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les bandes dessinées d’olivier schrauwen

par Gert Meesters

[Novembre 2016]

Fin décembre 2014, Arsène Schrauwen, la nouvelle bande dessinée du Flamand Olivier Schrauwen (né en 1977) racontant le voyage fictionnel de son grand-père au Congo belge, figurait dans la liste des meilleures bandes dessinées de l’année dans plusieurs médias américains. En Europe, beaucoup de gens n’avaient pas encore eu l’occasion de découvrir ce livre, puisqu’aucune édition continentale n’était encore disponible. Cette situation improbable témoigne du respect international pour l’œuvre de Schrauwen, mais également du rejet par l’auteur des pratiques commerciales courantes. En effet, une édition dans sa langue maternelle n’est parue que cinq mois après l’édition américaine.

La réputation internationale d’Olivier Schrauwen s’est construite assez facilement. Depuis la publication de son premier livre Mon fiston en 2006, quatre autres bandes dessinées sont seulement parues. À l’École supérieure d’art Saint-Luc à Schaerbeek (aujourd’hui LUCA School of Arts) du tournant du siècle, Schrauwen est déjà considéré comme un talent exceptionnel. Après avoir suivi une formation en animation à l’école supérieure d’art KASK à Gand, il fait partie de la première génération de Saint-Luc qui étudie la bande dessinée comme une discipline à part entière, sous l’égide des professeurs Johan De Moor (le fils de Bob De Moor, l’assistant d’Hergé), et Nix, l’auteur de la série sur les jumelles Kinky et Cosy. Parmi les auteurs ayant étudié avec Schrauwen ou juste après se trouvent Conz, Simon Spruyt et Judith Vanistendael [1], tous traduits en français comme Schrauwen.

Pendant son stage de master au sein de la revue Spirou, le travail de Schrauwen est remarqué et sélectionné pour l’exposition « Traits contemporains », regroupant de jeunes talents internationaux au festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2002. Schrauwen est le seul néerlandophone parmi les auteurs exposés. Alors qu’il a seulement publié quelques histoires courtes dans des revues de bande dessinée confidentielles, Thierry Groensteen lui offre déjà de publier son premier livre à l’enseigne des éditions de L’An 2. Le résultat, Mon fiston, est un récit tragi-comique qui parle d’un père seul avec un fils nain. Ce dernier n’a plus grandi depuis sa naissance catastrophique, pendant laquelle sa mère a perdu la vie. Le livre paraît donc d’abord en français, même si Schrauwen l’a écrit en anglais. La version originale, My Boy, est publiée la même année chez l’éditeur anversois Bries.

Mon fiston se décrit comme une collection d’histoires courtes appartenant au même univers fictionnel, avec les mêmes personnages principaux : le père assez vieux et son fils qui a la taille d’un oiseau chanteur. Le père essaie de vivre une vie normale avec son enfant. Ensemble, ils vont à Bruges, au musée Groeninge, pour regarder les toiles des primitifs flamands, et ils visitent le zoo. D’ores et déjà, Schrauwen varie les traits. Le prologue du livre, racontant la naissance du garçon et la disparition de sa mère, est dessiné dans un style plat, sans perspective, qui fait ressembler les personnages de cette scène à des pantins. Tout le reste du livre semble avoir été dessiné au début du XXe siècle par un pionnier du comic strip américain tel Winsor McCay ou George McManus. La ressemblance ne s’arrête pas au trait. Schrauwen emploie des techniques de coloriage assisté par ordinateur qui miment les couleurs fades et la mauvaise impression des journaux quotidiens. Le contraste ne pourrait être plus grand avec l’humour parfois cruel et le comportement parfois barbare des personnages. À la fin d’une histoire, par exemple, le papa perd tout espoir car à son avis son fils est trop laid. Dans une autre, le petit est avalé par un crocodile au zoo, mais il est sauvé par une tribu de pygmées qui ne sont guère plus grands que lui.
Ce premier livre bénéficie d’une réception favorable de par le monde. Schrauwen est applaudi par la critique et remporte le prix du meilleur premier album néerlandophone au festival de Turnhout (près d’Anvers) ainsi qu’une nomination au festival d’Angoulême.
Depuis lors, Mon fiston existe en sept langues européennes et la version anglophone a fait l’objet d’une réédition augmentée en 2014. Ainsi, dès sa parution, My Boy a placé Schrauwen à la tête de la nouvelle génération d’auteurs de bande dessinée flamands. Quand le Fonds flamand des lettres promeut une vingtaine d’auteurs à Angoulême en 2009, c’est Olivier Schrauwen qui se voit chargé de réaliser l’affiche de l’exposition collective.

La liberté totale

L’appréciation institutionnelle et critique dans sa région natale ne change pas sa vision radicalement internationale. En 2007, Schrauwen quitte la Flandre pour s’installer à Berlin, où il vit encore aujourd’hui. Son deuxième livre, L’Homme qui se laissait pousser la barbe (titre original : De man die zijn baard liet groeien, 2010), également paru en version française à l’An 2, est une collection d’histoires courtes parues dans des revues américaines et italiennes. Les récits semblent faits par plusieurs auteurs différents, tant les thèmes, les techniques et les styles graphiques divergent. Ce que les histoires ont en commun, c’est un personnage barbu et une imagination qui va au-delà des stéréotypes de la bande dessinée. Certaines pages ressemblent davantage à des vitraux qu’à des planches d’une bande dessinée, d’autres sont peintes. Une cruelle histoire coloniale se joint à un récit de la création et à des pages pseudo-scientifiques sur ce que le type de chevelure dit d’une personnalité. Des tragédies s’y trouvent côte à côte avec l’humour bizarre et personnel de l’auteur. Cette fois, l’édition néerlandaise a bel et bien été la première. La traduction anglaise est assurée par la prestigieuse maison d’édition américaine Fantagraphics Books et les nominations pour des prix internationaux s’enchaînent, dont une deuxième à Angoulême.

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Page tirée de L’Homme qui se laissait pousser la barbe,
Actes Sud-L’An 2, 2010, p. 83.
© éditions Actes Sud

Au lieu de préparer une nouvelle bande dessinée substantielle pour ses éditeurs internationaux, Schrauwen rappelle à ses lecteurs à quel point il aime les possibilités artistiques et les matériaux de la bande dessinée. Pour Ouvroir Humoir, un petit éditeur de sérigraphies français, il réalise un mince livre muet de 38 pages, Le Miroir de Mowgli (2011). Dans cette histoire, le Mowgli du Livre de la jungle de Kipling vit toujours dans la jungle quand il est adulte. Il se sent tellement seul qu’il cherche désespérément un compagnon, qu’il finira par trouver après plusieurs échecs cuisants.
Encore une fois, l’histoire relève du tragi-comique. Les effets de miroir sont présents à tous les niveaux du livre : Mowgli qui découvre sa réflexion dans l’eau, mais aussi un singe qui mime Mowgli et la recherche, par le protagoniste, d’une personne qui lui ressemble.

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Page tirée du Miroir de Mowgli, Ouvroir Humoir, 2011.
© Olivier Schrauwen et Ouvroir Humoir

Même si les histoires muettes favorisent les intrigues simples, Le Miroir de Mowgli montre à quel point Schrauwen arrive à présenter un monde fictionnel riche et personnel sans devoir recourir au texte. Malgré une diffusion peu internationale et le manque d’éditions dans d’autres pays que la France, le livre atteint un public désormais fidèle, en partie à cause d’une troisième nomination à Angoulême.

Dans ses projets de dimensions plus modestes, l’auteur apprécie la liberté totale. Pour ne pas tenir compte des vœux réels ou supposés des maisons d’édition, Schrauwen se replie sur soi-même. Ses projets suivants, il les imprime et distribue lui-même, avant de les soumettre à des éditeurs potentiels. Le premier petit fascicule qu’il produit lui-même, Gris (titre original : Greys, 2011), passe d’abord un peu au-dessous du radar. Dans ce fanzine de soixante pages, Schrauwen se met en scène comme personnage et raconte une histoire typique d’un enlèvement par des extraterrestres. Le récit est drôle, mais c’est la narration qui est nouvelle pour lui et qui présage la méthode d’Arsène Schrauwen. L’histoire entière est racontée au moyen de fragments de narration en anglais, des textes séparés de l’image. Les dessins deviennent donc plutôt des illustrations. Contrairement à ses livres précédents, Schrauwen se prive de la couleur. Il se limite à un trait noir et à des ombrés gris sur du papier gris. L’accent est mis sur le texte. Gris a été publié en français avec retard (aux éditions Arbitraire, à Lyon, en 2015), mais c’est la seule traduction et la seule publication officielle de cette histoire, qui peut se lire comme un commentaire sur la popularité de l’autobiographie en bande dessinée.

Un livre ambitieux

Apparemment, l’expérience avec l’autoédition et la risographie [2] pour Greys lui a plu. Quand Schrauwen commence son prochain projet, son plus ambitieux jusqu’à présent, il décide de le publier lui-même comme une sorte de feuilleton en trois parties. À cause des limitations techniques de la risographie, Arsène Schrauwen, l’histoire fictionnelle du séjour de son grand-père maternel au Congo belge, est limité à deux couleurs. Le bleu et le rouge sont utilisés alternativement dans cette histoire, comme dans les premières éditions de Bob et Bobette (Suske en Wiske) de Willy Vandersteen, la bande dessinée qui demeure la plus connue aux Pays Bas et en Flandre. Entre-temps, les trois parties d’Arsène Schrauwen ont été réunies dans un seul livre par des éditeurs professionnels aux États-Unis et en Flandre, puis en France par L’Association.

Schrauwen, qui n’avait jamais créé une histoire plus longue que Gris, raconte en 260 pages le voyage de son grand-père au Congo. L’aïeul en question n’en avait jamais parlé, donc Schrauwen junior profite de sa liberté et invente tout. Ainsi, il se moque des genres du reportage et du récit de voyage, qui sont à la mode dans la BD depuis la promotion de bandes dessinées plus ambitieuses en tant que « romans graphiques ». Le personnage d’Arsène est un jeune homme naïf qui va au Congo pour y travailler dans l’entreprise de son cousin Roger. Celui-ci a entrepris le projet de construire une ville futuriste au milieu de la jungle. Roger perd sa santé mentale et Arsène doit reprendre la gestion du projet, avec l’aide de Marieke, l’épouse de son cousin, qu’il aime secrètement. Même si, dans Arsène Schrauwen, l’auteur se sert de clichés de l’histoire coloniale comme les hommes-léopards, les parasites et le temps lourd ou pluvieux, il réussit à combiner l’atmosphère menaçante du fameux Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad avec des séquences hilarantes montrant le manque d’expérience de vie du protagoniste ou la mégalomanie des projets de son cousin. Avec Arsène Schrauwen, Olivier Schrauwen parvient à utiliser tout son talent d’auteur pour un livre ambitieux qui renforce encore la renommée de son travail à l’étranger ainsi qu’en Flandre.

Gert Meesters
Membre du groupe ACME et Maître de conférences de néerlandais à l’université de Lille III.


[1Publiée chez Actes Sud-L’An 2 et aux éditions du Lombard.

[2La risographie, sorte de sérigraphie automatisée, est une technique qui permet une impression d’art à petit prix.

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