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d’un spectre, l’autre

par Christian Rosset

[Août 2018]

1.

Ils ne sont pas si nombreux ceux qui, prenant plus ou moins clairement part à cette aventure de l’écriture que l’on nomme bande dessinée, tiennent le mur avec une seule image. Par image, j’entends un dessin, une peinture, de telle ou telle dimension (de celle d’un timbre-poste au recouvrement intégral d’un mur, voire d’une salle d’exposition, sol et plafond compris), sans que ne soit opéré le moindre transfert d’un support à l’autre – ou le moindre changement d’échelle : confrontée, dans sa matérialité même, au regard. Éric Lambé est sans conteste de ceux-là, tout comme, par exemple, Blexbolex (je songe à lui soudain, pour avoir vu quelques dessins du premier au salon Drawing Now peu de temps après avoir visité une exposition du second au Regard moderne, les associant mentalement dans le souvenir, sans pour autant les confondre) et quelques autres qui se projettent en galerie bien au-delà des implications relatives au commerce des planches. Tenir le mur serait aussi commettre un autre crime que celui de rejouer le plus lointain du souvenir (le désir de retrouvailles avec l’enfance, quand on punaisait posters et autres contenus illustratifs sur les murs de sa chambre, sous le regard plus ou moins bienveillant des parents) : bien plutôt soumettre le regard du visiteur à l’épreuve d’un temps non-mesuré, le sollicitant dans sa puissance de déchiffrement de ce qui, dans l’image, s’est déposé de pensée non-verbale. Et ainsi l’inciter à une forme d’élévation – qui ne serait en rien mystique : il se trouve qu’en telle situation, on n’est plus le nez dans le livre, mais le corps en tension dans l’espace.

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Le Fils du roi, 2012
© éditions Frémok

Si l’œuvre d’Éric Lambé se montre – s’affirme même – parlante, ce n’est pas par usage plus ou moins rayonnant du verbe, mais par un art subtil de la retenue. Il y a mille et une manières de le pratiquer : on peut contenir le désir de faire proliférer les lignes, d’accumuler les signes, sans faire montre pour autant d’esprit minimaliste ; on peut aussi se montrer économe avec les mots, tout en laissant se développer d’innombrables propositions narratives, mais en leur état le plus « resserré » possible, voire simplement suggérées, non tracées en toutes lettres, afin de laisser se déployer cette pensée non-domestiquée, encore sauvage, et marquer ainsi de son empreinte d’éphémères présents d’une vie. Mais, portant un regard des plus incisifs sur l’univers ouvert d’Éric Lambé, on n’ira pas jusqu’à parler d’absolue pureté du dessin. Bien au contraire : ce qui vit graphiquement, donnant chair au dessein que le dessin accomplit concrètement, proposant quelques contours, parfois fermés, mais aussi d’innombrables possibilités de lecture au regard, donc à la pensée, se nourrit d’impuretés, aussi essentielles que variées – l’auteur du Fils du roi n’étant, contrairement à Hergé, en aucune manière touché par le démon de la pureté.

Il faut donc se glisser discrètement dans la peau de ce guetteur mélancolique que devrait être le « critique » (du moins celui qui se met hors de portée de l’emprise de cet autre démon, celui du jugement péremptoire), conscient du fait que la plus belle œuvre sur laquelle pourra se porter son regard sera probablement celle qui aura le don de lui clouer instantanément le bec (on peut se demander au passage si cette privation de parole ne contribuerait pas, du moins dans un premier temps, à redonner de l’air à la pensée, lui permettant par la suite de rompre le silence, retrouvant une parole plus libre, voire volubile). La sidération que procure la peinture, quand elle s’affirme dans sa plus singulière puissance, est beaucoup plus rare côté dessin, car, en ce domaine (ô combien) réservé, il y a toujours du dit qui y circule (sauf peut-être dans l’improbable hypothèse que l’effacement soit total – ce qui n’arrive jamais, même quand Robert Rauschenberg passe de méthodiques coups de gomme sur un dessin au crayon de Willem de Kooning). Éric Lambé, s’il peut se montrer parfois remarquable coloriste, n’est pas (du moins en ce sens) peintre : il est clairement dessinateur – et un des plus fins, des plus inventifs de sa génération.

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Le Fils du roi (2012)
© éditions Frémok

Cependant, faisant une petite excursion au plus profond du souvenir, il me semble avoir été réellement sidéré (j’ai beau chercher, je ne trouve pas de mot plus adéquat) à l’instant précis où une main amie [1] m’a tendu un exemplaire fraîchement imprimé du Fils du roi (qui, du coup, étincelait d’invention dans l’open space pourtant saturé d’objets d’une rédaction vouée au graphisme). Je ne peux m’y replonger aujourd’hui sans faire remonter en moi cet incipit critique gravé à fleur de peau. Du coup, écrire à son sujet serait en premier lieu témoigner de ce qui reste de ce souvenir qui perdure, comme gravé au fer rouge sur l’étoffe où se déposent les sensations intimes – et donc trouver les mots pour le dire. Ou plutôt : pour le décrire. Ou mieux encore : pour le faire passer, donc tenter de traduire, même si probablement avec maladresse, ce qui restera, quelle que soit la précision de cette transcription, à jamais énigmatique.

2.

Il se trouve que, le jour où cette découverte d’une suite d’images d’Éric Lambé m’a provoqué un véritable choc (de ceux que l’on se prend en plein corps et pas seulement dans la tête, sans comprendre à l’instant même ce qui nous arrive), j’ignorais jusqu’au nom de ce dessinateur qui était pourtant loin d’être débutant. L’érudit est un ignorant conscient de ses lacunes, comme le pessimiste est un optimiste bien informé. Cette suite de dessins au Bic noir et bleu, titrée Le Fils du roi, se présente agencée en un livre de format LP (carré de 33 centimètres de côté et d’1,5 centimètre d’épaisseur), publié de manière impeccable par le FRMK et impossible à ranger avec le tout venant de la BD – ce qui n’en fait pas pour autant un « livre d’art », l’auteur ne désirant en aucune manière rompre avec ce qui, en bande dessinée aujourd’hui, trame d’étranges constellations entre 48CC (le « tout-venant commercial ») et ces ouvrages inclassables dont ce livre marque un exemple des plus saisissants.

J’en ai déjà parlé [2] et, n’ayant pas l’intention de trop me répéter, je me contenterai d’en reprendre quelques mots prononcés par Éric Lambé lors d’une exposition de ses originaux (à l’automne 2012) à la Galerie Martel, me souvenant l’avoir entendu affirmer, alors que je lui proposais une lecture trop dégagée de l’exigence de récit, que la narration lui importait, qu’il ne fallait pas s’abîmer en pure contemplation – diktat qu’il était néanmoins possible de transgresser, le regardeur étant libre, y compris de s’aveugler ; puis face aux micros que je lui tendais quelques mois plus tard au Festival d’Angoulême 2013 : « Je voulais un livre qui "déborderait" de la bande dessinée, un projet narratif bien sûr, mais où la "liberté" de ton et de réalisation serait la plus grande possible. Je souhaitais aussi qu’en plus du livre, ce travail ait une vraie pertinence à être exposé. Un livre et un mur couverts de hachures de Bic bleu et noir ! Mélancolique et grotesque ! C’est un organisme qui s’est mis en place et qui a installé des règles… À un moment, je ne décide plus de rien, le livre est en train de se faire, il me demande de le nourrir et moi j’accepte ou pas de faire les images… Tout le livre est alors devenu un univers et j’espère que les lecteurs le reconstruiront quand ils le liront car il laisse beaucoup de blanc, de trouées dans la narration… qu’ils combleront d’une autre manière que je pourrais le faire [3]… »

Quatre années plus tard, Éric Lambé obtient à Angoulême le Fauve d’or (ou prix du meilleur album) pour Paysage après la bataille (en collaboration avec Philippe de Pierpont). Divine surprise, si on veut (un peu comme quand Tim Burton, président d’un jury pour une fois éclairé, avait attribué à Cannes la Palme d’or à Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul). Dans la résonance de ce Fauve, Actes Sud a regroupé en novembre 2017, sous le titre générique d’Apparitions disparitions, trois histoires déjà publiées par divers éditeurs (Seuil/FRMK, Casterman, Futuropolis), comme on le ferait d’un morceau de musique de chambre en trois mouvements. Philippe de Pierpont se retrouve, pour cette trilogie, le discret complice d’Éric Lambé : présent à chaque page, voire à chaque case, même si muette, histoire de ne pas importuner son dessinateur qui fait montre, une fois encore, de retenue (signe de grande ambition qu’il n’est pas nécessaire de crier sur les toits). Le silence est entre eux lien d’échanges. Et pourtant, dans leur travail, il y a du son, ne serait-ce qu’à travers quelques espaces dialogiques qui nous conduisent à rechercher au fond de nous-mêmes des voix aux timbres adéquats. Lecture (réduction pour voix seule – celle du guetteur mélancolique déjà nommé) :

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Eric Lambé & Philippe de Pierpont, Alberto G (2003)
© éditions Actes Sud/Frémok

Mouvement 1 [4] : Alberto G. Si Éric Lambé nous fait parfois sentir qu’il pourrait ne pas craindre de se mesurer avec Giacometti, il préfère représenter Alberto. L’artiste devient alors personnage et aussitôt un récit peut commencer. Cet Alberto G., on peut (se) le raconter sans pour autant le trahir, sans prétendre non plus se glisser dans sa peau, comme s’il fallait absolument retrouver sa main pour vivre ses doutes, sa rage, ses excès, jusqu’au désir de tout effacer. Car la vie se manifeste le plus souvent en pleine conscience de sa finitude, comme toute apparition se fortifie en se frottant à sa disparition potentielle. Présence du portrait dans l’absence d’imposture (ou de posture) biographique. Au fond : une fabrique de fantômes, seule habilitée à traiter de cet intraitable qu’est l’artiste travaillé, non seulement par ses hantises, mais aussi par le désir de se débarrasser de ce que les autres lui ont imposé comme représentation de soi. La main de l’artiste est tête de gomme (en anglo-américain, eraserhead) : toutes parties du corps que le sang irrigue – en dialogue.

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Eric Lambé & Philippe de Pierpont, La Pluie (2005)
© éditions Actes Sud/Frémok

Mouvement 2 : La Pluie. Les signes de la pluie. La piscine, sans cet infect goût du chlore si peu japonais. Et les larmes. Pinceau trempé dans de l’eau pigmentée : pluie douce – l’ennemi, c’est la sécheresse. Eau indispensable pour se laver – voire pour s’épurer. Mais le soleil finit toujours par réapparaître, ne serait-ce que pour sécher les traces de ce qui aura conduit un couple à ne pas se séparer tout en se séparant, à ne pas enfanter tout en enfantant quelque chose d’autre, qui serait elle aussi extraite du corps : peut-être une pensée, ou plutôt un accord entre sensation et pensée. « Quelque chose » qu’on ne saurait nommer et que seul le dessin comme expérience – un dessin qui serait aussi peinture (mais sur papier), qui cheminerait par des processus d’apparitions disparitions (passant d’une tonalité à l’autre) – serait à même d’exprimer.

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Eric Lambé & Philippe de Pierpont, Un voyage (2008)
© éditions Actes Sud/Frémok

Mouvement 3 : Un voyage – histoire relative à la maladie d’un personnage (les deux mots importants étant peur et rémission), mais qui évite le pathos. Créer ne peut s’accomplir qu’en pleine conscience de la mort à venir qui seule a pouvoir de tirer le rideau de ce qui, au moment de passer à l’acte, demeure terriblement ouvert. Corps et pleurs. Et l’animalité qui a la force de déployer ce « comment taire » qui est geste passeur de toute manifestation d’apparition disparition (l’humain, même représenté, projeté sur la surface du papier, ne le peut, sauf à se couper du monde – mais alors on se dirigerait aussitôt vers la toute fin du livre, cette image plus que muette… Monochrome ? Non, mais débarrassée de toute forme de représentation).

Avant la bataille, il y a donc production de traces fantomales qui ne sont pas seulement lisibles par les yeux. Un art du toucher est requis, afin que l’on puisse les sentir se déployer, comme en préécho de cet Après. Tout se joue, subtilement, au défi de toute chronologie, d’un spectre, l’autre : économie fonctionnant davantage par l’échange (au sens des rencontres de rue ou au sein du terrain vague) que par de savants calculs. Si on s’immerge dans les bandes dessinées d’Éric Lambé, qu’il en soit ou non seul auteur, on en vient tout doucement à dialoguer avec ce qui n’a peut-être ni visage, ni nom, mais qui ne cesse de nous inciter à revenir sur les lieux pour nous y retrouver en compagnie. C’est un souci de tous les jours, et non celui d’un moment isolé. En forte résistance avec ce terrifiant diktat époqual : « sitôt consommé, sitôt consumé ».

3.

Histoire de prendre un peu distance avec la bande dessinée (que nous ne perdrons cependant pas de vue), j’aimerais me concentrer sur une suite d’images qui a été en partie exposée à la Galerie Martel dans le cadre du Salon du Dessin Contemporain (renommé depuis quelques années Drawing Now) sous le titre générique : La Rue. Je ne sais si cet ensemble de dessins – dont la mise en vente dispersera probablement les originaux – forme une série close, ou si d’autres sont encore à venir. Mais, explorant les quinze images que la Galerie nous a fait parvenir [5], je ne peux que constater que l’univers d’Éric Lambé s’y déploie de manière plus ouverte que jamais. La rue est, entre autres fonctions, espace de croisements et d’échanges. Et qui en fait son « sujet » (ce ne sont pas les images qui manquent depuis que l’idée même de rue s’est imposée à je ne sais quel urbaniste visionnaire) se trouve en dialogue comme au carré avec tout ce qui a surgi de la main d’artistes, autrefois comme aujourd’hui attentifs à ce qui (s’) y passe. On peut songer à certaines images de Balthus ou d’Hélion, par exemple – et à tant d’autres (même si, tapant « la rue peintures » sur Google images, on obtient essentiellement d’horribles croûtes). On pourrait aussi creuser la question en bande dessinée, notamment chez Hergé ou Tillieux. Il y a un art de la mise en dessin de ces passages qui animent de jour comme de nuit les rues et qui, de variation en variation, n’a eu de cesse de s’enrichir.

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La rue, 41 x 31 cm, encre de Chine,
bics de couleurs et brou de noix sur papier
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La rue, 41 x 31 cm, encre de Chine,
bics de couleurs et brou de noix sur papier

La rue : inépuisable source d’événements, aussi bien représentables qu’échappant à toute possibilité de figuration concrète, supposant l’invention de « correspondances sensorielles » (pour reprendre un concept de Jean-Yves Bosseur [6]) sur le plan graphique. Vieille histoire… Quand on traite d’un tel espace, il est nécessaire de créer des tensions entre figuration et abstraction, documentant par le dessin ce qu’un regard exercé peut saisir de la vie extérieure, tout en frottant ces traces de « réel brut », représenté de manière aussi précise que possible, avec (simultanément le plus souvent – les choses n’étant pas séparées ; ni leur ordre temporellement hiérarchisé) quelque chose de l’ordre de la « vision », intérieure cette fois, qui seule peut inciter à donner chair à cet insaisissable qui surgit dès que la main gagne en liberté.

La rue : si on appose côte à côte les dessins qui forment cette suite d’Éric Lambé, on s’aperçoit que les images raccordent, tels quinze fragments (ou recadrages) d’un plus grand dessin s’étirant en longueur, alors que chacun pris individuellement (ce qui serait déjà pleinement satisfaisant pour le regard) forme un rectangle de 41 cm de haut sur 31 cm de large. Ajoutons qu’il s’agit de dessins à l’« encre de chine, Bic de couleurs et brou de noix sur papier » – mix de techniques, d’outils, avec alliage de fluides, particulièrement original et bien accordé à ce « sujet », comme déjà dit en attente incessante de nouvelles variations. Comme si, en ces temps où l’usage, il y a si peu encore triomphant, du mot « postmodernité » semble n’avoir plus vraiment cours, une forme de classicisme, aux antipodes de tout « esprit néo », faisait retour, accordé à une réelle singularité : de celles qui pourraient être apposées au fronton de telle ou telle fabrique de spectres. (Je songe soudain aux dessins de Placid aux crayons comme aux Bic. En écho à un de ses livres publiés en 2014 par Alain Beaulet sous le titre J’y étais, j’avais relevé que dans la rue, dans les cages d’escalier, dans les intérieurs domestiques, au bord de la mer, dans le métro, et j’en passe, c’est aussi dans la tête que ça se passe [7].)

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La rue, 41 x 31 cm, encre de Chine,
bics de couleurs et brou de noix sur papier

Je ne sais si les dessins composant cette suite sont numérotés. Mais, si on veut bien la parcourir de gauche à droite, celui sur lequel j’aimerais un instant m’attarder devrait porter le chiffre 4. Décrire un tel dessin ne serait, une fois de plus, qu’un exercice de style, aussi vain que de proposer un résumé du scénario lors du compte-rendu d’un roman, d’un film ou d’une bande dessinée. Notons cependant quelques signes remarquables : une tête ronde, une larme coulant d’un œil, en écho à quelques gouttes de pluie (un parapluie est ouvert, qu’une main ne tient pas vraiment ; simultanément quelques traits verticaux laissant supposer que cette pluie pourrait être plus drue ; et le plus clair du dessin marquant qu’au fond, il ne pleut pas). Une femme tient un chat sur ses genoux (ou plutôt dans ses bras, mais la position des pattes de l’animal ne colle pas – sinon selon une logique spécifiquement graphique). Rien ne semble s’accorder aux normes d’une figuration, non seulement narrative, mais documentaire. Tout pourtant raccorde : les tensions sont accomplies avec la plus grande attention à ce que, en termes d’art, donc de composition, on entend par exactitude (non comme preuve d’une maîtrise de la représentation, mais relative à l’expérience d’une authentique puissance d’invention formelle). On s’aperçoit, presque au premier coup d’œil, qu’il fallait bien entremêler les techniques, faire certains traits au Bic ou à la plume et d’autres au pinceau (traçant tel signe d’un noir d’encre et tel autre en couleur, bleue ou rouge). Une flaque, comme dessinée au sol après le passage de la pluie, s’élève, telle une auréole, sur celui qui laisse s’échapper, comme déjà noté, une larme en écho à ce qui vient (ou non) de tomber et que le dessin éternise. Rien d’inutile ne semble s’être installé dans l’espace du dessin (impeccable économie d’une construction paradoxalement minimaliste, alors qu’un incontestable baroquisme, pouvant parfois s’aventurer jusqu’au clownesque, se montre simultanément à l’œuvre).

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La rue, 41 x 31 cm, encre de Chine,
bics de couleurs et brou de noix sur papier
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La rue, 41 x 31 cm, encre de Chine,
bics de couleurs et brou de noix sur papier

Dans l’ensemble des images, les corps sont « sujet », tant par leur présence que par leur absence. D’où cette sensation que les choses se déroulent ici d’un spectre, l’autre, bien davantage que d’un spectre à l’autre : il ne s’agit pas d’un passage de relais, mais d’un jeu de transformations sans fin. Parfois, ce qui apparaît est de l’ordre du souvenir de telle ou telle forme qui aura hanté l’histoire de la modernité artistique du vingtième siècle (y compris en ses manifestations plus ou moins consciemment antimodernes – n’oublions pas que notre auteur a participé, sur scénario de David B., à cet objet-livre collectif autour de la figure de Magritte [8], un peintre dont chaque tableau cherchait à représenter, au moins à ses débuts, le surgissement même de l’idée, donc s’aventurant dans un certain frayage conceptuel, mais se trouvant simultanément, sur le plan plastique, au bord de la dénégation de toute exigence de recherche, ce qui n’est pas vraiment le cas avec Éric Lambé).

D’un spectre, l’autre, donc, dont in fine celui de la bande dessinée : l’ultime ressurgissant à l’esprit du lecteur qui avait fini par oublier où ce dernier avait trouvé ses marques. Mais une bande dessinée qui aurait été traversée par ce que l’on pourrait désigner par poésie graphique, au sens où, la poésie étant (selon Jacques Roubaud) mémoire de la langue, cette poésie graphique serait mémoire des corps, de leurs trajets, de leurs immobilités et de leurs relations aux objets comme aux variations climatiques.

4.

Ce qu’on néglige trop souvent, étant bien trop préoccupé par un irrépressible désir d’arrêt sur image (en quête, sinon de sidération, du moins d’étonnement, avant que de se livrer au plaisir de son décorticage, presque comme on le ferait d’un crustacé), c’est l’hypothèse qu’un mode d’animation dans l’espace (pourquoi pas) tridimensionnel (ou qui nous offrirait le plaisir de cette illusion) pourrait naître de ce travail jouant pourtant, ô combien subtilement, avec les à-plats. Le goût des surfaces, de ce qui se meut en surface, de ce qui glisse sur la page à la vitesse et selon les mouvements parfois incontrôlés du regard, de ce qui ne décolle du papier que par l’effet du regard intérieur, pourrait occulter une ouverture possible (au bord de l’impossible, mais qu’il fait bon rêver) vers le dessin animé – ce qu’il convient d’aussitôt rectifier puisque, en ce domaine, Éric Lambé, aidé d’une petite équipe de professionnels travaillant dans le cadre d’une production franco-belge, a réussi à fabriquer, à partir de la matière – a priori ouverte à toutes formes de mutations – du Fils du Roi, un court métrage plutôt convaincant qu’il a intitulé Deux îles. Ce qui est le plus frappant, et qui ne saurait que se renforcer à chaque vision, c’est le côté organique de cette animation : comment les hachures tendent à devenir plus que jamais textures d’une peau, en contact ou non avec l’extériorité du corps. Au-delà de toute représentation humanoïde, on ressent comme une plongée paradoxale dans les entrailles d’un corps, non sans organes, mais sans contours, instable, au devenir liquide ou visqueux, où l’espace s’avère, comme dans les rêves, d’une grande instabilité, et le temps, sans repères permettant tel ou tel relevé de mesure. Une fiction se dessine (surgissant essentiellement du fait de la mise en mouvement de figures, d’objets et de matières plus ou moins identifiables) que l’on pourrait interpréter de diverses manières, mais qui renverraient toutes à une forme de désir bien accordé à la transformation incessante des textures et à la rencontre des corps – rencontre érotique, même si rien ne se projette de manière univoque (nulle ligne claire en ces parages). Mais – noir et bleu obligent – quelque chose de froidement viscéral. Ou plutôt de viscéralement énigmatique. Bref, une forme d’agitation relevant aussi bien de l’inconscient que d’une forme de contrôle d’une précision extrême (car ces choses-là ne se fabriquent pas en cinq minutes – le miracle de ces Deux îles étant que rien n’ait eu pouvoir de brimer le déploiement sur écran d’une très grande liberté, de l’ordre de ce qui, dans les rêves, semble improvisé).

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Image tirée de Deux îles, court-métrage réalisé par
Eric Lambé et Adrien Cellières, uniFrance Films, 2012

On peut mettre en boucle ces cinq minutes d’animation sans arriver à en déterminer le sens (qui est, comme l’amour physique selon Gainsbourg, sans issue). Il y a cependant, remarque-t-on, en fin de parcours, une sorte de « fuite » (une femme seule dans un frêle esquif rame afin de pouvoir quitter le cadre ; on peut imaginer que le cours d’eau où la barque s’est aventurée est nourri de larmes – love stream – d’un amant perdu, ou plutôt en voie d’effacement, par l’action de la fameuse tête de gomme qui précède, dans le dispositif créatif, celles d’enregistrement et de lecture). Ce qui fuit le plus est donc le sens et on ne s’en plaindra pas, car il est toujours préférable de prendre distance avec les significations immédiates, comme préétablies par tel ou tel vulgaire fabriquant d’histoires sensationnelles. La merveille de cette affaire est que rien, justement, ne soit à vendre : tout (nous) est accordé, sans que l’on doive sortir telle ou telle monnaie sonnante et trébuchante, sinon d’un portefeuille taillé dans l’étoffe des songes. Cependant, il est fortement recommandé d’offrir en échange à l’auteur, mentalement, de manière tout aussi désintéressée, sa propre version de cette fiction : d’autant plus débridée, même si peut-être et simultanément dépouillée, que le nombre de ses lectures en aura été démultiplié jusqu’au vertige.

Sur ces mots, le guetteur mélancolique prend congé, gardant, tel un chat en son sommeil, un œil non clos sur les métamorphoses passées, présentes et à venir de l’univers ouvert d’Éric Lambé.

Christian Rosset


[1Celle de Caroline Bouige, corédactrice en chef de la revue Étapes.

[2Dans Éclaircies sur le terrain vague, L’Association 2015, p.316-318.

[3E. Lambé, entretien avec l’auteur pour Avis d’orage sur le rêve, France Culture, L’Atelier de la création, diffusion le 28/02/2013 – en libre écoute sur le site de la chaîne.

[4Une recension de ce volume ayant été déjà publiée sur le site internet du9.org, je prierai le lecteur intéressé de s’y reporter. Il me semble néanmoins utile de faire ici de ces trois mouvements une sorte de condensation, profitant de l’occasion pour en réécrire certaines parties.

[5Un grand merci à Rina Zavagli-Mattotti et à Amélie Payan pour cette transmission.

[6Dans Musique et arts plastiques, Minerve, 1998.

[7In Éclaircies sur le terrain vague, op. cit., p. 363-364.

[8Centre Pompidou-Actes Sud BD, 2016.

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