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la vie secrète des jeunes : un documentarisme énigmatique

par Harry Morgan

La Vie secrète des jeunes est un strip vertical de huit cases, paru de 2004 à 2014 dans Charlie Hebdo, et repris sous forme de planches, en trois recueils parus à L’Association. Le principe du strip est de reproduire sans commentaire des scènes entrevues dans l’espace public parisien, le métro, le bus, les cafés.

Les endroits sont localisé de façon précise (le métro ligne 9, le bus 91, un café place de la Nation, une épicerie chinoise dans le 20e), les scènes sont datées de facto de la semaine qui précède la parution du strip dans Charlie, mais les protagonistes ne sont naturellement pas identifiés. Font exception à la prédominance des scènes de rue quelques lieux culturels : salon du livre, musée de la bande dessinée d’Angoulême, librairie.

La « tranche de vie », pour emprunter un terme à l’art du théâtre, n’est pas une inconnue dans les littératures graphiques, comme en témoigne aux États-Unis, l’œuvre d’un Clare Briggs, auteur dès le début du XXe siècle de différentes séries de portraits sur le vif, dans lesquels les lecteurs pouvaient aisément se reconnaître ou reconnaître leurs voisins (The Days of Real Sport, When A Feller Needs a Friend, Movie of a Man, Real Folks at Home, There’s at Least One in Every Office, etc.) Dans le strip de Riad Sattouf, les deux messieurs travaillant comme modèles dans le milieu de la mode (« T’as eu des boutons, toi ? »), ou encore le jeune homme intense qui sur-réagit à la laideur de l’imagerie d’Avatar de James Cameron, et sa compagne, modèle de placidité (« Ouais ben va pas prendre la tête à ton père avec ça »), semblent sortis tout droit du crayon de Briggs. Autre parallèle avec le strip de Sattouf, les cartoons ou les brèves bandes dessinées de Clare Briggs ont été repris en recueils dès les années 1910, ce qui modifiait leur nature de « pièces fugitives », en les détachant du support de la presse quotidienne, et surdéterminait leur signification par leur co-présence au sein d’un album.

Ce qui distingue Sattouf, quand on le compare à ses prédécesseurs, n’est ni son documentarisme – le reportage graphique est précisément l’une des spécialités de Charlie Hebdo –, ni sa vacherie, indissociable elle aussi de son support, mais sa froideur d’entomologiste face à ses sujets. Ce détachement émotionnel de l’auteur introduit dans la série un élément de mystère, à l’encontre de l’apparente clarté de la démarche et du propos.
L’ambiguïté commence dès le titre. Qui sont les « jeunes » ? Quelle est leur « vie secrète » ? On peut penser que les « jeunes » correspondent à l’euphémisme en usage dans les médias pour désigner ce qu’on appelait autrefois les « classes dangereuses », qui, dans leur incarnation moderne, sont issues des banlieues. Mais si cette population occupe bien en effet le devant de la scène, toutes les classes sociales sont représentées, compte tenu du parti pris d’observation dans l’espace public.
Ce titre, La Vie secrète des jeunes, semble doubler celui des Cahiers d’Esther, du même auteur, qui, eux, se présentent réellement comme un journal intime d’une petite fille, que le lecteur voit grandir. Mais dans le cas du strip de Charlie Hebdo, les « jeunes » ne sont pas spécialement jeunes (on voit des personnages qui sont clairement adultes, ou des parents avec leurs enfants) et le secret est un secret de polichinelle puisque le sel de l’affaire est que les scènes restituées par le dessinateur, qui relèvent toujours de la vie privée et souvent de l’intime, sont surprises dans l’espace public. À cet égard, le strip vertical de Sattouf « rime » dans l’environnement contemporain avec une autre imagerie « dérobée », celle qui est filmée à la volée, à l’aide des téléphones portables, et diffusée sur les réseaux sociaux.

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© éditions L’Association

Le caractère énigmatique du strip de Riad Sattouf porte en second lieu sur la définition des personnages, dont il faut deviner l’identité, l’âge, parfois le sexe, la catégorie sociale et ethnique, au point que le strip se présente, très loin de l’intention documentariste affichée, comme un petit défi à la sagacité du lecteur. Paradoxalement le dessin simplifié de l’auteur fait échapper ses protagonistes aux caractérisations ethniques. Le noir, l’arabe ne se « lisent » pas immédiatement comme noir ou arabe, et par conséquent le blanc ne se lit pas davantage comme blanc. Le jeune Sullivan, à qui sa mère colle elle-même, d’autorité, son patch anti-nicotinique, n’est clairement identifiable comme noir que par ses dreadlocks. Parfois c’est l’observation péjorative sur « tes trucs de blancs » qui permet de déduire que le locuteur n’est pas européen, avant qu’un prénom (Nabil) permette de le confirmer. Même indifférence de l’auteur aux caractéristiques morphologiques : l’obèse, la femme hommasse, ne sont pas caricaturalement obèse ou hommasse. De ce fait, on ne comprend parfois à qui on a affaire qu’à la fin de la séquence, qu’on relit alors en connaissance de cause. Intervient sans doute ici pour part une habileté de l’auteur, consciente ou non, permettant de déjouer une accusation souvent portée dans un espace politique structuré désormais par les revendications victimaires : celle d’user de « stéréotypes » et donc de recycler une imagerie « raciste », accusation qui, quand elle est systématisée, représente évidemment une condamnation sans appel du projet même de la caricature.

Sur cette question de la caractérisation des personnages, la « bande son » de La Vie secrète des jeunes joue un rôle éminent. On repère les « jeunes » (au double sens ethnique et démographique) d’après leur parlure. Cependant le langage « jeune », avec ses « vazi » et ses « ranafoutre », tend à être unifié entre la banlieue et Paris intra muros, et donc entre catégories sociales. De même, le fait pour une femme d’interpeller l’amie dont elle est la confidente comme « ma sœur » ne permet pas de conclure avec certitude sur l’appartenance ethnique de la paire d’amies (à supposer d’ailleurs que les deux femmes soient de même origine). Plus pertinent pour identifier les allochtones est le recours par Riad Sattouf à l’écriture phonétique : « fé attention », « tu fé koi ». On ne sait si le procédé est censé traduire les accents (le « ai », c’est-à-dire le « e mi-ouvert » des phonéticiens, étant systématiquement remplacé par « é », le « e mi-fermé »), un élément de culture (le style SMS) ou un handicap social (ce qu’on appelait autrefois l’illettrisme). Mais on ne peut s’empêcher de noter que Riad Sattouf recourt ici à un procédé humoristique très ancien qui est la restitution des dialectes ou des sociolectes (on pense aux paysans de Molière), procédé considéré tacitement comme obsolète dans les littératures francophones, et dénoncé, par sur-correction politique, comme franchement raciste dans les littératures anglophones.

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© éditions L’Association

Le strip comme appareil enregistreur

La restitution littérale de la réalité dans La Vie secrète des jeunes est contrariée aussi par la forme même du strip, qui se prête parfois malaisément à la transcription des scènes observées. Il faut regarder plusieurs fois le curieux ballet des visages d’un jeune couple dans le métro pour comprendre que chaque fois que le jeune homme lui impose un baiser goulu, de bouche à bouche, la jeune femme détourne le visage. C’est elle qui explose à la fin, pour signifier à son peu délicat partenaire que si elle détourne la tête c’est justement qu’elle ne veut pas du baiser. Et le lecteur, ayant décodé la séquence, éprouve un sentiment de honte, parce qu’il n’a, lui-même, pas compris que la jeune femme « ne voulait pas ».
La prosodie du strip introduit également des biais de lecture, parce que, par habitude culturelle, on lit l’ensemble de la séquence comme un crescendo, ou qu’attend à la fin de la séquence un gag, ou la « morale » de la fable, ou un point d’orgue, de sorte que la dernière case est sur-interprétée, alors que, du point de vue du dessinateur, c’est simplement le moment où il a « coupé » la séquence.

Cependant le plus énigmatique, dans La Vie secrète des jeunes, demeure l’absence apparente de position morale de l’auteur, qui feint de se considérer comme un pur appareil enregistreur. Le lecteur est constamment amené à se demander quel est le « sens » de la séquence reproduite, ou à fournir pour son propre compte la « leçon » de l’événement relaté. L’humour graphique n’est jamais détachable de son contexte, et le lecteur est guidé dans son appréciation par la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, qui milite tout à fait ouvertement pour le multiculturalisme (le Réseau éducation sans frontière y tient une rubrique régulière, pendant les années de parution du strip de Sattouf). Cependant rien n’interdit en théorie une lecture « réactionnaire » de La Vie secrète des jeunes (la liberté d’interprétation étant une autre caractéristique de l’humour graphique) et l’on est ramené alors à l’idée des « classes dangereuses », ou bien à celle d’une société arrivée au dernier degré de délitement et d’abêtissement. Mais sans doute cette lecture était-elle déjà celle de certains lecteurs de Clare Briggs, cité plus haut, qui, après tout, quoique de façon beaucoup plus feutrée, décrivit les roaring twenties, les jeunes dactylos affranchies (les fameuses flappers), et la gigantesque gueule de bois que s’infligea durant une décennie l’Amérique de la Prohibition.

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© éditions L’Association

L’auteur lui-même semble ne sortir de sa neutralité que dans le cas de la violence gratuite. Les scènes mettant en scène de « mauvais parents » sont nombreuses. Une grosse dame, à la laverie, s’emporte contre son gamin, l’insulte et le gifle à la volée. Un carton introductif précise : « 75% des parents français pensent que taper leurs enfants fait partie du processus d’éducation », indiquant la fonction sociale de la petite bande dessinée. Une mère devenue hystérique secoue son gosse en lui expliquant qu’il n’a pas droit à la parole (« À huit ans c’est a-nor-mal de parler, de discuter ! »). Le lecteur ne peut que conjecturer sur le déclencheur de cette crise. Cette mère à bout passe-t-elle simplement ses nerfs sur son gamin ? Ou bien a-t-elle réellement perdu le contrôle dans une relation qui devait rester asymétrique ? (Et si c’est le cas, est-ce parce que, mère isolée, elle fait « couple » avec son enfant ?) Quant au dessinateur, ce qui l’intéresse est seulement la violence de la séquence, qui est restituée du point de vue de l’enfant, dont la détresse se mesure aux gouttelettes d’angoisse qu’il projette.

Plus inquiétante encore est la violence sociale, qu’elle relève des « incivilités » ou des cours pénales. Des « jeunes » s’amusent à calotter au passage les passantes dans des escalators, et à les insulter. Un malandrin alcoolisé s’en prend sans crier gare à un compagnon de beuverie, dans une rame de métro, armé d’une scie qu’il vient d’acheter dans une grande surface de bricolage, et il le laisse en sang (« Y t’a ouvert. T’es tout ouvert. »).
Cependant le sujet de Riad Sattouf n’est pas le fait divers. L’auteur semble plus soucieux d’esquisser une typologie, par exemple, dans cette autre scène d’agression dans les transports publics, entre le matamore hyper-agressif et labile, susceptible de frapper à tout moment, de façon imprévisible, et qui se calme de façon tout aussi imprévue, et le falot, le piètre, la victime dépassée (« mais j’ai rien fait ») et qui a l’air de s’excuser de l’agression qu’il a subie (« Il... il m’a tapé, non ? »).

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© éditions L’Association

Finalement, pour autant qu’on puisse tirer un enseignement – en dehors de l’interprétation politique au sens strict – de l’ensemble de ces strips, ce qui ressort est l’égocentrisme de la plupart des personnages. Comme l’interaction dans l’espace public réclame au minimum deux intervenants (à moins de mettre en scène un individu qui se parle à lui-même ou qui prend à parti ses voisins), ce sont les couples, d’amoureux ou de copains (ou plus souvent de copines), qui occupent le devant de la scène. Or ce qui caractérise les protagonistes de ces relations binaires est précisément leur incapacité à tenir compte de l’autre, même de façon minimale, tant la satisfaction de leurs désirs narcissiques leur paraît une évidence. Voici un jeune couple dans le métro. Le jeune homme s’amuse à faire des grimaces en direction de la jeune fille, c’est-à-dire qu’il l’utilise strictement comme un miroir. Et quand, agacée, elle le prie d’arrêter, il lui demande s’il a « l’air inquiétant » en faisant cela, puisque « inquiéter » sa copine, être repoussant au lieu d’être séduisant, c’est toujours un bénéfice narcissique. Lorsque l’interaction au sein des couples, ou des couples d’amis, semble opérer, elle est superficielle ou feinte. Deux copines se saluent en faisant des Hiiiiii ! à fonction phatique et l’une d’elles multiplie des hiiii ! d’enthousiasme au fil de la conversation, tandis que l’autre lui raconte sa bonne fortune de la soirée de la veille.

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© éditions L’Association

Qu’est-ce qui nous embarrasse ici ? Est-ce le style de vie de ces « fêtardes », qui reproduisent en miroir le comportement masculin, en recherchant le « bon coup » d’un soir ? Est-ce tout ce que cela laisse deviner de misère, affective, sexuelle, intellectuelle, chez des jeunes femmes qui, par conformisme, sont entièrement dominées par l’impératif social de la jouissance immédiate ? Sans doute, tout cela entre peu ou prou dans l’esprit du lecteur. Mais ce que Riad Sattouf a dessiné, ce qui l’a frappé, est que, des deux cruches, l’une porte un bonnet tricoté, l’autre un chapeau Stetson, et qu’elles émettent des hiiii ! de triomphe et tombent dans les bras l’une de l’autre avec un enthousiasme surjoué en se narrant leurs amours éphémères.
Ainsi, comme il arrive souvent lorsque l’humour se porte sur le terrain social, La Vie secrète des jeunes aboutit à une collection de personnages. Un meilleur titre du strip serait Les Caractères de Riad Sattouf, après ceux de La Bruyère, renouvelés eux-mêmes de ceux de Théophraste.

Coda

Après le massacre de Charlie, Riad Sattouf dessina dans le numéro 1178 du 14 janvier 2015 (le fameux numéro « Tout est pardonné »), un dernier strip de La Vie secrète des jeunes, qui ne paraissait plus dans le journal satirique. Un type qui parle clairement le français de la banlieue (« J’te dchis ») explique à son interlocuteur au téléphone que si on n’aime pas Charlie Hebdo, on ne le lit pas, mais qu’on « neu tchue pas dé gens », et cela « kelke soit la rézon ». Notre homme paraît même un modèle de civisme, puisqu’il reproche à son interlocuteur son « cé bien fé » et ses théories du complot.
Au-delà du caractère à la fois touchant et dérisoire de la leçon de morale prodiguée par cet inconnu, qui a découvert ce profond impératif éthique que « tu neu tchues pas dé gens », mais qui, plus sérieusement, se montre aussi capable d’articuler les conséquences de la violence politique (« La violonce, apré ça fé la violonce qui apré fé encore la violonce »), cet ultime strip inscrit aussi rétrospectivement La Vie secrète des jeunes dans son temps. L’heure n’est plus à l’observation philosophique de la faune parisienne, ni à l’enregistrement impartial des us et coutumes des populations qui constituent cette faune. Ces populations, quelles que soient leurs origines, se partagent désormais en deux camps, selon l’opposition entre « tu ne tchues pas des gens » et « cé bien fé ». Et puisqu’il y a deux camps, et qu’on tue des gens, c’est bien qu’il y a une guerre. Il appartiendra aux historiens du futur de décider si l’on pouvait distinguer dans La Vie secrète des jeunes les prémices de cette guerre.

Harry Morgan

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