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presl, ou l’invention du muet parlant

par Thierry Groensteen

Levants, le huitième album de Nicolas Presl, assume sa part d’étrangeté.
La couverture – de la vaisselle posée sur une nappe fleurie – se distingue déjà par son côté décoratif ; elle ressemble davantage à un motif de papier peint qu’au plat de devant d’un livre de bande dessinée.

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© Éditions Atrabile

Dès la première planche, on remarque à quel point le faciès du personnage principal obéit à des codes graphiques peu communs : l’œil droit et les narines sont représentés de face alors que le personnage nous apparaît de profil ; le front est inexistant ; les proportions sont arbitraires (la mâchoire, le cou et la moustache sont exagérés).
La signature graphique forte de Presl se marque également dans les gestes et postures de ses acteurs. Notre homme marche de profil tout en tournant ses épaules vers nous, à la façon d’une image produite dans l’Égypte antique ; et quand, dans la troisième case, il baisse la tête pour contempler le billet de banque qu’il tient dans ses mains, c’est en gardant les coudes collés au corps et en cassant sa nuque, qui se trouve dans l’alignement de l’épaule.
L’utilisation de la bichromie surprend, elle aussi. Le noir et le vert dialoguent au sein de toutes les images, et l’on met un certain temps à observer que les personnages se détachent en noir sur des décors et arrière-plans tracés à l’encre verte, tandis que les cadres des vignettes sont verts, eux aussi. (D’autres couleurs interviendront plus loin, du rose, du bleu, du marron, avec parcimonie, associées à un motif ou à un fil narratif.)
Les blancs qui séparent les cadres sont inhabituellement larges – de sorte que les images paraissent autant d’illustrations placées à l’intérieur d’une même page, plutôt qu’elles ne forment les compartiments d’un multicadre.
À mesure que l’on progresse dans la lecture de l’album, il devient patent que les contorsions auxquelles paraissent fréquemment se livrer les personnages sont une réponse aux cadrages très serrés. Presl s’approche très près de ses acteurs et, enfermés qu’ils sont dans des cases verticales, ils sont contraints d’adopter des postures hiératiques et quelque peu étranges pour se pas sortir du cadre. Cette géométrie des corps est un maniérisme que le lecteur sera probablement enclin à verser au compte de l’exotisme (le récit se passe au Proche-Orient).

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© Éditions Atrabile

Toutes ces singularités graphiques viennent s’ajouter au fait qu’il s’agit d’un récit muet, à la narration complexe. L’auteur s’est fait depuis longtemps une spécialité du « sans paroles » et y excelle (tous ses livres sont sans un mot) ; mais ce qui est frappant, ici, et qui déroge aux usages du genre, c’est que les personnages ne cessent de parler, de palabrer, de négocier, à grand renfort de bouches ouvertes et de gesticulations. Seulement, le son est coupé.
Je ne connais pas d’autre cas de bande dessinée muette où il est manifeste que les personnages parlent autant qu’ils agissent (ou alors le verbal y est remplacé par des pictogrammes). C’est tout le paradoxe du travail de Nicolas Presl.
Dès lors, inévitablement, la lecture s’apparente à un jeu de devinettes. Il faut à tout moment s’interroger sur le contenu des paroles auxquelles nous n’avons pas accès, en s’appuyant sur la situation, le contexte, les gestes et mimiques. Car la réponse à la question « Mais que se disent-ils ? » est souvent déterminante pour l’intelligibilité de ce qui suit [1].

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© Éditions Atrabile

L’importance de la parole est encore accentuée par le fait que l’album comporte de nombreux récits enchâssés. J’en ai compté douze, dont le plus long s’étend sur vingt-six pages et qui, tous ensemble, en totalisent près d’une centaine – plus du quart du livre. Sur ces récits dans le récit, deux ne sont pas de nature orale, puisqu’il s’agit de la traduction visuelle de passages que les protagonistes découvrent dans les livres qui absorbent leur attention. Mais les procédés d’entrée et de sortie dans ces inserts sont les mêmes que lorsque le récit enchâssé est donné pour un récit oral (trois occurrences), un chant (trois occurrences également) ou une émission de radio (à quatre reprises), c’est-à-dire lorsqu’ils sont supposément sonores. Levants est donc un récit où la parole circule, sous diverses formes, et dont les personnages se font tour à tour narrateurs et écoutants. Cette circulation passe même par des prises de relais : un enfant poursuit la lecture d’un conte que sa mère avait commencé de lui raconter ; une femme se substitue à la radio pour délivrer la suite d’un feuilleton.

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© Éditions Atrabile

Ici, on écoute avec les yeux, pour reprendre une formule employée par Marius Chapuis dans Libération (qui avait prépublié l’ouvrage dans ses pages en août 2017).
La bande dessinée « prend le processus perceptuel de la lecture et l’applique à la compréhension des images », a écrit Chris Ware. Et le dessinateur satirique anglais Martin Rowson parle du lecteur de bande dessinée comme d’un lector in pictofabula.

Je n’entrerai pas ici dans le contenu de ce récit orientalisant, qui parle, entre autres, du commerce, de la montagne, des voyages, des femmes, du désir, de la violence, de la musique... Qu’il me suffise de dire que le lecteur est amplement récompensé de ses efforts et que, si même il peut lui arriver de se perdre dans les récits gigognes de Presl, il y trouvera partout de quoi s’étonner, s’émouvoir et s’émerveiller.

Thierry Groensteen


[1L’album n’étant pas paginé, je ne peux malheureusement pas renvoyer le lecteur à des exemples précis.

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