapport aux autres en général et aux femmes en particulier, pourrait tenir du préjugé, du paternalisme, du moralisme ou de la négation de la capacité de l’autre à être un individu autonome, voilà ce que semblent demander ces créatrices dans leur mise en bulles et en cases de ces féminismes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui.

Camille Roelens

Bibliographie

Bagieu, P. (2016). Culottées, tome 1. Paris : Gallimard.
Bagieu, P. (2017). Culottées, tome 2. Paris : Gallimard.
Brenot, P., & Coryn, L. (2017). Une histoire du sexe. Paris : Les Arènes BD.
Emma. (2017a). Un autre regard. Paris : Massot.
Emma. (2017b). Un autre regard 2. Paris : Massot.
Emma. (2018). La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles. Paris : Massot.
Foray, P. (2016). Devenir autonome. Apprendre à se diriger soi-même. Paris : ESF.
Gauchet, M. (1985). Le Désenchantement du monde. Paris : Gallimard.
Gauchet, M. (2008). « Crise dans la démocratie ». La Revue lacanienne, 59-72.
Gauchet, M. (2017a). Le Nouveau monde. L’avènement de la démocratie IV. Paris : Gallimard.
Gauchet, M. (2017b). « L’Attraction fondamentaliste ». Figures de la psychanalyse, No.34, 39-50.
Gauchet, M. (2018). « La Fin de la domination masculine ». Le Débat, No.200, 75-98.
Gilligan, C. (2008). Une voix différente. Pour une éthique du care. Paris : Flammarion.
Groensteen, T. (2013, 14 octobre). « Femme (1) : représentation de la femme ». En ligne sur Neuvièmeart2.0. URL : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article677.
Groensteen, T. (2014, 5 février). « Femme (2) : la création au féminin ». En ligne sur Neuvièmeart2.0. URL : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article727.
Gubin, E., Jacques, C., Rochefort, F., Studer, B., Thébaud, F., & Zancarini-Fournel, M. (2004). Le Siècle des féminismes. Paris : Les Editions de l’Atelier.
Lipovetsky, G. (1997). La Troisième femme. Permanence et révolution du féminin. Paris : Gallimard.
Lipovetsky, G. (1998). « La Femme réinventée ». Le Débat, No.100, 179-188.
Lipovetsky, G. (2017). Plaire et toucher. Paris : Gallimard.
Lipovetsky, G. (2018). « L’Effet harcèlement sexuel : l’avenir de la séduction ». Le Débat, No.200, 45-62.
Maroh, J. (2010). Le Bleu est une couleur chaude. Grenoble : Glénat.
Motin, M. (2009). J’aurais adoré être ethnologue... Paris : Marabout.
Mulvey, L. (175). « Visual Pleasure and Narrative Cinema ». Screen, No.16, 6-18.
Nussbaum, M. (2008). Femmes et développement humain : L’approche par capabilités. Paris : Editions des Femmes.
Nussbaum, M. (2012). Capabilités. Paris : Climats.
Roelens, C. (à paraître). « Vers une philosophie herméneutique culturelle de l’éducation. Fondements et méthodes d’un travail philosophique sur des bandes dessinées. » Penser l’éducation, No.43.
Roelens, C. (2018a). La répression de la collaboration féminine sous la Libération et sa représentation dans le roman graphique francophone. The Philosophical Journal of Conflict and Violence, No.2, 121-136.
Roelens, C. (2018b). « Représentation du corps des héroïnes chez Jean-Claude Servais. Philosophie de l’autorité et mise en scène des jeunes corps féminins. » Agora débats/jeunesses, No.78, 87-105.
Slimani, L., & Coryn, L. (2017). Paroles d’honneur. Paris : Editions des Arènes.
Talet, V. (2006). « Le magazine Ah ! Nana : une épopée féministe dans un monde d’hommes ? » Clio. Femmes, Genre, Histoire, No.24, 251-272.
Tronto, J. (2009). Un Monde vulnérable. Pour une politique du care. Paris : La Découverte.


[2Très récemment prolongé par un volume entier consacré à La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles (Emma, 2018).

[3Voir notamment sur ce point « Le lesbianisme comme construction politique » (Bard, in Gubin et al., 2008, p. 111-117).

[4On pourra aussi se reporter sur ce point à l’œuvre de Marjane Satrapi (Groensteen, 2014) en dialogue avec le chapitre « Les mouvements d’émancipation des femmes en Iran » (Kian-Thiébaut in. Gubin et al., 2008, p. 385-398).

[5Les deux images sont ici issues du blog.

[6Voir aussi sur ce point « Le mouvement des femmes en Inde » (Tawa Lama-Rewal, in. Gubin et al., 2008, p. 411-424)



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