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dans l’atelier de... olivier balez

[Mai 2017]

Olivier Balez a posé ses valises à Angoulême après de nombreux séjours à l’étranger, dont une dizaine d’années passées au Chili. Il est l’auteur de près d’une vingtaine de livres, seul ou avec des scénaristes tels que Corbeyran, Christin, Tronchet ou Arnaud Le Gouefflëc. Il a récemment dessiné le troisième volume de la série Infinity 8. Celui qui se définit avant tout comme un illustrateur revient sur le déroulement de cette carrière déjà très riche.

Où as-tu passé tes premières années ?
Je suis né à Besançon, et j’y ai grandi jusqu’à neuf ans. C’est le pays d’origine de la famille de ma mère. Nous nous sommes installés ensuite dans le sud de la France, du côté de Nice. Ça a été un moment un peu difficile pour moi parce que j’ai quitté mes copains d’enfance, que ma grande sœur était restée à Besançon pour terminer ses études et que ma mère s’est mise à travailler. Étant davantage livré à moi-même, j’ai passé plus de temps à dessiner. Mon frère profitait de la mer, faisait de la planche à voile, du ski nautique, et moi je restais à la maison, penché sur du papier.

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(Photo Thierry Groensteen)

Tu avais déjà un goût prononcé pour le dessin ?
Oui oui. Mon cousin dessinait, lui aussi. Nous passions des heures à regarder Goldorak dans "Récré A2" et nous dessinions des robots. Très vite j’ai commencé à raconter mes premières BD. Une influence importante que j’ai subie était celle de Fred et de son Philémon : le fait de pénétrer dans un autre univers rien qu’en ouvrant une porte de placard ! À Besançon, quand mes parents allaient faire les courses au marché couvert, ils me laissaient au rayon BD de la bibliothèque municipale qui se trouvait sur le chemin. J’y ai lu tous les classiques, les Astérix, les Lucky Luke, les Schtroumpfs, etc. J’étais plus BD que littérature. J’ai été converti au roman par mon professeur de collège qui nous obligeait à lire un livre par mois et à en faire un résumé. Ça a été une très bonne initiation. À l’âge de douze ans, j’ai jeté mon dévolu sur L’Étranger de Camus, parce que le livre était très fin, et naturellement je n’y ai pas compris grand-chose. Puis je suis passé à Stevenson et à une littérature plus fantastique.

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Extrait du storyboard du Chanteur sans nom.

À quel moment as-tu envisagé de faire du dessin ton métier ?
Très tôt. Le dessin a toujours été un point central. Au lycée, j’expliquais au conseiller d’orientation que je voulais faire de la BD. Tout le monde me disait que ceux qui arrivaient à en vivre n’étaient pas très nombreux. Par chance, j’avais un très bon professeur d’arts plastiques. Il m’a parlé des écoles d’art appliqué à Paris. J’avais aussi un professeur de philo, un ancien moine qui avait quitté les ordres parce qu’il était tombé amoureux. Il s’intéressait particulièrement à Jung, à Plotin, à Spinoza. Avec trois copains qui partageaient mes centres d’intérêt artistiques et intellectuels, on avait fondé un mouvement, le « méga-romantisme ». L’un d’eux est monté avec moi étudier le graphisme à l’École Estienne. Un autre travaille aujourd’hui sur le second tome de Terra Australis, dans la collection « Millefeuille » publiée par Glénat.

L’École Estienne ne prépare pas à la bande dessinée...
Non, en effet. De ce point de vue, je me suis trompé en choisissant cette école-là. Mais c’était une école réputée, et publique, ce qui veut dire qu’on n’avait pas à payer les études. Il y avait beaucoup de dessin en première année, qui était une année de mise à niveau, puis, en deuxième année, on se spécialisait dans le graphisme, la typographie, la création de logos, etc. En fait, j’ai beaucoup aimé le graphisme. Et ça me sert aujourd’hui dans mon travail d’illustrateur. Par exemple, quand on me commande une couverture de livre, c’est moi qui fais la typo. Et cette qualité-là est très appréciée par ceux qui me commandent des images.

Au sortir de l’école, tu as trouvé du boulot immédiatement ?
Je me suis fait réformer. Je devais partir à l’Ile Maurice en coopération, mais quelqu’un s’est fait pistonner et y est allé à ma place. Après, je suis parti à Barcelone, tout en travaillant pour une agence de graphisme à la Bastille. Revenu à Paris, avec trois camarades [1], on a fondé un collectif, Les Dents de la poule, et on démarchait les journaux et les éditeurs ensemble.
Mon premier boulot en illustration, je l’ai décroché en 1997 parce que j’avais rencontré Jean-Bernard Pouy, le créateur du Poulpe. Je voulais l’amener à écrire un Poulpe pour la BD, que j’aurais illustré. Il n’a pas donné suite, mais il m’a parlé du Poulpe qui allait être publié par épisodes dans Libération, tout un été, avec chaque jour une image. J’ai eu l’idée de mettre une casquette au personnage, qui lui cache le visage, puisque celui-ci n’est jamais décrit dans les romans. Je m’attachais à la composition de l’ensemble de la page, texte et illustration, et je la concevais différente chaque jour. J’ai eu la chance de bosser avec Alain Blaise, le directeur artistique du journal. Il a pris le package, c’est-à-dire le roman plus mes illustrations. Ce n’était pas très bien payé mais, comme premier boulot, c’était valorisant. Et ça m’a ouvert les portes de Flammarion, j’ai commencé à faire des couvertures de romans pour le "Père Castor".

Ta première bande dessinée, L’Opus à l’oreille, a été publiée en 1998 par les éditions Baleine, c’est-à-dire la maison qui publiait le Poulpe. Mais qui, ordinairement, ne sortait pas de BD...
C’était dans le cadre d’un coffret spécial « Sang pour sang BD » publié à l’occasion du festival d’Angoulême. Il y avait trois livres : une histoire de Mako et Daeninckx, un roman écrit par un ancien rédacteur en chef de Mickey, mais qui se passait dans l’univers de la BD, et puis mon histoire à moi.

Si mes renseignements sont bons, tu as vécu quelque temps en Australie...
Mes voyages ont commencé quand j’étais encore étudiant à Estienne. J’ai été en Irlande dans le cadre du programme Erasmus ; puis à Barcelone parce j’ai eu une petite copine espagnole ; puis il est arrivé qu’une autre de mes ex devait partir travailler en Australie. Donc j’ai fait des aller-retour entre Paris et Sydney, alternant des séjours de trois ou quatre mois d’un côté et de l’autre. Ça a duré à peu près deux ans, jusqu’à l’an 2000. Heureusement, c’est l’année où les directeurs artistiques avec lesquels je travaillais à Paris ont commencé à avoir accès à Internet ! Moi, je n’avais pas encore d’ordinateur portable, mais il y avait un endroit à Sydney où je pouvais en louer un à l’heure, avec un scanner.

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Dessins d’observation réalisés à Sydney

D’où te vient ce goût des voyages ?
Un élément d’explication est sans doute que, quand j’étais étudiant à Paris, je partageais un appartement avec ma sœur et il y avait beaucoup de passage de gens venant d’un peu partout. Et puis certains auteurs, aussi, me faisaient voyager, comme Pessoa... Mais je crois que tout est venu de l’expérience d’Erasmus... et de mes histoires d’amour. C’était toujours la même histoire qui se reproduisait : je rencontrais une fille et six mois plus tard son départ était programmé !

Pour le Chili, ça a été à nouveau le cas...
Oui. C’est en France que j’ai rencontré Isidora, qui allait devenir mon épouse et qui est Chilienne. Quand, après six ans passés en France, elle a voulu rentrer au pays, fort de mes expériences passées je lui ai dit : non, tu ne pars pas seule, il faut qu’on parte ensemble, donnons-nous un an pour bâtir ce projet tous les deux. C’est ce qu’on a fait, elle est venue habiter un an chez moi à Nice, nous nous y sommes mariés, et en mars 2007 nous sommes partis à Santiago. Je ne pensais pas que j’allais vivre près de dix ans là-bas. Nous habitions dans un quartier assez sympa, Providencia, et dès l’année suivante nous avons eu un enfant.

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Projets d’affiches non réalisées,vantant les paysages du Chili.
© Olivier Balez

Avant ton départ, tu avais publié deux albums chez Dargaud avec le scénariste Éric Corbeyran : Le Village qui s’amenuise (2004) et Charmes fous (2005). Comment l’avais-tu rencontré ?
L’atelier collectif dans lequel je travaillais appartenait à Michel Lagarde, le patron de l’agence Illustrissimo. La plupart de mes camarades d’atelier étaient représentés par lui. Et c’est lui qui m’a parlé de Corbeyran. Nous nous sommes rencontrés et ça s’est fait comme ça...

Tu avais toi-même été scénariste pour Laurent Richard : vous animiez le personnage de Rémi, dans Julie, un magazine pour filles des éditions Milan...
Oui, je trouvais amusant d’introduire un héros masculin dans un magazine pour filles. Rémi était un petit blondinet timide et amoureux, il était très préoccupé par les filles – par une en particulier – mais on ne les voyait jamais. La série a duré dix ans, et il n’y a eu que trois albums, assez tardifs.

En dehors de cette expérience, et malgré le fait que tu avais été ton propre scénariste pour L’Opus à l’oreille, tu as, depuis, presque toujours travaillé sur des scripts d’autres auteurs : Corbeyran, Le Gouefflëc, Pierre Christin, Tronchet, récemment Trondheim et Vehlmann. Une belle affiche, sans doute, mais pourquoi n’écris-tu pas toi-même davantage ?
Je ne sais pas.... C’est une bonne question. Tout est affaire de rencontres, je pense. Ce sont souvent les rencontres qui me motivent pour faire de la BD. Par exemple, quand je suis parti en Australie, Libé m’avait donné le contact de Florence Décamp, la journaliste qui travaillait pour eux là-bas. Nous avons tout de suite sympathisé et nous avons brodé une histoire ensemble, autour d’un tatoueur et d’un aborigène. Ça a donné Le Cycle du Nautile, trois albums qui ont été publiés chez Bayard.
Le fait d’avoir travaillé sur le Poulpe m’a amené à rencontrer beaucoup d’auteurs de polars, et parmi ceux-ci la bruxelloise Pascale Fonteneau. J’adore cette femme, elle est drôle et nous avons développé une vraie complicité. Comme j’avais déjà envie de bouger de Nice, je suis allé m’installer à Bruxelles pendant trois mois, habitant dans une partie de sa maison qu’elle pouvait louer, et nous avons travaillé sur un projet de bande dessinée qui est devenu l’album Angle mort, chez "KSTR". Dans ce livre, c’est le lecteur qui est le personnage principal et tout est montré en vision subjective. Je ne connais pas assez l’histoire de la bande dessinée pour en être certain, mais je crois que cela n’avait jamais été tenté.

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Angle mort (scénario Pascale Fonteneau), "KSTR", 2007, page 71.
© éditions Casterman

Le scénariste avec lequel tu as travaillé le plus, ces dernières années, est Arnaud Le Gouefflëc. Vous avez cosigné Topless en 2009, Le Chanteur sans nom en 2011 et J’aurai ta peau Dominique A en 2013...
Le Gouefflëc avait lui aussi collaboré à la collection "KSTR", et l’album (Vilebrequin, avec Obion) avait fait parler de lui à la suite d’un problème d’impression : toutes les pages étaient décalées. On s’est rencontré à la soirée de lancement de la collection, et on est devenus copains comme cochons. Il m’a recontacté quand j’étais au Chili pour me proposer de faire une BD ensemble.

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Topless (scénario Arnaud Le Gouëfflec), Glénat, 2009, page 16
© éditions Glénat

Topless est un album sur le jazz, avec une trame policière (le personnage principal est pianiste dans une boîte de strip-tease), peu de dialogues (surtout du texte off), une dominante de bleu et des images un peu surréalistes...
Voilà. Le polar est une de mes thématiques, et le jazz est ma musique de prédilection. Ce sont mes cousins qui ont fait mon éducation dans ce domaine, et j’ai vu beaucoup de concerts. En 1998, j’avais exposé des dessins (des grands formats faits d’après des photos) dans le restaurant du club parisien Le Sunset – qui, à l’époque, occupait encore tout le rez-de-chaussée. Arnaud, lui, est musicien : compositeur et interprète. Il a mis des poèmes d’Aimé Césaire en musique, il a publié des tas d’albums... Il faut aller voir son site [2], c’est assez fascinant.

Toi-même, tu joues d’un instrument ?
Pas du tout. Mais dans les interventions que je fais, je fais de plus en plus souvent des parallèles avec la musique quand je parle de mon travail. Tu peux voir, ici, accroché au mur, le storyboard de Topless, justement. C’est comme une partition musicale. J’ai besoin de vérifier le rythme de l’histoire, l’enchaînement des séquences, le découpage, les alternances de couleurs...

Topless est paru chez Glénat. Encore un changement d’éditeur, après Milan, Bayard, Dargaud et Casterman...
Oui. On a dû le présenter à un peu tout le monde. Mais Frank Marguin, éditeur chez Glénat, a bien aimé le projet, et ça coïncidait avec le moment où il lançait la collection "1000 feuilles". Il s’est révélé être un super éditeur, lui-même musicien. Et depuis, avec Arnaud, nous continuons à travailler avec lui. Même mon Robert Moses avec Christin s’est fait chez Glénat.

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Le Chanteur sans nom (scénario Arnaud Le Gouëfflec), Glénat, 2011, p. 22 (détail).
© éditions Glénat

Votre album suivant, Le Chanteur sans nom, est moins polar. Il faisait renaître de ses cendres un chanteur de charme oublié des années trente, Roland Avellis, qui se produisait masqué d’un loup noir...
Oui, un peu à la manière du Spirit ! Arnaud avait emprunté dans une médiathèque une compil de chanteurs des années trente et quarante, et il voit que l’un des interprètes se faisait appeler « Le Chanteur sans nom ». Il publie sa découverte sur son blog et il reçoit des commentaires de deux femmes qui l’ont connu, à des époques différentes de sa vie. Il a senti qu’il tenait quelque chose. Il avait une insouciance folle, ce Roland Avellis, une envie de bouffer la vie, mais aussi un gros poil dans la main. Il pouvait facilement te voler dix balles pour aller boire un coup. Il faisait partie de l’entourage de Piaf et il a été le grand ami d’Aznavour, qui l’avait encouragé à écrire ses propres textes.
Notre album qui a eu un très bon accueil critique, il a été en sélection officielle à Angoulême en janvier 2012, et... il ne s’est pas du tout vendu. Il y a eu d’énormes retours. Aujourd’hui il a disparu du catalogue, il est introuvable. La malédiction de Roland Avellis continue, il ne sera décidément pas connu.

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Dominique A et Philippe Katherine dans J’aurai ta peau Dominique A
(scénario Arnaud Le Gouëfflec), Glénat, 2013, p. 19 (détail).
© éditions Glénat

Comment avez-vous eu l’idée de J’aurai ta peau Dominique A, une fiction autour d’un personnage réel ?
On voulait revenir à quelque chose de plus proche du polar. On a pensé à un chanteur qui pourrait se sentir menacé, et on est tombé sur Dominique A. On s’est demandé : mais qui pourrait bien en vouloir à Dominique A ? Arnaud le connaissait et lui a demandé son accord. Il a répondu « Si vous racontez une histoire fictionnelle, je n’ai pas à ramener ma fraise ». De fait, on ne raconte rien de la réalité de Dominique A, on utilise juste la figure publique. Il se trouve que Dominique A, qui est un amateur de bande dessinée très pointu, connaissait et avait aimé Le Chanteur sans nom. Donc il nous a fait confiance, il n’a découvert l’histoire qu’au moment où le livre allait partir à l’impression.

Votre prochain album, avec Arnaud, sera encore sur une thématique musicale ?
Non, pas cette fois. Il s’agira d’un projet différent, mais je n’en dirai pas plus pour l’instant.

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Planche parue dans Equilibre fragile DIY LMag No.1 en 2015

C’était compliqué, de faire tous ces livres depuis le Chili ?
Je revenais en France une fois par an. Pour le reste, il y a Skype et les mails. Je pense que c’est pas mal de voir le scénariste en amont. Pierre Christin, je l’ai rencontré alors qu’il était lui-même de passage au Chili, invité par l’Institut français pour animer un atelier BD. Il partait de scénarios écrits par des journalistes locaux, et, sachant que j’étais sur place, il m’avait proposé de travailler dessus avec les artistes. Il m’a dit après qu’il avait été frappé par le fait que, à un moment donné, alors qu’il expliquait quelque chose, je m’étais levé et j’avais commencé à découper la séquence sur un paperboard. J’avais marqué un point. C’est lui qui, après cela, a maintenu le contact, et j’en étais très heureux.

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Dans le désert de l’Acatama... (photo Gwénaëlle Boulet)

La première fois que vous avez travaillé ensemble, c’était pour la revue XXI...
Oui. J’avais rencontré quelqu’un qui pouvait m’ouvrir les portes de l’observatoire Alma, un projet pharaonique, dans le désert d’Acatama, à 5000 mètres d’altitude, avec un radiotéléscope géant qui capte les ondes émises par les étoiles. Les antennes d’Alma peuvent voir dans les trous noirs ! Le sujet me plaisait beaucoup mais je ne me sentais pas d’écrire moi-même le reportage, donc j’ai pensé à Pierre. Il a rédigé un feuillet qui a plu à XXI, et ça lui a permis de revenir au Chili, puis d’aller en Argentine, en voyageur impénitent qu’il est. Ça a été une super expérience, même si pour moi ce n’était pas une grande bande dessinée, graphiquement parlant. L’histoire compte trente planches ; elle a été publiée dans le No.8 de la revue et Casterman, ensuite, en a fait un album, avec des pages supplémentaires.
Par la suite, j’ai fait pour XXI une histoire sur la maladie de Crohn, une maladie chronique dont mon frère est atteint. Avec d’autres malades, il avait réussi l’exploit de gravir le Mont Blanc. J’ai interviewé mes parents quand ils sont venus me rendre visite au Chili, puis mon frangin par Skype, le guide, d’autres gens encore, et j’ai vu émerger une trame. Mon frère est magicien, et je pouvais faire résonner le thème de l’illusion avec cette maladie un peu honteuse que l’on tente de dissimuler aux autres. La magie m’apportait le décalage poétique permettant de faire passer les moments insupportables. Je me suis très fort investi dans cette BD, j’y pensais jour et nuit. J’ai envoyé le storyboard complet à Patrick de Saint-Exupéry, le rédacteur en chef de XXI, et il a réagi très positivement. Je pensais que Casterman reprendrait l’histoire mais XXI voulait éditer ses propres livres, de sorte que l’album – qui s’intitule La Cordée du Mont Rose – est sorti sous leur label, en 2012, en collaboration avec Les Arènes.

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La Cordée du Mont Rose, XXI / Les Arènes, 2011, page 35
© éditions Les Arènes

Une bande dessinée sur la maladie de son frère... on peut difficilement ne pas penser à L’Ascension du Haut Mal. David B était-il un modèle qui t’a inspiré ?
Oui, naturellement. J’ai un très grand respect pour L’Ascension, qui est une référence majeure. D’ailleurs au départ, je voulais faire quelque chose de plus littéraire et poétique, en convoquant Houdini, mais Saint-Exupéry m’a dit : non non, reste sur ton sujet.

L’album Robert Moses, le maître caché de New York, est paru en 2014. C’est Christin qui en a suggéré le sujet ?
Oui. Je n’aurais jamais osé lui demander de faire un album ensemble, mais il gardait un bon souvenir de notre collaboration sur Alma. Il avait deux sujets à me proposer, mais j’ai été intéressé par celui-là parce qu’il touchait à l’architecture. Et puis j’aime bien aussi le côté biographique. Robert Moses est l’urbaniste qui a remodelé New York entre 1930 et 1970. Le grand public ne connaît pas forcément son nom et quand on leur dit toutes les réalisations qui lui sont dues, ils sont étonnés. Ce qui intéressait Christin en lui, c’est justement le fait qu’il soit méconnu. Lui qui connaît si bien New York, il n’en avait jamais entendu parler avant que sa fille n’attire son attention sur le personnage...

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Portrait de Pierre Christin
© Olivier Balez

L’album est peu romancé, plutôt proche du documentaire.
C’est vrai, je le regrette un peu, mais je me suis mis au service du texte de Pierre sans chercher à l’infléchir dans tel ou tel sens. Il avait fait un travail de recherche documentaire phénoménal, il m’a apporté un carton énorme... Mes propositions portaient uniquement sur la mise en scène, et parfois il les validait, parfois il ne les gardait pas.
Robert Moses ne s’est pas forcément énormément vendu en France mais il a été traduit un peu partout et a connu un très gros succès aux États-Unis, où il a été publié par Nobrow.

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Robert Moses le maître caché de New York (scénario Pierre Christin),
Glénat, 2014, page 81
© éditions Glénat

Peux-tu me parler un peu de la situation de la bande dessinée au Chili ?
La bande dessinée existe, mais par rapport à l’Argentine, elle est très en retard. Les auteurs sont très inspirés par les comics américains. Les tirages sont modestes, et le marché n’évolue que très lentement. Par rapport à nous qui croulons sous une variété incroyable de styles et de sujets, cela reste très timide. Il est très difficile de vivre de la BD là-bas, il n’y a pas d’avances sur droits. On a l’impression que, en raison de la dictature, il manque un fusible. Il y a quand même une fille, Marcella Trujillo alias Maliki, qui a commencé à faire de la bande dessinée dans un journal qui est un peu le Hara-Kiri chilien, The Clinic : elle parle à son vagin, c’est vraiment fort, elle a un potentiel incroyable. Il y a aussi un dessinateur, Gonzalo Martinez, qui a adapté en BD un roman d’un des écrivains contemporains en vue, Alberto Fuguet, une sorte de Philippe Djian chilien.

Tu n’as jamais eu l’envie de créer quelque chose pour le marché chilien ?
Si. Mais plutôt dans le domaine de l’illustration jeunesse. J’ai vu qu’il n’existait aucun magazine illustré pour la jeunesse, alors j’ai voulu réunir les talents existant sur place et en créer un, avec de la BD mais pas que. J’ai été voir plusieurs éditeurs. Ça n’a pas marché et ça fait partie des frustrations liées à mon séjour au Chili. J’ai tout de même réussi à faire publier une bande dessinée, réalisée avec mon épouse et des dessinateurs locaux, sur le tremblement de terre de 2010. Ce livre a bénéficié d’une aide publique et il a bien fonctionné.

Tronchet, avec lequel tu as publié L’Homme qui ne disait jamais non en 2016, habitait, lui, en Équateur...
Oui, pendant trois ans. Sa compagne, Anne Sibran, avait appris à parler quechua. Je lui ai fait signe, en « voisin ». J’ai découvert qu’il connaissait très bien mon travail. Il avait vu passer mes boulots quand il occupait le poste de rédacteur en chef de l’Écho des savanes. Il m’a proposé un projet en trois tomes, que j’ai refusé parce que cela représentait un trop gros travail, et il est revenu à l’attaque un peu plus tard avec ce one-shot qui, clairement, avait été pensé à l’origine comme un scénario de film. Comme l’histoire m’a fait beaucoup rire, je me suis laissé tenter. Le livre fait tout de même 140 pages...

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L’Homme qui ne disait jamais non (scénario Didier Tronchet),
Futuropolis, 2016, p. 13
© éditions Futuropolis

C’est un sujet grave – l’amnésie –, avec un traitement léger. Et, une fois encore, une trame policière...
Voilà. Ça m’a beaucoup plu, et ça a été un plaisir de travailler avec Tronchet. Il est très attentif, très à l’écoute, avec beaucoup de bienveillance.

C’est, de tous tes albums, celui où tu vas le plus vers la comédie...
Oui. Ce n’est pas le registre dans lequel je me sens le plus à l’aise, et je ne suis pas certain que ce soit mon meilleur album, sur le plan graphique. C’est un peu comme pour Infinity 8 : je me demande ce que je suis allé faire dans la S-F ! Mais Lewis [Trondheim] m’avait rassuré en me disant que ce serait du rétro-futuriste, avec des vieux ordinateurs un peu vintage. Bon, alors, si on ne dépasse pas Barbarella ou la première génération de Star Trek, ça peut aller. Et puis ce que Lewis et Vatine recherchent, c’est précisément à faire travailler sur ce même projet des personnalités très différentes. Et, de temps en temps, de jouer le contrepied. Je crois qu’ils avaient même sollicité Étienne Davodeau pour une collaboration au scénario.

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Infinity 8, tome 3 : L’Evangile selon Emma (scénario Lewis Trondheim
et Fabien Vehlmann), Rue de Sèvres, 2017, p. 62.
© éditions Rue de Sèvres

Qu’est-ce qui t’a fait revenir en France ?
J’avais plein de projets au Chili, qui étaient chronophages et qui n’avançaient pas, et c’était toujours la France qui m’appelait. On me propose des boulots intéressants, ça va vite, je suis bien payé. J’ai fini par en tirer les conclusions qui s’imposaient. Les cinq premières années de ma période chilienne ont été super, et puis la frustration a commencé à s’accumuler. Je voyais, de loin, se créer XXI, puis La Revue dessinée, des projets excitants et je me disais : « Ce n’est pas possible que je reste loin de tout ça ». Et je commençais à devenir irascible vis-à-vis de la société chilienne. En 2014, je suis venu faire un premier séjour à la Maison des Auteurs, pendant un gros mois. J’ai réalisé alors que, sous certaines conditions, et en s’y prenant deux ans à l’avance, on pouvait aussi bénéficier d’un appartement. J’ai pensé qu’on pouvait revenir pour un an, ma femme, mes deux enfants et moi. Isidora m’a dit : « Postule, et on verra bien ». J’ai été accepté, sur la base d’un projet portant sur le problème de l’eau au Chili. Je voulais collaborer avec une personne qui avait fait partie de l’atelier de Pierre Christin et que nous avions appréciée mais, entre-temps, elle a été nommée à New York. Il peut se passer beaucoup de choses en deux ans !

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Dans l’espace de travail de la Maison des Auteurs...
(Photo Thierry Groensteen)

Donc, pendant ta présente résidence, tu fais un autre projet que celui pour lequel tu avais posé ta candidature...
En fait, je termine tous mes projets en retard. Comme le livre avec Tronchet a été publié par Futuropolis, Glénat m’a rattrapé par la manche. Ils m’ont proposé de faire un album cartonné classique, payé à la page. J’aurais dû le rendre en octobre dernier et maintenant j’essaie de le terminer pour cet été ! Et j’ai dû, entretemps, m’engager sur un deuxième tome. On dessine à deux, avec Philippe Nicloux, sur un scénario de Noël Simsolo qui parle de la montée de l’antisémitisme, avec l’Affaire Dreyfus comme point focal. Mais c’est abordé sur le mode fictionnel, un peu comme un feuilleton du XIXe siècle, avec deux groupes qui s’affrontent... Philippe, qui vit à Nice, fait les crayonnés sur la base de mon storyboard, après quoi je reprends la main pour l’encrage et la mise en couleurs. C’est un super travail de collaboration.

Tu comptes rester à Angoulême au-delà de ta résidence ?
Nous sommes à la recherche d’une maison, pour nous installer quelques années dans le coin. Mais il faut que mes filles soient bien et que mon épouse y trouve son compte aussi. Elle est architecte-urbaniste. Elle avait travaillé dans une grande agence prestigieuse à Paris, et au Chili elle n’a pas reçu l’accueil qu’elle espérait, et puis elle a fait des enfants. Ensuite elle s’est davantage tournée vers l’enseignement.

Comme Asterios Polyp, le héros de Mazzucchelli...
Un de mes albums fétiches !

Je ne le citais pas par hasard. Je trouve qu’il y a une certaine similitude entre ta technique et celle de Mazzucchelli, surtout dans sa période Rubber Blanket.
Oui, le côté sérigraphie... C’est, en effet, une de mes références. Même son adaptation de Cité de verre, d’après Paul Auster, je trouve la narration stupéfiante. J’aime beaucoup ça !

Y a-t-il d’autres auteurs qui comptent pour toi ?
Mattotti est pour moi un des plus grands maîtres. En tant qu’illustrateur mais aussi pour son travail en bande dessinée. Il passe du pastel gras à la plume ou au pinceau, et c’est toujours lui. Il me bluffe à chaque fois. De façon générale, je regarde davantage les autres illustrateurs que les dessinateurs de BD.

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Recherches de couverture pour Robert Moses, le maître caché de New York
© Oliviez Balez

Dans L’Homme qui ne disait jamais non comme dans Topless, tu as un encrage au pinceau, avec un cerne assez appuyé, alors que souvent tu travailles directement sur le rapport des couleurs...
C’est un conflit entre le dessinateur de BD et l’illustrateur. J’essaie de le résoudre mais je n’y arrive pas. Avec Dominique A, je me suis rapproché de ma technique d’illustrateur, avec le jeu des formes et des contreformes colorées, et ce n’était pas simple.

Le fameux « côté sérigraphie » de ton dessin. Quelle est exactement ta technique ?
Sur la base d’une esquisse préliminaire, je trace, au pinceau et à l’encre, sur autant de feuilles séparées, toutes les formes dont j’ai besoin pour composer mon dessin. Cela donne autant de taches noires que je scanne. Je les assemble sur l’écran de l’ordinateur et je les remplis de couleurs. J’ajoute parfois des matières que j’ai préparées, à l’éponge. Tout cela prend beaucoup de temps mais c’est encore dans cette technique-là que je suis le plus à l’aise.

Le fait d’avoir travaillé avec des scénaristes différents, sur des sujets différents et chez des éditeurs différents, t’empêchent probablement de te constituer un public fidèle et de capitaliser sur ceux de tes livres qui ont le mieux marché...
Exactement. Je n’ai jamais eu de plan de carrière. J’ai fait de la jeunesse, des bandes dessinées, du carnet de voyage... J’avance plusieurs pions mais je ne réussis pas de percée. Est-ce bien ou pas ? Ce n’est pas « qui m’aime me suive » mais « me suive qui peut ». Je vis très bien de mon art, mais l’essentiel de mes revenus provient de l’illustration. Il y a très longtemps que je n’ai pas eu besoin de démarcher. Je ne travaille sur mes BD que dans les moments où je n’ai pas de commande. Ça devient de plus en plus un passe-temps. Plus ça avance, moins la bande dessinée me fait vivre. Cela dit, quand on a signé pour un album, on s’engage à tenir des délais. Donc, quand je vois se rapprocher la date de livraison, je mets les autres travaux de côté et je me consacre à fond à terminer l’album. Mais entretemps je me suis constitué un petit matelas financier qui me permet de tenir.

Quels sont tes clients les plus réguliers, dans le domaine de l’illustration ?
Bayard, en premier lieu. Le Monde, depuis dix ans... Je fais aussi des couvertures pour la collection "... expliqué à" que publie le Seuil, et plus généralement des choses pour le groupe La Martinière. Et puis, ponctuellement, je reçois d’autres commandes. J’en refuse beaucoup. Peu de publicités, parce que mon style n’est pas très recherché en pub. Pourtant, récemment, mon agent, Patricia Lucas, m’a permis de travailler à la réalisation de panneaux autoroutiers, couleur chocolat, pour vanter les sites touristiques. Ils vont tous être changés dans les trois ou quatre ans à venir. J’ai signé pour onze panneaux avec le département de l’Ain, d’autres devraient suivre. Dans le passé, ce genre de panneau était impersonnel. Désormais, l’agence de communication qui travaille avec la société d’autoroutes APRR veut faire appel à des illustrateurs connus, et qu’on puisse les reconnaître. D’ailleurs, les panneaux seront signés. Floc’h, bientôt Loustal pour l’autoroute Lyon-Dijon, seront concernés.

Malgré tout, ce doit être un travail très encadré, avec des contraintes fortes...
Oui, il y a de très fortes contraintes. On ne peut utiliser que quatre couleurs, dans une harmonie très spécifique, et deux tramés. Le visuel doit être fort, emblématique du lieu, très lisible quand on passe sur l’autoroute, et il faut néanmoins que ton style personnel transparaisse. C’est très bien payé. Et puis ça me correspond, moi passionné d’affiches, qui, au Chili, ne ratais pas l’émission « Des racines et des ailes » et qui pleurais devant l’évocation des petits villages français...

Tu vas sur les sites ou tu travailles d’après photos ?
Je suis libre de choisir mon sujet parmi l’ample documentation photographique que l’on me procure.

Pour en revenir à tes bandes dessinées, tu passes avec facilité de la fiction aux projets plus documentaires...?
Avec facilité, non. Il faut chaque fois se remettre dans l’ambiance. Je n’ai pas de recul par rapport à mon travail, et je me pose beaucoup de questions sur ce que je veux et devrais faire à l’avenir pour donner un peu plus de cohérence à ma bibliographie. Le côté documentaire me plaît, je l’avoue. J’ai même eu l’envie de faire une BD sur la Sécurité sociale ! Mais, que ce soit Arnaud, Tronchet ou Corbeyran, tous ont le souhait de retravailler avec moi... ce qui fait évidemment très plaisir !

Propos recueillis à la Maison des Auteurs le 11 avril 2017.


[1Frédéric Bénaglia, Vincent Bourgeau et Laurent Richard

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