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gilles ratier : « l’esprit de bibliothécaire »

[Mars 2018]

Bibliothécaire à Limoges, secrétaire général de l’ACBD, auteur d’un rapport annuel très attendu sur le marché de la bande dessinée, rédacteur en chef du site Bdzoom et spécialiste de Jean-Michel Charlier : beaucoup de casquettes pour un seul homme...

Thierry Groensteen : Comme aux autres « bédélogues » que j’ai interrogés, je te demanderai en premier lieu de me dire quelques mots du milieu dont tu es issu, et de ta première rencontre avec la bande dessinée...

Gilles Ratier : Mon père était chef cuisinier dans des lycées. Il a d’abord été nommé à Poitiers, où j’ai vécu entre l’âge de cinq et neuf ans, puis à Confolens, en Charente limousine, où j’ai passé le reste de mon enfance et mon adolescence. Ma mère, elle, qui avait des problèmes de santé, ne travaillait pas. Mais elle avait trois enfants à élever, mes deux sœurs et moi.
Quand j’étais petit, j’aimais beaucoup colorier. À l’âge où je commençais tout juste à lire, ma grand-mère m’a acheté un Placid et Muzo Poche, pour que je colorie les dessins. J’ai naturellement aussi déchiffré les histoires, et ensuite j’ai demandé à pouvoir lire régulièrement le journal où paraissaient les aventures de ces deux personnages. On m’a donc abonné à Vaillant journal de Pif, et un peu plus tard à Spirou, à Tintin, à Pilote... J’avais mis le doigt dans l’engrenage.

Parmi les magazines que tu cites, y en a-t-il un qui est resté plus cher à ton cœur ?

Non, je ne peux pas dire ça. Pas vraiment. Tout m’intéressait. Avec une préférence pour les séries d’aventures. J’étais moins porté vers le comique. Si je devais mentionner un vrai choc de lecture, ce serait les débuts de Blueberry, Fort Navajo. Je l’ai lu en album, à une époque où je n’avais pas encore d’abonnement à Pilote.

Le choix d’embrasser la profession de bibliothécaire était lié à ta passion pour la bande dessinée ?

Absolument. Quand j’ai été sur le point de passer le bac, mon père m’a demandé ce que je voulais faire après. Je n’en avais aucune idée. Comme je lisais des bandes dessinées, des polars, de la science-fiction et beaucoup de livres de toutes sortes (avec tout de même une prédilection pour la littérature de genre), mon père m’a suggéré d’aller parler à l’un de nos voisins, qui était le patron de la bibliothèque de Confolens, ou plus exactement du relais confolentais de ce qu’on appelait à l’époque les BCP (Bibliothèques Centrales de Prêt). Ce monsieur nous a très bien reçus et nous a donné toutes les informations sur la marche à suivre pour devenir bibliothécaire. J’ai donc fait deux ans d’études pour obtenir le Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (C.A.F.B.), puis j’ai passé plusieurs concours pour devenir bibliothécaire adjoint dans une municipalité. J’ai d’abord fait des remplacements un peu partout, j’ai travaillé à la bibliothèque universitaire de Poitiers, j’ai failli travailler à Angoulême mais ça ne s’est pas fait parce qu’entre-temps j’avais été nommé à Limoges, ce qui me faisait revenir dans ma ville natale, où mes grands-parents vivaient toujours. J’exerce officiellement mes fonctions à Limoges depuis 1983 et je suis maintenant à deux ans de la retraite.

La bibliothèque de Limoges a bien changé depuis 1983, avec l’inauguration, en 1998, de la superbe Bibliothèque francophone multimédia...

Oui, un projet énorme, auquel j’ai naturellement participé. J’y suis aujourd’hui responsable du pôle « arts », qui comprend les livres d’art, le cinéma, la musique et la bande dessinée. Pour ce qui est de cette dernière, quand je suis arrivé en 1983, il y avait un fonds de BD jeunesse, mais dans le fonds grand public destiné aux adultes, il y avait en tout et pour tout cinq albums qui se battaient en duel : un Tintin, un Zig et Puce, un Prince Valiant, le premier Adèle-Blanc-Sec et la réédition du Drago de Hogarth... Je suis allé voir la conservatrice de l’époque, une distinguée vieille fille alors cinquantenaire, pour essayer de la convaincre d’en acheter d’autres, et je me souviens lui avoir montré Silence, de Comès. Elle avait du mal à lire de la bande dessinée mais elle m’a autorisé à développer le fonds et, petit à petit, j’ai pu disposer d’un budget d’acquisition très important. Pendant pas mal d’années, j’ai même pu acheter 80 à 90 % de ce qui paraissait. Aujourd’hui, la centrale doit posséder pas loin de 30 000 titres, et avec les antennes on doit approcher des 50 000 références. Je pense qu’il s’agit du fonds le plus important de France, après celui de la Cité, à Angoulême.

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Dans les magasins de la Bfm (photo Vivre à Limoges)

Quel type d’actions conduit l’établissement pour animer et faire vivre ce fonds ?

On monte des expositions, mais avec des budgets très limités et sans véritablement avoir dans l’équipe les savoir-faire, la technicité nécessaire. Passer par les autres services de la ville est toujours très compliqué. Donc, nous ne créons une grande exposition BD que tous les deux ans, et dans l’intervalle nous louons ou faisons venir des petites expositions. Sobral, le dessinateur des Légendaires, qui réside à Limoges et fait figure de star locale, a récemment eu la vedette.
On a essayé de faire des conférences, mais il est compliqué d’intellectualiser la bande dessinée dans le contexte de la bibliothèque, avec le public qui est le sien.

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Avec Guy Delcourt lors de l’inauguration de l’expo Sobral à la Bfm de Limoges en 2018 (photo X)

Revenons en arrière, si tu veux bien. Tu étais donc déjà entré dans la vie active quand, en 1980, tu as créé le fanzine Dommage...

J’ai toujours été assez actif dans le tissu associatif. À l’époque, j’étais toujours chez mes parents, à Confolens. J’y connaissais tout le monde, dont un prof de dessin qui s’appelait Claude Déous et qui, lui, avait des relations avec un certain nombre de jeunes qui aspiraient à faire de la BD. Loisirs et culture, une association liée au collège où il enseignait, nous a proposé, à lui et à moi, de créer un journal où l’on publierait des bandes dessinées. Ça nous intéressait, et j’ai endossé le rôle de rédacteur en chef. Moi, ce que je voulais faire, ce n’était pas un journal de lycée, c’était plutôt un mélange de Hop ! et de P.L.G. Je lisais déjà, à l’époque, tous les principaux fanzines, toutes les revues spécialisées.


Dommage est un curieux titre. Qui l’a choisi ?

Il paraît qu’à l’époque je finissais la plupart de mes phrases par « dommage ». C’était un tic de langage. Claude me l’a fait remarquer, et nous avons décidé d’en faire le titre de notre fanzine.

Dommage sortait un numéro chaque trimestre et proposait des interviews de dessinateurs, quelques articles, et des bandes dessinées amateur. Mais vous avez publié quelques dessinateurs qui ont eu une carrière professionnelle, comme Michel Plessix...

Oui. Je connaissais très bien Jean-Luc Hiettre, et c’est lui qui m’a mis en contact avec Plessix, qui faisait ses débuts dans la profession, à l’époque. Nous avons aussi publié Emmanuel Moynot, Serge Carrère, Dan (Jean-Pierre Danard), et même une planche de François Le Bescond, aujourd’hui directeur éditorial chez Dargaud. Il avait alors son propre fanzine, qui s’appelait Rubrica.

Vous avez obtenu le Prix du meilleur fanzine à Angoulême en 1983. Pourquoi avez-vous arrêté deux ans plus tard ?

Parce que le groupe s’est un peu dispersé. Moi, je n’étais plus sur Confolens et j’étais moins disponible. Claude Déous est parti à Angoulême, et l’association Loisirs et culture a pensé qu’il valait mieux arrêter la publication. C’était elle qui finançait la fabrication, chez un petit imprimeur local.

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Une planche de Michel Plessix (1959-2017)
parue dans Dommage.

Peut-on dire que c’est cette expérience dans le fanzinat qui t’a conduit à développer par la suite une activité de journaliste, en parallèle avec ton métier de bibliothécaire ?

Oui, ça m’a vraiment donné envie d’écrire. J’ai commencé comme pigiste, correspondant pour la Nouvelle République du Centre Ouest. Je couvrais l’actualité locale. Je faisais les chiens écrasés, les repas d’aînés et la fête du cochon ! J’ai fait pareil pour la Charente libre. Ça m’a appris à faire des phrases compréhensibles par tout le monde et à calibrer mes textes en fonction d’un nombre de signes donné.

Tu es titulaire de la page bande dessinée dans L’Écho du Centre depuis 1998.

Oui, ça fait vingt ans cette année. On continue à utiliser ce nom générique de L’Écho du Centre mais, en fait, il n’y a que des éditions locales qui ont toutes un titre différent : L’Écho de la Haute-Vienne, L’Écho de la Creuse, L’Écho de la Corrèze, etc. Le siège est à Limoges. Comme La Marseillaise, L’Écho du Centre est, au départ, une émanation du Parti communiste. Et il reste un journal de gauche. Mais sa diffusion a énormément baissé.
Le journal publiait régulièrement des strips récupérés auprès de L’Humanité, et il y avait un type qui faisait de temps en temps des chroniques d’albums mais qui, en réalité, s’intéressait plus au sport. Moi j’ai pu obtenir une page entière, hebdomadaire, comprenant trois strips, une sorte de petit entretien et quelques comptes-rendus d’albums. Au départ, Michel Janvier, ancien assistant de Morris, et repreneur de Rantanplan, faisait partie du projet. Il avait créé pour L’Écho du Centre un strip, Rob, Wed & Co, qui allait devenir chez Bamboo Les Musicos. Le journal a vite arrêté de faire de la création parce qu’il ne pouvait pas payer les dessinateurs. Alors on a récupéré du matériel un peu partout, mais ça devient de plus en plus difficile : les stocks s’épuisent. C’est une des raisons pour lesquelles ma page, depuis le début de cette année, ne paraît plus que tous les quinze jours.

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La page de L’Echo du Centre du 12 février 2018.

Ta propre collaboration est bénévole, elle aussi ?

Bien sûr. Il n’y a que quelques journalistes permanents qui sont salariés. Mais cette page justifie les services de presse que m’envoient les éditeurs, elle me permet de recevoir la production, de lire pas mal de choses. Même si la maison que j’habite est grande, je ne peux évidemment pas tout garder, donc une partie des albums que je reçois alimente la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges.

En dehors de la presse quotidienne régionale, tu as écrit dans toute une série de supports spécialisés : Hop !, L’Avis des bulles, Samizdat, Stripschrift, PLG, Sapristi, Rêve-en-Bulles, Bédéscope, Bachi-Bouzouk, BoDoï, Bandes dessinées Magazine, dBD, Bédéphile et j’en passe probablement. Ce sont surtout des collaborations occasionnelles...

Oui, mis à part Hop !, où j’ai été assez actif, au début. Pour le reste, j’ai répondu à des sollicitations ponctuelles. On me demandait un article, ou une bibliographie, et je m’en acquittais chaque fois que j’en avais le temps, et pour autant que le sujet m’intéressait.


Ces dernières années, tu étais l’un des visages de l’Association des critiques et journalistes de bande dessinée (ACBD), en tant que secrétaire général et auteur du rapport annuel sur l’état du marché. Comment cette association s’est-elle constituée ?

C’est Yvan Drapeau, journaliste à la Charente libre (dont il deviendra ensuite le rédacteur en chef), qui en 1984 avait réuni une petite bande de confrères passionnés. Ils ont créé cette association, qui au départ n’avait pas vraiment d’autre objectif que de se voir pour parler de bande dessinée. Chaque année, un prix était décerné, qui s’est longtemps appelé [1] le prix Bloody Mary, d’après le titre de l’album de Teulé et Vautrin qui avait été récompensé la première année. Il s’agissait de récompenser un album qui n’avait pas été mis en avant dans la sélection officielle du festival d’Angoulême. J’ai rejoint l’association trois ans après.

Quels ont été les présidents successifs de l’Association ?

Après Yvan Drapeau, il y a eu Hervé Cannet, de la Nouvelle République...

… avec lequel tu as collaboré à la rédaction du Grand XXe[, le livre édité pour les vingt ans du festival d’Angoulême...

Exactement. Ensuite c’est Jean-Christophe Ogier, de France Info, qui est devenu président, tandis que je devenais secrétaire général. Et je crois que le couple Ogier-Ratier a très bien fonctionné... Nous avons tous les deux mis fin à nos fonctions à peu près en même temps, et c’est Fabrice Piault, désormais [2], qui préside l’Association.

Le nombre d’adhérents approche de la centaine. Ça fonctionne sur le principe de la cooptation...?

Oui, tu dois être parrainé par deux membres qui ne travaillent pas pour le même média que toi. Il faut en outre envoyer son curriculum vitae, une lettre de motivation, et quelques articles permettant de juger de ton travail. Les six membres du bureau valident ou pas la candidature. Il y a régulièrement des postulants qui sont recalés, parce qu’ils ne justifient pas d’une production assez régulière et substantielle autour de la bande dessinée... Il y a aussi le fait que certains supports ont beaucoup de collaborateurs, et que nous ne pouvons pas les accepter tous. Par exemple, à L’Avis des Bulles, ils sont une dizaine à écrire, mais seul Denis Plagne fait partie de l’ACBD.

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Une partie des membres de l’ACBD au Salon du Livre de Paris
en 2007 (photo X)

Désormais, les prix décernés sont plusieurs, puisque vous avez défini des catégories. Mais, en dehors de cela, la seule activité visible de l’Association consistait dans le rapport annuel dont tu t’acquittais seul, et auquel tu as mis fin en 2017.

C’est vrai. Les prix de l’ACBD sont très courtisés et ont un impact sur les ventes. Le Grand Prix de la Critique, par exemple, est un peu en train de devenir l’équivalent du Goncourt en littérature, toutes proportions gardées, alors que le "Fauve d’Or" d’Angoulême serait davantage un prix de recherche. Pour le reste, l’Association ne sert qu’à entretenir des liens entre les journalistes. Ça leur permet de se connaître, de partager des informations... Et pour les attaché(e)s de presse, c’est très pratique puisque l’association leur fournit un carnet d’adresses.

L’Association se veut œcuménique mais n’y a-t-il pas, à l’intérieur des adhérents, plusieurs chapelles ?

Ah oui... Tout le monde n’aime pas les mêmes bandes dessinées. Certains ne lisent que des mangas, ou seulement des comics...

Il me semble que, de façon générale, les prix de l’ACBD vont plutôt aux grands éditeurs, et assez peu aux indépendants...

Ce doit être vrai. La majorité des adhérents ne reçoivent des services de presse que des grands éditeurs, et connaissent moins bien le reste de la production. Et puis ce sont souvent des journalistes généralistes, on ne peut pas attendre d’eux qu’ils soient extrêmement pointus. La production est devenue tellement énorme qu’on ne peut pas, non plus, attendre d’eux qu’ils soient au courant de tout. Et souvent, il faut bien reconnaître que leurs goûts sont très classiques. Ceux qui ont des choix moins traditionnels sont rarement suivis.

Alors, comment en es-tu venu à rédiger ce fameux rapport qui portait ton nom ? [3]

Quand j’ai commencé, il n’y avait qu’environ 800 parutions par an, et on est monté par paliers jusqu’à 5 000 ! Livres Hebdo donnait chaque année des chiffres, et comme je tenais déjà mes propres listes je voyais bien que cela ne correspondait pas. Toute une partie de la production leur échappait, notamment ce que publiaient les alternatifs, ou elle était comptabilisée ailleurs. Par exemple, les Tom-Tom et Nana étaient considérés comme des livres de jeunesse, pas comme des bandes dessinées. Nouveautés, rééditions et recueils d’illustrations étaient aussi mélangés sans distinction.

Pourquoi tenais-tu tes propres listes ?

Par esprit de bibliothécaire, je pense. Pour que je m’y retrouve dans la production. Ce n’était pas encore trop compliqué, à l’époque. D’autant que j’ai toujours été un très bon client des librairies. Je vais en librairie toutes les semaines m’informer de ce qui vient de paraître. Mon librairie actuel, Page et Plume, me met de côté un exemplaire de toutes les parutions, et accepte de me les prêter jusqu’à la semaine suivante, ce qui me permet de tout voir passer entre mes mains. Je ne suis pas collectionneur, je n’ai pas nécessairement besoin de posséder les livres, ce que je veux avoir ce sont les infos. Par ailleurs, à la bibliothèque, j’ai Livres hebdo, j’ai accès à la base Electre, dont je peux recouper les informations données par les éditeurs. Canal BD aussi m’envoie ses listes de parutions, et j’ai des liens avec certaines librairies en région qui m’informent sur les albums à diffusion plus locale.
Un jour, Laurent Mélikian m’a dit : « Je dois faire une actu dans BoDoï sur le nombre de BD parues, est-ce que tu as le bon chiffre ? », et je lui ai donné ce que j’avais. Ogier a aussi vu mes chiffres et m’a dit : « On pourrait faire un truc avec ça ». Comme ça m’intéressait, voilà comment le rapport de l’ACBD est né, en 2000.

C’était le travail d’un seul homme ?

Oui, à l’exception de l’écriture de certains passages particuliers, comme ceux consacrés au numérique et aux blogs, je l’ai toujours fait seul. Cela représente une à deux heures de travail par jour tout au long de l’année, week-ends et vacances compris. Et en décembre, sept heures par jour – une deuxième journée de travail, donc –, parce que c’est le moment où je récupère les chiffres de tirages, fais mes statistiques et mets le rapport en forme.

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(Photo Thierry Groensteen)

Est-ce que les informations que tu recueilles auprès des éditeurs, sur les tirages et les ventes, sont faciles à obtenir ? Et surtout : sont-elles fiables ?

Non, ce n’est pas facile à obtenir. Combien de coups de téléphone ne faut-il pas donner pour avoir les chiffres de certaines maisons ! Ils doivent parfois remonter jusqu’à la direction pour être validés avant qu’ils puissent m’être communiqués. Pour ce qui est de la fiabilité, si je dois parler clair, il est évident qu’au début je me suis fait entuber. Si je me souviens bien, Mourad Boudjellal annonçait 500 000 exemplaires pour Lanfeust de Troy. Quand j’ai croisé Arleston, qui en est le scénariste, il m’a dit que je racontais n’importe quoi. Étrangement, l’année suivante le tirage de Lanfeust avait sérieusement baissé. Même chose pour Les Profs chez Bamboo, Titeuf chez Glénat et quelques autres titres. Au bout d’un moment, ils ont compris que ça ne servait à rien d’essayer de truquer et ils m’ont donné des chiffres qui ne sont peut-être pas rigoureusement exacts mais proches de la vérité. Le rapport Ratier aura au moins servi à ça, à crédibiliser les chiffres qui circulent ! Et même certains éditeurs qui étaient agacés par tel ou tel point du rapport, comme Guy Delcourt, m’ont tout de même dit que je faisais un boulot essentiel.

N’est-ce pas, en somme, « pour services rendus » que tu as été élu personnalité BD de l’année 2017 par le site ActuaBD, succédant à rien moins que Catherine Meurisse, Gotlib et Albert Uderzo...?!?

J’en suis tombé des nues ! Ça m’a fait plaisir, mais je ne mérite évidemment pas ça, je devrais aller me cacher... Je pense qu’ils ont voulu montrer qu’il n’y avait pas que les auteurs, que les passionnés eux aussi rendent des services à la bande dessinée... Cela dit, ce n’est pas un événement qui a un grand écho – même si ici, à Limoges, ça a été la folie !

Ton rapport a été la cible de critiques répétées de la part de Xavier Guilbert, qui, dans sa propre Numérologie [4], s’inscrivait en faux contre l’idée d’un marché de la bande dessinée en croissance continue pendant quinze ans. C’est la légende que propage la presse en s’appuyant sur tes chiffres, parce qu’ils ne retiennent que les grandes données : production et chiffres d’affaires globaux, sans s’attarder au fait que les tirages et que les ventes ne cessent de baisser.

Je m’en suis souvent expliqué avec lui et il n’y a pas de problème entre nous. Je n’ai cessé de dire que les ventes évoluaient à la baisse. Mais je ne suis pas responsable de ce que la presse généraliste fait d’un rapport qui donne bien plus de chiffres qu’elle ne peut en relayer.

Puisque tu as décidé d’arrêter, l’ACBD ne s’est pas organisée pour que quelqu’un, ou une petite équipe, prenne le relais ?

En fait, je continue à tenir ma base Excel à jour, avec quelques données en moins. Je le fais pour moi, plus pour l’ACBD. Si celle-ci me le demande, je la lui vendrai – pour un prix d’ami. Je crois que Fabrice Piault et le bureau pensent à un document différent, qui serait plus resserré.

Pour quelles raisons as-tu mis fin à la publication du rapport ?

Comme je te l’ai dit, il m’arrivait de faire deux journées de travail à la suite. Ces derniers temps, je le paye au niveau santé. Je fais de l’hypertension, j’ai eu une alerte sérieuse et je me suis vu contraint à lever le pied. J’ai arrêté de rédiger mon rapport annuel, espacé ma page à L’Écho du Centre et je ne suis plus rédacteur en chef de BDzoom depuis un mois. Je cesse aussi d’aller dans tous les festivals, je bouge désormais beaucoup moins. En revanche, je continue à rédiger quelques dossiers de présentation d’intégrales pour Dargaud, Dupuis et Fordis, quand elles concernent Jean-Michel Charlier.

Ta base sur les nouveautés a été utilisée pour la mise à jour du BDM [5]...

Oui. Michel Denni, qui en assurait la coordination et qui, alors, approchait des 70 ans, ne pouvait plus suivre. Il m’a donc demandé à pouvoir se servir de mes listes – et, pour une fois, j’ai été payé pour mon travail. J’ai aussi mis à jour la partie bibliographie sur les auteurs, qui était très incomplète, et cela a représenté un gros boulot. Mais quand Philippe Mellot a succédé à Denni, il n’a plus fait appel à moi. Donc je ne fournis plus rien.

Tu as aussi, entre 2010 et 2016, animé une émission de télévision, « Lire à Limoges », sur une chaîne locale, 7 à Limoges.

Tous les mois, je faisais une présentation de quelques bandes dessinées, pour le très grand public. J’étais filmé dans la Bibliothèque. J’avais les livres devant moi ou entre les mains. Le réalisateur, ensuite, faisait du banc-titre pour montrer des extraits. C’était du faux direct. Ça durait une quinzaine de minutes.

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Gilles Ratier dans son grenier (photo Thierry Groensteen)

Venons-en maintenant à BDzoom. Tu n’as pas été du début de l’aventure de ce site...

Non. C’est Claude Moliterni, Philippe Mellot et Laurent Turpin qui en sont à l’origine, soit l’équipe qui avait fait le BD Guide aux éditions Omnibus. Claude m’a demandé si ça m’intéressait de repasser sur le site les articles que je faisais pour L’Écho du Centre. J’ai dit : « Pourquoi pas ? » Internet était encore à ses débuts, et je n’avais encore mis un pied là-dedans. BDzoom est l’un des deux plus anciens sites d’information sur la bande dessinée, avec Actuabd. Quand Claude est mort, et comme Mellot n’y participait plus, Turpin m’a demandé de reprendre le site avec lui et c’est ainsi que je me suis retrouvé rédacteur en chef. J’ai donc essayé d’introduire des rubriques stables, comme celle du mercredi sur les « Meilleures ventes » (qui reprend, en les commentant, les classements de Livres hebdo ; nous sommes d’ailleurs les seuls autorisés à les reprendre), qui est la rubrique la plus lue.

Et tu as élargi l’équipe, en faisant notamment venir Didier Quella-Guyot, Henri Filippini, Christophe Cassiau-Haurie sur la BD africaine...

J’ai surtout initié la rubrique « Patrimoine ». Avec Laurent Turpin, nous avons proposé à Michel Denni de reprendre, en les complétant, ses articles sur les périodiques d’autrefois, qu’il avait fait paraître dans Le Collectionneur de bandes dessinées. Mais j’ai écrit de nombreux dossiers inédits, Filippini en a fait aussi...

Cette rubrique est très précieuse, et présente l’avantage d’être extrêmement bien illustrée. Chaque article est accompagné d’une foule d’images...

Oui, dès qu’une série est citée, j’en montre une page. Internet permet ça. J’ai toujours ressenti une frustration en lisant des livres sur la bande dessinée. Dans un livre, on ne te montre jamais tout. Il y a des séries étrangères, italiennes par exemple, qui sont mentionnées un peu partout et dont il est quasi impossible de trouver une seule image reproduite ! Quelquefois, j’ai eu recours à des spécialistes étrangers pour qu’ils me fournissent les scans dont j’avais besoin.

BDzoom va continuer sans toi... Avec une équipe renforcée ?

Toutes les rubriques sont maintenues et je continue à écrire quelques articles (3 à 4 par mois, en moyenne). La seule différence, c’est que j’ai cessé de relire et de corriger tous les articles. Laurent Turpin a repris la rédaction en chef. Inévitablement, l’équipe est appelée à se rajeunir, se renouveler.


Il y a deux livres principaux qui portent ta signature. Le premier, Avant la case [6], retrace l’histoire de la bande dessinée franco-belge à travers le prisme des scénaristes. Le second est consacré à Jean-Michel Charlier [7] Cela témoigne d’un intérêt marqué pour la dimension narrative de la bande dessinée...

En effet, j’ai besoin que le texte soit bien écrit et bien découpé. Même si le graphisme reste très important. En fait, pour qu’une bande dessinée me plaise, il faut que j’aie, à tout moment, envie de passer à la case suivante. Et j’ai besoin d’un dessin figuratif, réaliste, qui me fasse croire à ce que je lis. Je ne suis peut-être jamais vraiment sorti de Fort Navajo, des histoires de cow-boys, d’Indiens et de pirates. Si j’aime Charlier, c’est parce que les thèmes de ses histoires me faisaient rêver quand j’étais gamin – à l’époque où il n’y avait qu’une chaîne de télévision, en noir et blanc. J’ai toujours été moins sensible aux histoires de guerre. Mais j’appréciais énormément Jules Verne, Alexandre Dumas, Gaston Leroux... L’idée du feuilleton me plaît beaucoup. Aujourd’hui, je regarde plein de séries télé, parce que j’y retrouve ce plaisir-là.

Comment as-tu eu l’idée d’Avant la case ?

J’avais envie de dépasser le format des articles et d’écrire un livre. C’était une étape nécessaire à mon affirmation. J’ai essayé de trouver l’angle qui n’avait encore jamais été utilisé pour raconter la bande dessinée. Il était clair que, jusque-là, les scénaristes avaient été sous-valorisés, sous-documentés. Ils étaient un peu les laissés pour compte de l’histoire de la BD. Or beaucoup d’entre eux – les Marijac, Goscinny, Charlier, Delporte, Greg, Dionnet... – ont joué un rôle éminent, à la fois comme scénaristes et comme directeurs de publication.

Le livre est construit autour d’une quarantaine d’entretiens. Certains que tu avais déjà réalisés, d’autres qui ont été conduits pour l’occasion...

C’est ça. J’ai pris mon bâton de pèlerin et j’ai fait le tour des scénaristes encore en vie. Pour Goscinny, qui n’était plus là, j’ai demandé à sa fille Anne l’autorisation de reprendre certains de ses propos.


Certaines rencontres ont-elles été particulièrement mémorables ?

Charlier, évidemment. Ce type était incroyable. Il commençait à parler, et aussitôt on était suspendu à ses lèvres. Quel conteur ! Je dois ma première rencontre avec lui à François Defaye, auquel le CNBDI avait commandé un documentaire sur Charlier, pour la collection de vidéos "Portraits d’auteurs" que l’établissement développait alors. Comme Defaye savait que j’appréciais beaucoup Charlier, il m’avait mis dans le coup, et c’est moi qui avais préparé toutes les questions. Nous sommes partis tourner chez Charlier, mais aussi au Bourget, nous avons passé près d’une semaine à ses côtés. Et ce film, Un réacteur sous la plume (1988) a été diffusé à la télévision sur la 7. Malheureusement, il est mort peu de temps après, l’année suivante si ma mémoire est bonne [8]. J’avais sympathisé avec son fils, Philippe Charlier, et c’est lui qui a demandé que je sois le commissaire de l’exposition que le CNBDI lui a consacrée. Guy Vidal avait sorti un livre sur Charlier à cette occasion. Moi j’avais donné à Hop ! l’intégralité des propos tenus par Charlier devant notre caméra, ainsi qu’une bibliographie de ses œuvres.

Et après tout cela, tu as estimé qu’il y avait encore matière à faire un autre livre...

Ah oui oui, car je savais que la famille Charlier possédait des archives étonnantes et très riches, des scénarios, de la correspondance, des témoignages, de la documentation... Il y avait de quoi faire !

Pourquoi ce gros livre a-t-il paru au Castor astral ?

Dargaud n’en voulait pas, sans doute parce qu’ils avaient déjà édité le Vidal – et puis, à l’époque, je crois qu’ils n’étaient pas dans les meilleurs termes avec le fils Charlier. François Defaye, qui par ailleurs faisait dans l’ingénierie culturelle, avait créé sa maison d’édition, Sangam, et voulait refaire des choses autour de la bande dessinée. Comme Avant la case était épuisé chez P.L.G., il m’a proposé de le ressortir dans une édition corrigée et complétée par une dizaine d’entretiens supplémentaires. Le livre a eu une deuxième vie grâce à lui. Mais rapidement Sangam a été criblé de dettes, et Defaye a cru qu’il allait pouvoir se renflouer en publiant un livre sur Charlier. Il était persuadé que cela se vendrait comme des petits pains. Mais il n’avait plus les moyens de le produire. C’est notre maquettiste, Philippe Poirier, qui nous a mis, Philippe Charlier et moi, en relation avec le Castor astral. Ils n’avaient jamais touché à la BD mais ils faisaient des livres d’art et ils ont été intéressés. Je crois qu’ils en avaient tiré 5 000 exemplaires et, si je me fie au dernier relevé que j’ai reçu, il y a deux ans, ils en avaient vendu à peine la moitié.

S’agissant toujours de Charlier, tu as écrit des dossiers d’introduction pour les intégrales de la Patrouille des Castors, de Barbe-Rouge, de Tanguy et Laverdure, mais aussi pour des titres moins connus qu’ont repris Sangam puis Fordis (qui publie une « collection Jean-Michel Charlier » où sont notamment réédités les Kim Devil, avec Forton, les Michel Brazier, avec Chéret, et bientôt les Guy Lebleu, avec Poïvet)...

Voilà. Je suis à l’origine de cette collection, que j’avais initialement proposée à Defaye et qui se poursuit chez Fordis, une structure dont le responsable, Salvatore Biddau, est passé par BoDoï et a travaillé pour Mosquito. C’est d’ailleurs par Michel Jans, l’éditeur de Mosquito (pour lequel j’ai fourni un certain nombre de bibliographies publiées dans sa collection monographique), que je suis entré en contact avec lui. Salvatore aussi le projet de ressortir Simba Lee, une série dessinée par Herbert, l’assistant de Jijé, parue dans Spirou au début des années 1960. J’ai la chance d’avoir conservé la confiance de la famille.

Un autre éditeur avec lequel tu collabores, c’est la petite structure belge BD Must, créée en 1997, qui réédite des séries du journal Tintin et publie des dessinateurs flamands. Tu as rédigé pour BD Must des textes sur Bob De Moor, Craenhals, les Funcken, Raymond Reding...

Oui. Il s’agit de dossiers publiés séparément, qui ne sont donc pas solidaires des rééditions. L’amateur peut choisir d’acheter ou non le dossier en plus... Le fonds de commerce de BD Must, c’est la série Franka, de Henk Kuijpers.

N’est-il pas surprenant, alors que la création n’a jamais été aussi foisonnante, de voir que tant d’amateurs sont restés focalisés sur les séries qui paraissaient dans Tintin, Spirou ou Pilote quand ils étaient jeunes – et jusqu’aux moins connues d’entre elles ?

Ce sont des madeleines de Proust. Une façon de retrouver leur enfance. La nostalgie est un vecteur très puissant chez les passionnés de bande dessinée.

Alors que tu as pris une semi-retraite, est-ce que tu as encore des projets, des choses que tu aimerais pouvoir mener à bien dans les prochaines années ?

J’ai toujours plein de projets dans la tête, notamment sur le plan patrimonial, mais il est trop tôt pour en parler. Par ailleurs, le prochain projet d’établissement pour la Bibliothèque de Limoges devrait intégrer la création d’une Bédéthèque à part entière, un lieu identifié, avec une plus grande autonomie, et complété par des fonds plus spécialisés. Moi-même, si ce projet se réalise, je léguerai les collections de périodiques que je conserve dans mon grenier.

Propos recueillis au domicile de Gilles Ratier le 5 mars 2018.


[1Jusqu’en 1998.

[2De Livres Hebdo.

[3Les rapports sont tous consultables en ligne à cette adresse : http://www.acbd.fr/category/rapports/

[4Rédacteur en chef du site du9, Guilbert a lui aussi publié, de 2006 à 2014, une étude annuelle analysant le marché de la bande dessinée. Les études de 2007 à 2012 sont en ligne ici : http://www.du9.org/?s=num%C3%A9rologie. Les deux dernières ont été publiées sur papier par les Éditions H, à Versailles.

[5Catalogue encyclopédique et argus, le BDM, ainsi nommé d’après les initiales de ses créateurs, MM. Béra, Denni et Mellot, paraît tous les deux ans aux éditions de l’Amateur.

[6PLG, 2002, et Sangam, 2005.

[7Jean-Michel Charlier vous raconte… Le Castor astral, 2013.

[8Jean-Michel Charlier décède en effet le 10 juillet 1989.

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