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minutieuses loufoqueries : joost swarte

par Pierre Fresnault-Deruelle

New York Book, de Joost Swarte, est le catalogue des travaux que le graphiste a publiés dans le New Yorker entre 1994 et 2016. Le célèbre magazine, auquel collaborent, depuis l’entre-deux-guerres, poètes, essayistes et écrivains, a également recours à de grands artistes : Art Spiegelman, Sally Koons, Chris Ware, mais aussi Charles Berberian, Floc’h, Sempé, etc. Joost Swarte n’est pas en reste qui, depuis bientôt vingt-cinq ans, propose avec succès au journal les illustrations les plus loufoques qui soient. Le catalogue où sont réunis les travaux du Hollandais élaborés pour le prestigieux magazine a cela de fascinant qu’il repose sur un principe jamais pris en défaut. Chaque livraison du designer maintient un surprenant décalage entre le peaufinage de ses tracés (« tirés au cordeau ») et la physique du monde mis en scène, gouverné par la logique graphique la plus déjantée.

Localement, tout se tient, globalement, rien n’est viable. Hergé est là, derrière, que le démon de la subversion aurait visité. Bref, Swarte, capable de faire le lien entre l’admirable cohésion de ses dessins et la folle incohérence des situations auxquelles il aboutit, nous charme. « Naïve » perversité de cet artiste incomparable. Dada – qu’on imagine en chaussettes pour ne pas faire de bruit – rôde dans le décor.

Quelques « unes » du New Yorker (qui, à nos yeux, ont la valeur d’allégorie) sont exemplaires à ce sujet. Nous en avons retenu deux.

1. Soit ce dessin du 20 août 2007. Excellent à tous égard, ce dernier a été repris pour servir, cette fois, de couverture au recueil édité aujourd’hui par Dargaud. D’allure quasi abstraite, ce paysage incisif et sévère de la Big Apple est traversé en diagonale par un large rayon de soleil qui a trouvé sa voie entre les buildings. Cette percée oblique de lumière est d’autant plus prégnante que le dessinateur a voulu que le dit rayon passe derrière le gratte-ciel du premier plan, et que, ce faisant, un certain relief puisse – précisément – se faire jour. Alors que la population a quitté la cité, un aoûtien, plus casanier que nature, a profité de l’espace d’opportunité que lui offrait l’astre déclinant pour s’aménager un petit coin balnéaire au sein du béton surchauffé. Sans doute le parasol multicolore sous lequel le personnage s’est assis pour lire (un roman de plage, sans doute) atteste-t-il du « cinéma » que le petit bonhomme n’a pas manqué de se faire… Jouissant d’un sunlight à sa mesure, ce lecteur (cousin des créatures de Sempé) est tout à sa bienheureuse tranquillité. Circonscrit dans sa bulle confortable, alors qu’ailleurs l’obscurité des tours aveugles dessine un city scape inhospitalier, notre aoûtien a fait son trou.

2. Il y a souvent du kairos [1] chez Swarte, capable de camper des figures sachant tirer parti des failles d’un système ou des opportunités les plus incongrues que lui soufflent ses propres associations d’idées. L’exagération (par exemple, la rupture de la proportion des choses dans une situation donnée) est un des biais par lesquels l’artiste peut accéder au sens. Soit cette seconde couverture du New Yorker, du 9 juin 2014. Juchés chacun sur des piles parallèles de gros livres traitant de tous les sujets (voyez les hiéroglyphes qui les qualifient), un homme et une femme, bravant le vide qui les sépare, s’embrassent.


L’idée graphique n’est pas neuve, qui a vu un Franz Masereel graver un bois représentant une scène similaire, où l’on voit un couple – viaduc étrange – échanger un baiser au-dessus de l’abîme (une avenue) qui les sépare (La Ville, 1925). Swarte retrouve (ou réinvente) l’idée de Masereel en lui conférant une nouvelle dimension allégorique. À savoir que la spécialisation culturelle qui peut nous séparer dans la vie de tous les jours doit pouvoir être surmontée si nous nous intéressons autant à ceux qui lisent qu’à ce qu’ils lisent. Le designer hollandais, qui s’adresse à l’élite intellectuelle de la Big Apple, s’est évidemment amusé à faire de la grande métropole la forteresse d’un savoir encyclopédique contre-productif ; savoir si hautement thésaurisé qu’il risque de déshumaniser ceux-là mêmes qui s’en prévalent. Plutôt que d’avoir recours au réseau compliqué des ascenseurs, les deux amoureux, coupant au plus court, font le pont. Soulagement.

Pierre Fresnault-Deruelle


[1Le kairos, chez les Grecs anciens, est l’occasion saisie au bon moment.

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