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éric losfeld, 1964-1968 : l’émergence d’une autre bande dessinée

par Benoît Preteseille

[Juin 2018]

Le temps d’un événement comme Mai 68 est complexe, constitué d’enchaînements politiques, de déclencheurs divers qui ont traversé la société entière ou des groupes particuliers. Il peut sembler particulièrement problématique d’essayer de relier ce temps avec celui de l’édition de livres en bande dessinée. Entre un point d’actualité et l’élaboration lente de dizaines de pages conçues, écrites, découpées, dessinées, un écart se fait inévitablement. Un livre de bande dessinée est toujours décalé, souvent en retard... On trouverait sans doute davantage de liens directs entre les événements de l’époque et des réactions à chaud publiées dans des journaux.

Pour moi qui n’ai pas vécu Mai 68, étant né une douzaine d’années après, il va être d’autant plus acrobatique d’affirmer des liens entre des livres et une époque que je n’ai pas connue. Cependant, il est indéniable qu’une lutte a eu lieu dans le domaine de l’édition pendant les années 60, créant son lot d’œuvres agitatrices. Je vais tâcher de repérer quelques indices de cet esprit du temps dans les bandes dessinées publiées par Le Terrain Vague / Éric Losfeld éditeur (les deux noms étaient utilisés en même temps) avant l’explosion des contestations.

Une bande dessinée différente, plus adulte, émerge en effet dans le début des années 60 en France. Cela se fait en dehors du milieu traditionnel de la bande dessinée qui était plus tourné vers le public des enfants, et les choses bougent notamment dans un support de presse catalogué comme érotique : V Magazine.

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Couverture d’un numéro de V Magazine, été 1955.

Jean-Claude Forest, un des auteurs marquants de ce nouveau mouvement, y officiait principalement comme illustrateur de science-fiction, genre alors considéré comme une sous-littérature. Périodique largement oublié, V Magazine a eu une grande importance pour l’émergence d’une nouvelle forme de bande dessinée, il a contribué à la maturation du travail de Forest, Georges Pichard et Robert Gigi, qui tous trois publieront un livre chez Éric Losfeld. Aucun pourtant n’y fait de la bande dessinée avant 1962.
Cette année-là, c’est dans les pages de V Magazine que Forest commence Barbarella, suivant l’impulsion de son rédacteur en chef, Georges-Hilaire Gallet. C’est un récit de science-fiction en huit épisodes qui n’est pas uniquement centré sur l’érotisme, même si le support d’édition appelait cela. « Conçu pour ‘V. Magazine’, journal assez orienté, il fallait que ce soit assez léger ; j’avais presque la contrainte de montrer mon héroïne pratiquement nue à toutes les pages. Contrainte que je n’ai même plus dans le second album. J’ai pu me permettre de tenir plusieurs pages sans déshabiller Barbarella [1]. »

Jean-Claude Forest profite de la carte blanche que lui avait donnée Gallet pour élaborer un récit vraiment personnel. Des références à l’histoire de la bande dessinée et à sa culture abondent, on perçoit un hommage aux auteurs américains qui étaient alors remis en valeur par le Club des Bandes Dessinées. Cette association d’amateurs, dont Forest était un des fondateurs et membres actifs, militait pour une reconnaissance de la bande dessinée comme art respectable et animait une revue d’étude, Giff-Wiff. Elle rééditait aussi de façon soigneuse des récits complets, dont le Flash Gordon d’Alex Raymond, qui a marqué la genèse du personnage de Barbarella.

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Extrait de Barbarella,
de Jean-Claude Forest.
© Les Humanoïdes associés

Influencé par la libéralisation des mœurs et le mouvement de libération des femmes, Forest a décidé de doter son héroïne d’un caractère bien plus moderne que les pin-ups habituellement mises en scène dans V Magazine. Barbarella est une femme seule, indépendante, qui n’a aucun besoin d’un homme pour agir. Elle choisit qui elle souhaite conquérir en toute liberté. Le fait qu’elle se retrouve régulièrement dénudée ne fait pas d’elle un objet passif. Elle en joue, séduit quand elle le désire, est entreprenante avec les hommes et utilise même parfois son charme comme une arme.

Le ton général me paraît aussi assez singulier. Il y a une distance affirmée par rapport au récit, une impertinence qui désamorce l’illusion référentielle pour établir un rapport nouveau avec le lecteur. Cette question a été un grand enjeu de la modernité littéraire contemporaine, avec le nouveau roman par exemple. Barbarella a souvent des répliques distanciées. « Je vais être déchiquetée par l’agonie des rosiers. Cette mort est vraiment trop poétique ! » (planche 2) « Discours... Discours... », dit-elle au milieu d’une scène saturée de dialogues (pl. 23) « Quelle intéressante situation ! » (pl. 39) « Aïe, ce fichu engin a un sens abusif du théâtre, le voilà enrayé. » (pl. 43) « Vous êtes parfait jusque dans vos répliques. » (pl. 53) Dans une belle case où son regard se plonge dans celui du lecteur, elle va jusqu’à déclarer « Je suis un peu folle et mes projets vous empêcheraient de dormir. » (pl. 45)
Un discours politique se dessine également en filigrane. Barbarella s’oppose en effet en permanence à la tyrannie au profit des opprimés. Au chapitre 1 puis dans les chapitres finaux, elle soutient des révoltes contre un pouvoir abusif, au deuxième chapitre elle combat une reine meurtrière, au troisième un chasseur violent envers les animaux et les habitants d’une planète. Cela ne témoigne pas forcément d’une prise de position radicale de la part de Forest, les héros de bande dessinée traditionnelle combattent souvent l’oppression arbitraire, et le but de Barbarella est plus souvent la réconciliation que le renversement, mais le vocabulaire employé montre une précision qui rend palpable l’ambiance des débats contemporains. « Un mouvement collectif est inconcevable. Sogo fait peser sur les parias une menace qui suffit à l’interdire. » (pl. 39) Et à partir du chapitre 6, on assiste à un chassé-croisé de fausses rebellions orchestrées qui se transforment en vraies avant de dévier de leur but. Une atmosphère de désenchantement et de méfiance par rapport au pouvoir politique est palpable.
Malgré une certaine retenue qui s’estompera dans les œuvres suivantes de Forest, ce récit s’écarte nettement de ceux qui étaient proposés dans la presse jeunesse au même moment, les commentaires des critiques le démontrent bien. V Magazine continuera l’expérience avec Scarlett Dream de Gigi et Moliterni, Blanche Epiphanie de Pichard et Lob, ou les deuxièmes aventures de Barbarella. Mais si la création de Forest a fait date, c’est surtout grâce au fait qu’elle est sortie des pages d’un journal équivoque pour devenir un livre.

Le recueil sort en 1964, aux éditions du Terrain Vague. Éric Losfeld était un éditeur venu de Belgique, qui ne publiait pas officiellement de bande dessinée (il en aurait cependant publié au moins une, clandestinement, très pornographique, selon Bernard Joubert), se définissant bien davantage comme un éditeur surréaliste. Il avait, en revanche, plusieurs fois édité des livres de dessins, signés Roland Topor ou Gébé, et s’intéressait aux cultures en marge : le cinéma, la science-fiction, la littérature populaire, et les livres érotiques voire pornographiques pour lesquels l’Histoire retient principalement son nom. Il fut en effet le premier éditeur du best-seller Emmanuelle. En 1967, il créera une collection intitulée "Bandes dessinées et recherches graphiques", qui rend poreuses les frontières entre illustration, art, dessin narratif...

L’objet-livre créé pour Barbarella est luxueux (grand format, 25 cm de large sur 33 de haut, cartonné sous jaquette, impression soignée), proche des standards des « beaux livres » consacrés à l’art. Sa couverture au graphisme moderne, utilisant une police de caractère linéale, et décomposant les couleurs avec une trame très grosse, évoque les œuvres des artistes pop anglais et américains très en vogue à l’époque.
Éditer de cette façon une bande dessinée parue dans un journal érotique n’avait rien d’évident. Selon Losfeld lui-même, il lui a fallu convaincre Forest de publier cette histoire en recueil. « Je réfléchissais un jour, oh ! une réflexion qui n’est pas très originale. Je pense que pratiquement tous les éditeurs font périodiquement la même réflexion. Comment trouver un nouveau moyen narratif. C’est comme ça que j’ai pensé à Barbarella, une bande dessinée. (...) Je téléphone à Forest qui tombe des nues. Il n’y croyait absolument pas. De ce livre, je suis donc le principal responsable [2]. » Il faut certes se méfier du goût de Losfeld pour les légendes, mais il y a peut-être une part de vérité.

Ce support différent a attiré l’attention d’un milieu cultivé aspirant à une plus grande liberté de mœurs, et le livre a bénéficié d’un réseau de distribution nouveau qui se mettait en place à ce moment-là, via de nouvelles librairies indépendantes et les drugstores. La culture se modifiait aussi petit à petit dans ses modes de diffusion, moins formels et moins hiérarchisés.

Barbarella a été interdit en 1965 d’affichage, de publicité et de vente aux mineurs à cause de son aspect érotique, ce qui paraît pour le moins disproportionné selon nos normes actuelles et révèle le conservatisme des autorités judiciaires d’alors. Selon Bernard Joubert, il s’agit du premier album de bande dessinée adulte à avoir été interdit. Pendant la réunion de la Commission furent évoqués l’aspect matériel, le tirage et le prix de l’album, arguant que c’était un livre « d’un genre inédit ». Le prix élevé, 45 francs au départ, puis 54 Francs, jouait en faveur d’une tolérance. Par comparaison, V Magazine coûtait 2 francs 50...
L’interdiction a tout de même été décidée, par crainte « qu’en se montrant indulgent on ne facilite la prolifération de publications similaires. (...) Par sa présentation en bandes dessinées, Barbarella peut induire en erreur des adultes voulant acheter un album pour leurs enfants. » Il s’agissait de « décourager les imitateurs éventuels d’une initiative qui risquerait, autrement, de faire école ». [3] La bande dessinée était tellement liée à l’enfance dans l’esprit des censeurs qu’il n’était pas concevable qu’un mouvement en direction des adultes fût possible, encore moins souhaitable.
De nombreuses réactions de soutien ont suivi. Malgré la censure ou grâce à son aura sulfureuse, Barbarella s’est très bien exporté, a été traduit. Ce livre a ouvert la porte pour d’autres créateurs, d’autres livres, un film, des chansons... Son importance ne cessa d’être soulignée par les créateurs des années 60.

Les Belges Pierre Bartier, humoriste, et Guy Peellaert, dessinateur publicitaire, conçoivent Les Aventures de Jodelle en 1966 en profitant de cette ouverture. Dans ce livre, l’ambiance est à la parodie. Jodelle est agent secret, employée par l’empereur pour contrer un putsch de la proconsule. Par rapport à Barbarella, la politique est traitée de façon moins investie, plus détachée. Le conflit central est tournée en dérision d’emblée, il a lieu entre l’empereur Auguste qui défend un « progrès économique et social » et la proconsule qui veut imposer une « promotion économico-sociale » (pl. 8). L’univers graphique est très marqué par la culture pop, les productions du Pushpin Studio notamment. Peellaert montre plus de fascination que de critique envers la société de consommation qu’il représente.
Cependant, au milieu de ces signes peu révolutionnaires, on peut remarquer que les personnages féminins sont une nouvelle fois assez novateurs. Jodelle est certes souvent dénudée, mais elle utilise son corps pour combattre comme le faisait Barbarella (pl. 10-11). Les femmes sont pleinement actrices de l’histoire : c’est une femme qui dirige les services secrets, et la proconsule, qui mène le complot, consomme les hommes avant de les éliminer. Ceux-ci sont soit chétifs et puérils, soit décérébrés, patibulaires ou bien encore répugnants, verdâtres, jaunâtres, voire dégoulinants. A priori, Jodelle est bisexuelle : « Je connais toutes les amies de Jodelle. J’écoutais aux portes, la nuit, lorsqu’elles venaient » (pl. 23).

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Les Aventures de Jodelle, p. 13.

Du point de vue d’une libéralisation de l’érotisme, ça reste très timide. Il y a certes beaucoup de corps dénudés, mais le sexe reste hors-champ. On voit des pieds (pl. 13) ou des hommes qui attendent (pl. 11), la scène d’amour entre Jodelle et Glamur est composée de détails et d’allégories bien innocents (pl. 57). Malgré cela, le livre sera aussi interdit de vente aux mineurs par l’arrêté du 23 juin 1967. [4] Le pouvoir français démontre de nouveau sa rigidité et son conservatisme autoritaire face à une société qui évolue.

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Jean-Pierre De Lucovich, La Vie exaltante d’Alfred Baugard, p. 68-69.

En 1967 paraissent dans la même collection deux autres livres intéressants, Et on tuera tous les affreux..., d’Alain Tercinet d’après Vernon Sullivan / Boris Vian, et La Vie exaltante d’Alfred Baugard, de Jean-Pierre De Lucovich. Ce ne sont pas à proprement parler des bandes dessinées, mais ils rendent visible le fait que de multiples recherches se sont effectuées ces années-là autour des moyens plastiques de la narration graphique. Tercinet tisse avec le texte de Vian – intégralement reproduit – des rapports texte-images selon des modes très divers, De Lucovich réutilise des gravures anciennes préexistantes en les détournant, mettant à l’honneur un procédé aussi utilisé depuis 1960 dans Hara-Kiri. Les formes de création elles-mêmes se mêlent et se renouvellent, un vent d’expérimentations semble envahir le domaine artistique.

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Et on tuera tous les affreux..., planche 17.

Un autre livre, Saga de Xam, est particulièrement frappant de ce point de vue. Les principaux auteurs en sont Nicolas Devil et Jean Rollin, mais le générique d’ouverture ne cite pas moins de onze créateurs différents, et les pages suivantes les montre, photographiés comme une tribu ésotérique (pages 5-7).

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Saga de Xam, pages 6-7.

Philippe Druillet a témoigné de l’ambiance autour de cette création : « Nicolas était dans le trip complet des années 1960-70. (...) Il avait une cour, il jouait au prince. C’était marrant, mais ce n’était pas mon truc, même si on passait des soirées folles. Il y avait constamment du monde chez lui, comme les gens du Living Theater, entre autres. (...) Je n’étais pas d’accord sur certains aspects de Saga de Xam, mais j’y ai participé, j’ai amené des idées, dont certaines de mise en page. Nicolas, dans sa générosité, laissait les copains qui passaient dans son atelier travailler sur Saga. N’importe qui pouvait faire un crobard sur une planche. Parfois cela détruisait l’homogénéité de l’univers, à laquelle tenait Jean Rollin [5]. »

De fait, on sent à de multiples reprises ce caractère collectif de la création : la narration se cherche parfois, des images très hétérogènes cohabitent. Le contenu du livre est conçu comme un tout, il n’est plus défini par la parution en revue. Les chapitres changent de longueur, on parcourt des pages au style égyptien, puis asiatique, en bichromie, en noir et blanc, en quadrichromie, on tombe sur des cadavres exquis, des pages composées en typographie... Le chapitre 7, intitulé Made in USA, est loin du fétichisme de la consommation pop de Peellaert, la critique fonctionne à plein. La contre-culture américaine est omniprésente sous forme de citations directes. « Abolish the state. Peace in Vietnam. Freedom in Spain ! Abolish the banks. Abolish the police. Open the doors of all the jails. Protest now !" » (pages 92-93) Les paroles de la chanson The times they are a-changin de Dylan apparaissent in extenso... Il est fait allusion à un fait d’actualité concernant Palomares, une ville espagnole où un accident nucléaire a eu lieu en janvier 1966 due à une collision d’avions (pages 86-87). Le propos lui-même évolue au cours du livre, les personnages changent de statut, les méchants désignés au départ deviennent plus positifs que l’héroïne aux deux tiers du récit. Tout cela est très nouveau, les critiques le soulignent. Ce que l’on appellera la contre-culture fait irruption dans la bande dessinée française à ce moment, instillant le doute sur la société toute entière, promouvant des idées libertaires.

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Saga de Xam, pages 86-87.


Un livre des éditions Losfeld, Epoxy, paraît pile en mai 68. Il est signé par Paul Cuvelier, auteur actif depuis le début des années 50 dans la presse jeunesse traditionnelle (on le connaît notamment pour Corentin) et Jean Van Hamme, futur scénariste à succès, dont c’est le premier livre. Il est passé inaperçu à l’époque, sans doute à cause des événements qui bouleversaient la France et éloignaient les lecteurs des librairies, mais peut-être aussi du fait de ses limites intrinsèques. La seule leçon retenue des précédentes bandes dessinées publiées par Losfeld semble être l’autorisation de mettre en scène des femmes nues. Le propos et le ton du récit sont plus réactionnaires. Le scénario dépeint de façon assez déplaisante un personnage principal complètement passif, offert, consentant à tout jusqu’à la fin sacrificielle, à mille lieux du caractère d’une Barbarella : « Je n’ai été, à chaque instant, qu’un objet échangé... au gré de vos caprices prétendûment (sic) divins. (...) Et puis à quoi bon ? Poursuivez votre jeu jusqu’au bout et qu’on en finisse !! » (pl. 55) Sur le point d’être violée par trois hommes, Epoxy est encore montrée comme consentante. « Bon, eh bien, je suppose que trois valent mieux que pas du tout ! » dit-elle de façon... élégante (pl. 14) Comparé aux autres titres, il apparaît étrangement presque à contre-courant.

Éric Losfeld n’était pas le seul à défendre une bande dessinée adulte avant mai 1968. On peut citer Jean-Jacques Pauvert (qui a repris l’édition de la revue Giff-Wiff pour ses derniers numéros), Denoël (Garçon Fille, de Jules Feiffer), Azur (réédition des Pieds-Nickelés), Tchou (La Vilaine Lulu, d’Yves-Saint-Laurent)... Cependant, aucun n’en a publié autant (une vingtaine), aussi la place de Losfeld est-elle prépondérante aux yeux des observateurs. À la fin de la chronologie de l’anthologie Les Chefs-d’œuvre de la bande dessinée éditée par Planète en 1967, l’année en cours est décrite ainsi : « À l’exemple d’Eric Losfeld qui lança la bande intellectuelle en France, plusieurs éditeurs jouent cette carte : Gallimard (avec Zazie dans le métro, par Carelman), Pierre Belfond, Claude Tchou qui doit lancer une héroïne d’Yves Saint-Laurent, etc. La bande dessinée tente de conquérir un nouveau public [6]. »
Dans ce domaine, Éric Losfeld était en première place, il semblait apprécier de créer le débat, voire le conflit (il a subi de nombreux procès). Il a créé de nouveaux prototypes de livres, ce qui a pleinement participé du changement des mentalités. Sa fille déclare qu’il a vécu mai 68 « en accord avec les idées de cette période (...) On a manifesté ensemble, c’était un mouvement qui lui correspondait absolument [7]. »

Il a lui-même donné le témoignage suivant sur les événements : « Mai 1968 arrive, et la sympathie de tous les Parisiens va d’emblée aux étudiants. D’entrée de jeu, la police a fait preuve d’une sauvagerie tout à fait particulière, d’où le 13 mai la protestation de tous les gens qui avaient quand même, disons, “un peu de tripes”, et qui voulaient se montrer solidaires des manifestants. Pour ma part, j’ai défilé de Beaubourg à Denfert-Rochereau (...). Ç’a été la plus belle explosion de révolte : on a cru vraiment à un changement complet de régime, de “type de société” comme on dit aujourd’hui, en même temps que d’ordre politique. Même si l’on ne savait pas du tout sur quoi ça déboucherait, on savait ce dont on ne voulait plus. (...) Les idées de Mai 68 ont trouvé leur chemin propre : on s’en est aperçu, depuis que les pouvoirs publics ont été sans cesse obligés de modifier les lois en fonction des aspirations des individus. C’est Mai 68 qui a fait que de moins en moins on peut décider pour nous. Nous commençons à être considérés comme des adultes, capables de savoir comment nous devons agir, ce que nous désirons lire (ça, c’était mon problème) : bref, malgré la persistance de certaines nuisances dans la société et l’Etat, comment nous pouvons nous-mêmes changer notre vie [8]. »

Cet esprit continuera à infuser son catalogue, on verra de nouvelles tentatives de narrations graphiques, des romans-photo agit-prop comme Le Voyage de Beryl Marquees (Jean-Louis Brau et Claude Palmer, 1968) ou Mister Freedom (William Klein, 1970)... Le Terrain Vague est resté un espace d’innovation où se livrait un combat en faveur de la libéralisation de la création artistique et des mœurs. Eric Losfeld participera aussi au lancement de combats plus politiques, notamment autour de la revue Coupure à partir de 1969 et de la collection « Le désordre », menant à de nouveaux procès...

Benoît Preteseille

Conférence prononcée le 25 mai 2018 au musée de la bande dessinée dans le cadre de la journée d’études « Mai 68 et la bande dessinée ».


[1Entretien avec Jean-Claude Forest, Miroir du fantastique No.8, 1968, page 392.

[2Eric Losfeld, Endetté comme une mule, Belfond, 1979, pages 111-113.

[3Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits, Cercle de la librairie, 2011, page 22.

[4Bernard Joubert, Dictionnaire des livres et journaux interdits, op. cit., page 92.

[5Kaboom No.13, janvier-mars 2016, entretien avec Christian Staebler, page 84.

[6Les Chefs-d’œuvre de la bande dessinée, Planète, 1967, p. 470.

[7Entretien avec Joëlle Losfeld, cité dans l’article « Qui a peur d’Eric Losfeld ? » de Florian Vigneron, in Le Livre érotique, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy, Presses universitaires de Bordeaux, 2010, p. 187.

[8Endetté comme une mule, op. cit., rééd. Tristram, 2017, p. 173-174.

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