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par Thierry Groensteen

[Janvier 2018]

Dans un communiqué en date du 10 août 2017, la ministre de la Culture se félicitait à juste titre de ce que « les festivals composent aujourd’hui en France un paysage riche et varié qui recouvre l’ensemble du champ culturel : la musique, les arts de la rue, le cirque, le cinéma, le livre, la bande dessinée, les arts visuels, la danse, le théâtre, la marionnette, le conte, l’histoire, l’archéologie ». On en dénombrerait environ 3000 chaque année, sur l’ensemble du territoire.
Les festivals de bande dessinée ne sont ni les moins nombreux ni les moins dynamiques.

Le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême (FIBD) occupe une place à part, du fait de sa notoriété, de sa dimension internationale, de la richesse de sa programmation, du rendez-vous incontournable qu’il représente pour l’ensemble de la profession. Les chiffres officiels de l’édition 2017 (la 44e) parlent d’eux-mêmes : 281 exposants de 23 pays, 6 600 professionnels accrédités, 2 000 auteurs, 835 journalistes français et internationaux, 22 sites d’exposition, 387 rencontres, ateliers, conférences et projections. C’est aussi un festival où les éditeurs se déplacent eux-mêmes, avec leurs équipes, au lieu de se faire représenter par des libraires comme ils ont coutume de le faire ailleurs. Ses retombées sur l’économie locale ne sont pas négligeables.
C’est enfin une manifestation qui, compte tenu de son statut à part, se doit d’être fédérateur et de trouver un équilibre entre les différentes « familles » de la BD (anciens et modernes, populaires et élitistes, papier et numérique, francophone, américaine, asiatique, internationale…) quand d’autres, qui ne sont pas soumises aux mêmes contraintes, sont libres d’affirmer des choix plus partisans.

Sur le site du FIBD, on peut trouver un historique du festival qui, logiquement, commence par en rappeler la gestation. Tout commence en mai-juin 1972, avec une exposition intitulée « Dix millions d’images » suivie, du 18 novembre au 3 décembre, d’une « Quinzaine de la bande dessinée », en partenariat avec les libraires locaux. « C’est l’ébullition ! Quinze jours durant, éditeurs, libraires, dessinateurs et lecteurs sont en état d’euphorie. À l’instigation d’un trio de passionnés qui deviendront les fondateurs du Festival (Francis Groux, Jean Markidian, Claude Moliterni), la municipalité d’Angoulême est acquise à la création d’un événement pérenne : ce sera le “Salon international de la bande dessinée d’Angoulême”, dont la première édition est fixée au mois de janvier 1974. » Francis Groux et Jean Mardikian étaient tous deux conseillers municipaux, en charge des affaires culturelles de la ville. Le premier festival se déroula au musée et dans une partie désaffectée de l’ancien évêché (9 200 entrées comptabilisées). Dès l’année suivante, on vit se dresser les premiers chapiteaux.

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Francis Groux croqué par Harvey Kurtzman
au 1er Salon de la BD d’Angoulême

D’autres festivals de bande dessinée sont nés en France au cours de la même décennie, notamment à Toulouse (de 1973 à 1981), Chambéry, Clichy, Hyères, Longwy et Toulon – rejoints au début des années 1980 par Ajaccio, Audincourt, Blois, Illzach, Maisons-Laffitte, Saint-Malo, Solliès-Ville… Angoulême semble un temps en concurrence avec Toulouse, mais devient la manifestation de référence quand la capitale du Languedoc jette l’éponge. En 1983 déjà, on pouvait lire dans le fanzine Hop ! une allusion au « gigantisme » d’Angoulême. La réussite de la cité des Valois tient à plusieurs facteurs, parmi lesquels la persévérance d’une équipe organisatrice sans doute plus nombreuse et mieux structurée qu’ailleurs, le choix d’une période de l’année (janvier) qui lui assure l’exclusivité de l’attention médiatique, et la venue, dès les premières éditions, de créateurs de tout premier plan comme Franquin, Gotlib, Hergé, Hogarth, Kurtzman ou Pratt. Angoulême a en outre bénéficié de l’expérience des premiers festivals de bande dessinée européens, qui avaient vu le jour en Italie.
En effet, l’exposition « Dix millions d’images » avait été prêtée par Claude Moliterni, bédéphile de la première heure et cheville ouvrière de la SOCERLID. Or Moliterni était le responsable de la délégation française au « Salone Internazionale dei Comics » de Lucca, qui existait depuis 1966, la toute première édition du Salon s’étant tenue l’année précédente à Bordighera. À l’invitation de Moliterni, Mardikian et Groux avaient fait le voyage de Lucca en 1973 et noué des contacts privilégiés avec leurs homologues italiens (Rinaldo Traini, Claudio Bertieri) mais aussi avec l’Américain David Pascal, l’Espagnol Luis Gasca, le Portugais Vasco Granja, le Belge André Leborgne, le Bosniaque Ervin Rustemagić, tous membres actifs de l’I.C.O.N. (International Comics Organisation).

La prééminence du FIBD ne l’empêche pas d’avoir connu une histoire mouvementée et d’avoir vu à plusieurs reprises sa survie menacée. En 1977, le chapiteau (appelé « bulle ») du Champ de Mars s’effondre juste avant l’arrivée des dessinateurs.

Puis la liste de Groux et Mardikian est battue aux élections ; ils doivent abandonner leurs mandats, et le nouveau maire, un certain Jean-Michel Boucheron, met des conditions au renouvellement de la subvention du festival. Son successeur, Georges Chavanes voudra supprimer la manifestation quand il prendra la mairie en 1989, héritant d’une situation financière très dégradée. L’alerte est sérieuse, d’autant que cette année-là voit en outre la création du Salon européen de la bande dessinée, sur le site d’Alpexpo, à Grenoble. C’est l’ancien directeur du FIBD, Pierre Pascal, qui, répondant aux appels du pied du maire Alain Carignon, est parti avec son équipe fonder cette manifestation concurrente, persuadé qu’Angoulême ne survivrait pas à sa défection. Mais le Salon de Grenoble ne comptera que deux éditions et Angoulême continuera sa route (l’équipe du tout nouveau CNBDI contribuant à assurer la programmation de deux années de transition). La visite de François Mitterrand en 1985, puis celle, devenue rituelle, de tous les ministres de la Culture qui se sont succédé, contribue à asseoir le festival et à le légitimer. Pourtant Angoulême pâtit de l’insuffisance de ses infrastructures, notamment hôtelières, et régulièrement tel ou tel éditeur émet l’hypothèse d’un transfert du festival vers une autre ville. Ces dernières années, des polémiques à répétition ont en outre surgi au sujet de la gestion de 9eArt+, la société organisatrice du festival, des conditions de renouvellement de son mandat (sans mise en concurrence), des conditions d’accueil faites aux auteurs ou encore de la sous-représentation des femmes dans les sélections et les palmarès. Il s’en suivit la nomination d’un médiateur par le ministère de la Culture, puis la création d’une association réunissant collectivités publiques et représentants des forces vives de la profession, chargée de conclure avec 9eArt+ une « convention d’objectifs et de moyens » et de veiller à son application.


Bien qu’il soit désormais sous surveillance, et en dépit de toutes ces turbulences, le festival d’Angoulême et son rayonnement perdurent ; la proximité de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image et de l’École européenne supérieure de l’image contribuent à ancrer la manifestation dans la préfecture de la Charente, qui fait légitimement figure de capitale de la bande dessinée en France.
Cela n’a pas empêché d’autres manifestations de très bonne tenue de se pérenniser, comme les « Rencontres du 9e Art » à Aix-en-Provence, « On a marché sur la bulle » à Amiens, « BD à Bastia », « BD Boum » à Blois, « Pulp Festival » à la Ferme du Buisson (Noisiel), « Formula Bula » à Paris, « Quai des Bulles » à Saint-Malo, sans oublier les festivals de Colomiers et de Lyon, et, dans la francophonie proche, la « Fête de la BD » à Bruxelles ou « BD-Fil » à Lausanne. Au fil des années, beaucoup de festivals sont montés en gamme, avec des expositions de plus en plus en plus soignées, une programmation originale, des palmarès plus audacieux et un accent mis sur la convivialité.

Toutefois, on ne peut qu’être frappé par des effets de mode ou de contamination dans l’offre culturelle de ces divers événements. Ainsi, le concept du « concert de dessins », que le FIBD développe depuis 2005, qui consiste à projeter sur écran des dessins réalisés en direct pendant une performance musicale, et sa variante le « concert dessiné » (Daures 2015), ont été dupliqués un peu partout et semblent devenus une composante quasi obligée de tout grand festival qui se respecte.
De façon plus générale, l’heure est au décloisonnement entre la bande dessinée et d’autres formes d’expression artistiques, et singulièrement celles qui relèvent du spectacle vivant et/ou de l’art contemporain. En avril 2017, le Pulp Festival avait pour mot d’ordre « La bande dessinée au croisement des arts » et affichait sa volonté de « mixer les arts et les formes ». Le même mois, l’affiche des « Rencontres du 9e Art » à Aix annonçait un « festival de bande dessinée et autres arts associés ». Deux mois plus tard se tenait « Lyon BD », dont le programme (riche en performances, créations originales, expositions, spectacles) affichait « une certaine idée de la bande dessinée », « vivante et décloisonnée », ouverte « sur les autres disciplines artistiques auxquelles elle se mêle dans un foisonnement de nouveaux formats ». En novembre 2017, le festival de Colomiers s’ouvre sur cette profession de foi : « Pour cette nouvelle édition, [le festival] affirme de nouveau sa ligne artistique en mixant l’illustration aux autres formes artistiques : arts de la scène, musique, lecture publique, expérimentation numérique. » Décloisonner est bien, désormais, le moindre des attendus de tout festival qui se respecte. Au risque que cet impératif ne se transforme bientôt en nouveau catéchisme, que toutes les « lignes artistiques » ne finissent par se ressembler et se traduire par des propositions finalement assez redondantes.

Quel que soit leur nom (fête, convention, bourse ou quinzaine commerciale), il existe naturellement quantité d’autres manifestations dédiées à la BD, dispersées partout en France, qui sont moins ambitieuses, plus traditionnelles dans leur approche, plus locales dans leurs répercussions.


Les festivals sont généralement ancrés dans un territoire (même si le « Salone Internazionale dei Comics », première manifestation du genre en Europe, a pu migrer de Bordighera à Lucca, puis à Rome de 1995 à 2005). À ce titre, ils sont dépendants des aléas politiques et peuvent être fragilisés ou menacés par les changements de majorité dans les collectivités. L’inscription dans un territoire implique que les organisateurs de la manifestation y associent les acteurs culturels locaux : musées, médiathèque, centres culturels, écoles d’art, libraires, établissements scolaires, PQR, etc. L’animation dudit territoire est désormais inscrite dans les objectifs assignés aux festivals, notamment par ses financeurs, au même titre, bien souvent, que le soutien à la création – lequel passe par une série d’initiatives : concours, remise de prix, visibilité donnée aux jeunes créateurs, mise en contact avec les éditeurs, etc.
Ce second objectif est encore plus déterminant pour les festivals implantés dans des pays qui n’ont pas de tradition de bande dessinée ni de marché fort, comme « Boomfest » à Saint-Pétersbourg, le festival d’Alger ou encore « MBOA BD » à Yaounde. Le dernier cité, qui attire environ 2500 visiteurs, a tenu sa huitième édition en 2017 ; selon les chiffres qu’il communique, le Cameroun compterait une communauté d’environ 150 auteurs, mais seulement 10 publications par an en moyenne, plus du tiers étant le fait d’ONG ou d’associations et non de structures éditoriales professionnelles et pérennes. Dans ces pays qui, pour la bande dessinée, sont encore des terres de mission, les festivals se battent avec les moyens du bord, mais avec une énergie remarquable, pour donner une visibilité à une forme d’expression peu répandue, faire émerger des talents, susciter des vocations, créer un lectorat.

Un festival de bande dessinée a ses « figures obligées » : expositions, attribution de prix, rencontres, conférences, débats ; mais pour le grand public, l’attractivité principale de la manifestation tient encore et toujours dans la présence d’auteurs, plus ou moins nombreux et prestigieux, en dédicace. Le rituel de la séance de signature – diversement apprécié par les intéressés – permet au public d’approcher les dessinateurs qu’ils admirent et de s’abandonner à la fascination du « dessin en train de se faire ». Les files qui se créent quelquefois longtemps avant l’heure annoncée, quand une star de la profession doit venir signer, démontrent que la dédicace reste perçue par nombre de fans comme une expérience privilégiée.


Pour éviter que les éditions successives ne se ressemblent, les organisateurs de festivals jouent ponctuellement telle ou telle carte « colorant » le nouveau millésime : mise en avant d’un thème particulier ou de telle ou telle production nationale, carte blanche donnée à un ou plusieurs auteur(s), invités exceptionnels.
Les stands se répartissent généralement, en proportion variable, entre plusieurs catégories d’exposants : éditeurs, libraires, bouquinistes, fanzines, écoles de dessin, délégations étrangères. Mais certains festivals, comme « BD à Bastia », « Pulp Festival » ou « Formula Bula », n’invitent qu’un nombre réduit d’auteurs, dont l’ensemble des livres disponibles, tous éditeurs confondus, sont présentés côté à côte dans la librairie du festival, qui fait office de stand unique.
À Blois, on met l’accent sur la dimension citoyenne du festival « BD Boum » (prix récompensant une BD à portée citoyenne, actions en faveur de publics empêchés ou défavorisés) tandis qu’à Puteaux (14e édition en 2017), le festival a choisi de se spécialiser dans la production destinée à la jeunesse.

Par-delà leur diversité, les festivals dans leur ensemble ont apporté depuis plusieurs décennies une contribution essentielle à la reconnaissance de la bande dessinée en tant que forme d’expression artistique à part entière. Beaucoup d’entre eux n’existeraient pas sans l’engagement et l’enthousiasme d’une équipe de bénévoles. Car un festival, c’est beaucoup de travail tout au long de l’année, et quelques jours d’effervescence pendant lesquels il faut accueillir exposants, publics, auteurs, journalistes en veillant à la satisfaction de tous. Les organisateurs des « Rencontres du 9e Art » à Aix le résument en des termes qui ne sont pas sans rappeler la couverture d’Astérix et Cléopâtre : en douze ans, « l’équipe du festival a monté 167 expositions, envoyé 72 000 emails, encadré et accroché 8 350 dessins, vissé plus de 2 000 planches de bois, rentré environs 30 000 vis cruciformes, bu 1 000 litres de café… »

Thierry Groensteen

Corrélats

expositionbédéphiliedessin vivant – légitimation

Bibliographie

Armanet, Michèle, Jean Mardikian et la bande dessinée, Saintes : Le Croît Vif, « Témoignages », 2012. / Cannet, Hervé, Le Grand 20e, SIBD/SPQR/Charente Libre, 1994. / Collectif, L’Éprouvette, No.1, janvier 2006, p. 78-139 : « Critique de la dédicace ». / Daures, Pierre-Laurent, « Dessin vivant », Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée [en ligne], juillet 2015 ; URL : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article960 / Groensteen, Thierry (dir.), Primé à Angoulême, Angoulême : éditions de l’An 2, 2003. / Groux, Francis, Au coin de ma mémoire, Montrouge : PLG, 2011.

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