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Alicia et le photographe

par Thierry Groensteen

Juan d’Oultremont est peintre, performeur, chanteur, parolier, auteur de romans et de pièces de théâtre, grand collectionneur... et accessoirement belge.
En tant que tel, il ne pouvait pas passer complètement à côté de la bande dessinée. De fait, il paraît qu’il travaille avec Chantal de Spiegeleer (Madila) à un nouveau projet de série pour les éditions du Lombard.


Mais c’est en solo qu’il a signé son unique album à ce jour : plus qu’une curiosité, un véritable objet littéraire non identifié. Alicia a paru voici deux ans, en novembre 2016, aux éditions du Caïd, sises à Tavier, une petite commune de la province de Liège.
C’est le récit des amours entre le narrateur, un jeune homme assez fade, quincaillier féru de photographie, promis, selon son père, à une « brillante carrière dans le difficile secteur de l’outillage », et la prénommée Alicia, ancienne Miss Chypre, passablement coquine et étrangement fantomatique. Son métier à elle consiste à « traquer les psychopathes et les déviants de tous ordres » : elle est profiler.
La romance tourne au thriller quand le narrateur comprend que sa dulcinée enquête sur lui, parce qu’elle le soupçonne de préparer un attentat. Et le thriller se teinte de métaphysique quand il apparaît qu’Alicia n’est peut-être pas tout à fait celle qu’il croit. Il faut dire qu’elle a un frère prénommé Gesù et que le narrateur, lui, a pour nom... Judas.

Cette histoire, dont l’éditeur dit justement qu’elle fonctionne par « couches quasi sédimentaires » n’est pas très sérieuse. Un ancien président l’eût qualifiée d’abracadabrantesque. Il suffit d’ailleurs de citer quelques phrases pour donner une idée du tempérament facétieux de l’auteur : « … mon QI (…) me plaçait dans la moyenne départementale. Cette nouvelle rassura ma famille qui craignait qu’une intelligence trop acérée m’écarte de la quincaillerie » (p. 12) ; « lorsque j’abordais l’éternel problème de la dominante verte du Fugicolor PRO400 Asa, elle prétendait ne pas vouloir perdre son temps en vaines discussions » (p. 36) ; ou encore : « n’ayant jamais porté autre chose que des mocassins en croûte de veau, je fis l’acquisition de santiags en alligator de couleur crème » (p. 64).

Alicia et le narrateur ne semblent pas très assortis mais le fin mot de leur fantasque histoire nous importe assez peu. Progressant par une succession de textes brefs, elle doit une grande partie de ses rebondissements à des suggestions tirées des images qui forment la matière première du livre, à leur pouvoir d’évocation.
Les dites images sont des vignettes découpées dans d’anciens manuels enseignant les bases de la photographie. Les unes techniques ou pictogrammatiques, les autres plus cartoonesques. Certaines très énigmatiques, une fois arrachées à leur contexte d’origine.

Sur le site de l’éditeur, Juan d’Oultremont explique : « Je collectionne tout, donc je collectionne aussi les livres qui, dans les années 50-70, vous initiaient aux techniques de la photographie. À la grande époque de l’argentique, du photoclub et des salles de bain transformées en labo photo. Des livres qui compilaient les archétypes du genre : le clown, la tour Eiffel, le skieur nautique, la forêt en automne, la baigneuse (le plus souvent avec ballon Kodak), la fête de famille, sans oublier les photogrammes de clefs anglaises posées à même le papier sensible, les sténopés et, pour les plus audacieux, la photo de charme – la même baigneuse, mais cette fois sans le maillot. Un réservoir de fantasmes et de stéréotypes où il s’agissait moins de créer que de s’approcher au plus près de l’exemple proposé. »

L’auteur a donc découpé environ 350 de ces vignettes et les a réparties dans les bandes en papier cristal d’un album destiné à accueillir une collection de timbres. Au détournement des images s’ajoute donc un détournement du support, ni celui-ci ni celles-là ne remplissant ici leur fonction supposée.
Il explique assez bien comment, dans ce livre, « le rapport texte/image (...) échappe à la simple logique illustrative. Il se propose tel un défilant rétinien, cinétique et subjectif, s’offrant au regard de façon périphérique ou latérale, un peu à la façon des bas-côtés d’autoroute. »

Ces images, sans le texte, ne signifieraient rien (comme eût dit Töpffer). En tout cas leur combinaison, leur mise bout à bout échouerait à produire un quelconque récit. Le texte – de plus en plus chargé en notations ou connotations sexuelles à mesure que l’on progresse dans le livre – les arrache à leur caractère documentaire et didactique et en fait, toujours en décalage, des déclencheurs facétieux (qui par un détail concret ou insolite, relancent le processus de fabulation), des réceptacles à fantasmes, des digressions étranges aussi.

Juan d’Oultremont ne réinvente pas la bande dessinée, il fait autre chose : un prototype qui ne sera probablement jamais imité, et que chaque lecteur, sans doute, s’appropriera selon un protocole personnel, selon sa familiarité avec les choses du sexe (relevé), de la Religion (révélée) et de la photographie (révélatrice).

Thierry Groensteen

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