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yves frémion : « un bénédictin athée »

[Octobre 2016]

Yves Frémion aura 70 ans en 2017. Auteur de romans (polars, S-F), il écrit sur la bande dessinée et l’humour depuis le début des années 1970. Longtemps pilier du mensuel Fluide glacial, il dirige aujourd’hui Papiers Nickelés, tout en collaborant au blog « Petits Miquets » du Monde, à Zélium et à Zoo. Il écrit aussi des livres, dont une monumentale histoire du dessin d’actualité depuis 1830, à paraître chez Glénat. Par ailleurs, il a eu une carrière politique chez les Verts (député européen de 1989 à 1994 et conseiller régional d’Île-de-France de mars 1998 à mars 2010).
On connaît ses caricatures, son goût pour la provocation et les calembours. Mais qui est l’homme caché derrière ce trublion savant et ses innombrables pseudonymes ?

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(Photo Thierry Groensteen)

Thierry Groensteen : De quel milieu es-tu issu ?

Yves Frémion : Je viens de ce milieu très particulier qui a existé après la guerre et même un peu avant, de familles paysannes qui, n’ayant plus d’espoir de se développer, sont venues grossir la classe ouvrière. L’un de mes grands-pères a commencé comme bouvier, il gardait les bœufs, puis il est devenu menuisier – et bricoleur de génie. L’autre sortait de ce qu’on appellerait aujourd’hui la DDASS et il avait épousé une femme elle aussi sortie de l’« hospice ». Ils étaient placés dans des fermes, au sein de familles nombreuses, et ils servaient de domestiques. Plus tard il a pu devenir cheminot, ce qui lui offrait une perspective de carrière. Ma famille paternelle vient de l’Ain, mes grands-parents maternels étaient ardéchois. Mon père, lui, avait déjà un petit lien avec le dessin puisqu’il était dessinateur industriel. Je l’ai malheureusement très peu connu : j’avais trois ans quand il est mort, et lui trente-quatre. Il avait un problème aux poumons, qui ne s’était pas arrangé pendant les cinq années de guerre où il avait été fait prisonnier. Il avait suivi des cours du soir, il était devenu ingénieur et était en train de monter très vite dans son entreprise, qui fabriquait des objets en bakélite. Quand il est mort, ma mère s’est repliée à Valence, où habitaient mes grands-parents maternels. J’ai été élevé par eux, pendant qu’elle travaillait comme sténodactylo. J’étais fils unique. Mes premières activités ont consisté à participer aux travaux des champs, à garder les vaches et les chèvres, à faire de petits jardins dans le grand jardin du grand-père...

Comment as-tu rencontré les livres ?

Je suis né en 1947, et à cette époque, on n’entrait à l’école qu’à cinq ans. Mais ma mère m’avait appris à lire, écrire et compter avant. À trois ans, quand mon grand-père lisait Le Dauphiné libéré, je déchiffrais l’autre côté de la page – sans y comprendre grand-chose, naturellement. Quand je suis arrivé à l’école, comme je lisais couramment, on m’a fait sauter le cours préparatoire, je me suis retrouvé avec un an d’avance. Et j’étais très bon élève, premier de classe tout le temps. Un jour, j’ai ouvert une armoire qui était dans la cave de mes grands-parents et j’y ai trouvé un petit rayon de livres, tous du même auteur : la Comtesse de Ségur. J’en ai pris un, Les Malheurs de Sophie, que j’ai lu. C’était mon premier livre. J’ai adoré, et j’ai lu les autres titres l’un après l’autre. Je me suis tapé toute la Comtesse de Ségur d’un coup ! Je suis encore aujourd’hui un fan absolu de cet auteur, que je trouve d’une modernité, d’un sadisme sexuel permanent... Un auteur du XXIe siècle, malheureusement avec un style devenu complètement nase. Pauvre Blaise, quel chef-d’œuvre ! L’histoire d’un petit garçon qui fait tout vachement bien comme il faut et à qui il n’arrive que des merdes, jusqu’à ce qu’il meure. Je l’avais dans l’édition ancienne, illustrée par Horace Castelli. Évidemment ça m’a conduit très vite à ne pas croire en Dieu... (rires)

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Frémion par Gotlib
© Gotlib

Les illustrations retenaient déjà ton attention ?

Oui. C’est-à-dire que je ne m’intéressais pas aux illustrateurs comme tels, je ne retenais pas leurs noms, mais je les voyais, je m’en imprégnais. Je suis resté un fan d’André Pécoud, qui avait modernisé la série dans l’entre-deux-guerres. Mais dans l’armoire il y avait encore quelques éditions anciennes, avec les illustrateurs d’époque. Je n’ai plus jamais arrêté de lire après ça. Quand on m’envoyait faire la sieste, je bouquinais sous les draps avec une lampe de poche.
Il y avait une bibliothèque chez ma mère, qui était celle de l’homme avec qui elle s’était remariée, un marin, qui n’était pas souvent à la maison. Il m’a tout de même adopté à la fin, de sorte que depuis je porte, pour l’État civil, un nom double : Frémion-Danet. Quand j’ai passé les dix ans, on a mis cette bibliothèque dans ma chambre. J’ai commencé par lire le premier livre en haut à gauche et je les ai tous lu jusqu’au dernier, en bas à droite. Il y avait de tout, ça allait de Balzac à Premier de cordée ou à Delly... Mais pas de bandes dessinées ! À l’âge de quatorze ans je me suis mis à écrire à mon tour... D’abord de la poésie, puis des petits contes très inspirés par Ambroce Bierce, pour qui j’ai toujours la plus grande révérence. Mais mon écrivain favori, pour moi, l’un des plus grands de tous les temps, c’est Paul Berna [1], auteur du roman pour la jeunesse Le Cheval sans tête, un chef-d’œuvre absolu. On me l’avait offert en 1955, à sa sortie, dans la "Bibliothèque Rouge & Or", et j’ai dû le lire au moins soixante fois dans ma vie.

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Début des années 60 (Photo X).

Et la bande dessinée ?

J’ai lu le Journal de Mickey très tôt, puisque je crois bien que j’avais le No.52 de la nouvelle série [2]. Vers l’âge de sept ans, je crois, j’ai eu la scarlatine, et j’ai dû rester couché. Pour me faire tenir tranquille, moi qui étais une boule de nerfs, ma maman me redessinait les couvertures du Journal de Mickey à l’identique. Ça me fascinait complètement ! J’ai découvert à cette occasion qu’elle avait un bon coup de crayon.
Quand nous avons émigré à Toulon, pour nous rapprocher de mon père adoptif qui était stationné là-bas, sur un escorteur, je suis passé à Spirou. La petite voisine du dessus, qui avait deux ans de plus que moi, avait des parents communistes. Donc elle était abonnée à Vaillant. Je lui prêtais Spirou, qu’elle me rendait, et elle me passait ses Vaillant, que je pouvais conserver ensuite. Vaillant, c’était ce qu’il y avait de mieux à l’époque, avec ce grand format hérité des illustrés de « l’Âge d’Or », ses couleurs magnifiques... Dans Spirou, il y avait des narrateurs formidables. Les Tillieux, les Franquin savaient raconter une histoire comme plus aucun scénariste ne sait le faire aujourd’hui ! Ils ne faisaient pas le malin avec des ellipses, ils te racontaient l’histoire ! Donc j’étais très heureux avec ces deux canards... De manière plus ponctuelle, j’ai lu Nano et Nanette, où il y avait Calvo. Ces petites souris avec leurs pantalons raccommodés et un trou pour que la queue passe, c’était absolument formidable ! À l’époque, plus de 60 % de la population appartenait encore au monde rural. Chez Calvo comme chez Paul Berna ou dans Sylvain et Sylvette, il était question de ce monde de la campagne qui m’était familier. Ces auteurs décrivaient des gens pauvres, en sabots, avec de vieux vêtements. C’était mon monde, et j’ai beaucoup aimé cette BD-là, imprimée sur du mauvais papier ! Pour moi, la BD c’est resté ça, et la BD qui veut être dans les musées, ça me fait chier.

Ce qui m’amène tout naturellement à te demander si Hergé a lui aussi compté dans tes lectures de jeunesse ?

Les albums de Tintin, je les ai lus bien plus tard, à l’âge de dix-sept ans. Ah, j’ai oublié de mentionner les publications des éditions Rouff, pour lesquelles je garde une grande tendresse, notamment les aventures de Zigoto, par Aristide Perré. Et puis aussi des pockets, comme Kit Carson, ou dans Blek cette merveille qu’était Le Petit Duc – dont on vient malheureusement d’enterrer l’auteur, Devi.

Tu as très vite éprouvé le besoin de tout conserver, de thésauriser ?

Oui, je gardais tout. Mais ma grand-père avait des poules pondeuses, et comme elle manquait de paille pour faire les nids, elle avait pris des pages de Mickey ! Et un jour elle a donné plein de BD à des gamins du quartier, en pensant que ce n’était plus des lectures de mon âge.

Est-ce que tu peux analyser de quoi procède ta fascination pour le dessin ?

Je n’ai moi-même aucun don pour ça. Mais pendant des siècles, le dessin a été l’art premier. Tous les autres arts en découlaient : les architectes, les décorateurs, les menuisiers, les ébénistes, les musiciens, les maçons, bien sûr les peintres et sculpteurs, tout le monde devait savoir dessiner. Je pense que cela a un sens. Si les arts plastiques se sont cassé la gueule au XXe siècle, c’est parce qu’ils se sont coupés du dessin. On ne dira jamais assez le mal qu’a fait, volontairement ou involontairement, quelqu’un que j’admire beaucoup par ailleurs, Marcel Duchamp : ce qu’il a fait en déconnant a été pris au sérieux par tous les plasticiens qui sont venus après, qui ont pensé qu’on pouvait faire la même chose. Dans les foires d’art contemporain, on voit encore du sous-Duchamp un siècle après ! Depuis quelques temps, il y a une tendance inverse, on revient au trait. Il y a trois salons du dessin concurrents à Paris, dans lesquels on peut voir de très belles choses. Le trait, c’est un moyen artificiel de décrire le réel, mais qui est compris dans toutes les cultures. Cet été j’ai visité la reproduction de la grotte Chauvet. Que faisaient les artistes de ce temps-là ? Ils commençaient par le trait.

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© Claire Bretécher

Quel est le premier dessinateur que tu aies rencontré ?

Je dois faire un petit détour pour te répondre. À treize ou quatorze ans, j’étais dans la rue à Toulon, et je me suis fait choper par deux filles à gros nichons qui m’ont dit : « Toi, tu vas lire ce journal ! » Et elles m’ont mis Hara-Kiri entre les mains. Je leur ai acheté un lot de trois ou quatre numéros. Quand je suis rentré chez moi et que je les ai lus, j’ai été sidéré. Ça m’a pété la tête ! Je suis devenu lecteur d’Hara-Kiri, et puis de Charlie Hebdo, évidemment. J’avais une très grande admiration pour Willem, qui pour moi restera sans doute comme le grand dessinateur politique du siècle.
Quand mon père adoptif a pris sa demi-retraite, nous avons déménagé à Bordeaux. Je devais avoir dix-sept ans, et je suis devenu copain avec Jean-Pierre Turmel, un amateur de science-fiction qui avait créé l’un des premiers fanzines français, One Shot. Bien nommé, puisqu’il n’a connu qu’un seul numéro. Lui aussi adorait Willem, et il m’a proposé de l’interviewer. Il s’est procuré son adresse, à Paris. Rendez-vous a été pris. Willem, qui n’était en France que depuis deux ou trois ans, n’avait encore jamais donné d’interview en français. J’ai retranscrit l’entretien à la machine, en laissant des blancs. Turmel lui a envoyé le texte, et il nous l’a retourné avec des petits dessins dans les trous.


À l’époque, il y avait le SIGMA, à Bordeaux, qui était le festival d’avant-garde le plus important de France. On y voyait tous les artistes émergents, toutes les figures de la contre-culture américaine. J’étais copain avec les organisateurs et je leur ai proposé de monter une exposition de dessins de Willem. Ils ont trouvé l’idée bonne et m’ont refilé un grand couloir dans un cinéma, le Cinéma National Populaire. Mais Willem n’était pas chaud pour exposer seul, il voulait être associé à quelqu’un d’autre. Je lui demandé à qui il pensait. Il m’a répondu : Reiser. Et l’expo Willem-Reiser a eu lieu, début 1971. C’était la toute première expo pour l’un comme pour l’autre. Elle a fait un tabac. Les deux compères ont sorti leurs feutres et ont commencé à décorer tout le couloir du cinéma, devant les responsables du lieu, terrifiés.
À peu près à la même époque, par l’intermédiaire d’une vague connaissance, j’ai rencontré Mézières, qui venait de sortir son premier album de Valérian. Lui aussi, je l’ai interviewé, et quand il a su que j’étais de Bordeaux, il m’a dit : « Mais il faudrait que tu ailles voir mon scénariste, Linus, qui est prof à l’IUT de Bordeaux. » À peine rentré, je suis allé voir Linus, c’est-à-dire Pierre Christin. Et j’ai publié un article sur Valérian, avec des bouts d’interview des deux auteurs, dans Sud-Ouest Dimanche.

C’étaient tes débuts dans le journalisme...

Exactement. À l’époque, c’était Henri Amouroux qui était le rédacteur en chef de Sud-Ouest. Il avait créé dans l’édition de la semaine une page intitulée « 17/24 », réservée aux jeunes journalistes, pour trouver de nouveaux talents. Les premiers articles qu’on m’ait payés sont parus là-dedans. Étant dans « 17/24 », j’avais proposé des articles pour l’édition du dimanche et on me les avait pris.

Tu as entrepris des études supérieures à Bordeaux. Lesquelles ?

J’avais suivi une filière pour laquelle je n’étais pas fait du tout. Comme mon père biologique était ingénieur, ma famille voulait que je suive ses traces. Donc j’ai passé un Bac de Sciences expérimentales. Puis je me suis inscrit en Science économique, une filière toute nouvelle qui était créée à l’université cette année-là. Nous suivions un manuel d’un certain Raymond Barre... Autant dire que je n’y suis pas resté bien longtemps. Je me suis inscrit l’année suivante en Histoire. Mais l’enseignement était nase. Mais 68 est arrivé là-dessus, et il s’est passé des trucs... À Bordeaux, les jeunes ouvriers de banlieue sont venus attaquer l’opéra, temple de la culture officielle, avec des boulons. Le choc ! Pour ma part, j’ai participé aux événements, lancé des pavés, gardé la fac, etc., pour finalement claquer la porte de l’université.

C’est à ce moment que ta conscience politique s’est éveillée ?

Complètement. Avant, elle était très vague. Peu de temps après 68, j’ai rencontré un groupe d’anarcho-situs et je les ai rejoints.

L’écologie, c’est venu après ?

Oui. Mais j’étais très attentif à ce que publiait Fournier sur le sujet, dans Charlie Hebdo. J’ai été un Fourniériste de la première heure. Les premières revues spécialisées, dont j’ai été lecteur, sont arrivées un peu plus tard, notamment La Gueule ouverte, en 1972, ou Survivre et vivre

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Début des années 70 (Photo Christine Poutout).

En 1967, tu avais vingt ans. Tu aurais pu aller voir la fameuse exposition Bande dessinée et figuration narrative, à Paris. Y es-tu allé ?

Non, je ne montais pas à Paris à cette époque-là. Par contre, j’ai vu une exposition montée, au CRDP de Bordeaux, par Pierre Pascal, alors patron de bistrot, et futur directeur du festival d’Angoulême. Mais nous ne nous sommes connus qu’après.

Quelle était ton ambition professionnelle, à vingt ans ? Comment te projetais-tu dans l’avenir ?

Je voulais continuer d’écrire dans la presse, et en même temps j’écrivais mes premières nouvelles de science-fiction, dont personne ne voulait. Les classiques du genre étaient difficiles à trouver, à l’époque. Ils n’avaient pas encore été réédités par « J’ai Lu » et « Presses Pocket ». Je me souviens avoir acheté aux Puces, pour trois fois rien, Le Monde des Ā, de Van Vogt, ce qui avait rendu fou un de mes copains qui le cherchait vainement depuis quinze ans. J’ai pris une sacrée claque en lisant ça ! Je suis même allé à la première Convention mondiale de S-F qui se soit tenue en Europe, à Heidelberg. J’y ai connu Daniel Riche, Andrevon, Daniel Walther…
Je faisais aussi un peu de cinéma, on tournait des courts métrages, avec des copains. Et un peu de théâtre, dans un registre très marqué par Jérôme Savary, avec lequel je suis resté très lié jusqu’à la fin. À ce propos, je vais te raconter une anecdote. Je préparais une pièce avec une amie, qui est devenue par après l’assistante de Valère Novarina. Elle était prof dans un lycée, à Libourne. Elle m’avait recommandé de prendre dans le spectacle une de ses élèves, une petite nana de dix-sept ans très douée et d’une beauté à couper le souffle. Finalement le spectacle ne se monte pas, je laisse tomber. Là-dessus, ma compagne et moi décidons d’aller nous installer à Paris. On était en 1972. Et quelques années plus tard, toujours fidèle à Savary, je vais voir son dernier spectacle. La vedette en était une jeune femme qui courait nue sur la scène. Je me suis dit : « Mais je la connais... » C’était la même nana ! Elle a fait carrière comme chanteuse et comédienne sous le nom de Mona Heftre, et elle est devenue Madame Savary. Elle est toujours très belle aujourd’hui.


Venons-en au fanzine qui a fait ta gloire, Le Petit Miquet qui n’a pas peur des gros. Dans quelles circonstances l’as-tu créé ?

Avant d’être à Paris même, j’ai vécu deux ans à Vitry. Daniel Riche, une figure dans le monde de la science-fiction, qui avait édité le fanzine Nyarlathotep avec Hervé Desinge, m’avait présenté sa bande. En faisaient partie Jean-Luc Fromental, François Landon, et un dessinateur qui s’appelait Richard Matas et qui, après avoir eu son heure de gloire comme auteur de polars, s’est suicidé en 1992. Le père de Matas exploitait des cinémas à Malakoff et était propriétaire du logement que j’habitais à Vitry. On était tous très liés. Les amis de Riche parlaient de « la bande à Riche », les amis de Fromental de « la bande à Fromental », et mes amis disaient « la bande à Frémion ». Un jour, alors que nous mangions à plusieurs chez moi, une idée m’a traversé et j’ai dit : « Si on faisait un fanzine tous ensemble qui s’appellerait Le Petit Miquet qui n’a pas peur des gros, c’est drôle, non ? » Ils se sont tous foutus de ma gueule. Ça m’a énervé. Le lendemain, j’ai pris mon Olivetti et j’ai tapé le premier numéro sur un stencil, dans l’improvisation la plus complète. Ma femme tirait les pages à mesure que je les écrivais, sur une petite ronéo que je m’étais procurée je ne sais plus comment. Cent exemplaires furent imprimés, que j’ai envoyés à cent personnes. Parmi les destinataires, il y avait tous ceux que je connaissais : Mézières, Willem, etc.

La bande dessinée était le seul sujet du fanzine ?

Non, c’était un fanzine sur la S-F, la BD et la VP (pour « Veuve Poignet ») ! (Rires) En fait, j’y parlais de n’importe quoi. Les quelques dessins étaient faits par moi, qui n’ai jamais été très doué pour ça. Et puis j’avais annoncé une superbe réédition en couleurs de Benjamin Rabier à l’intérieur, qui consistait en étiquettes prélevées sur cent boîtes de Vache qui rit [3] ! Les deux premiers qui ont réagi furent Gotlib et Claire Bretécher. Comme contact, j’avais mis le nom de ma femme, Christine Poutout. Bretécher, croyant s’adresser à une femme, nous écrit une lettre d’encouragement de deux pages et nous envoie une médaille de la Vierge Marie pour nous porter chance ! Quant à Gotlib, je lui ai répondu en lui proposant de faire un numéro spécial « Gotlib est mort ». Il a trouvé l’idée géniale et a fait lui-même la couverture, au stylo à bille, directement sur la feuille de stencil. Je ne doutais de rien, à l’époque ! Je serais incapable de faire ça aujourd’hui…

Le No.1 du Petit Miquet est paru en 1972, soit l’année du lancement de L’Écho des savanes par Gotlib, Bretécher et Mandryka…

Oui, en effet. Et j’avais fait la queue à la Convention de la BD pour me procurer le numéro un dédicacé. Quand j’ai sorti le numéro spécial du Petit Miquet en (fausse) langue d’oc, Gotlib ‒ qui s’était fendu d’une nouvelle couverture ‒ m’a proposé que les Éditions du Fromage éditent mon fanzine. Par la suite, quand la boîte a périclité, c’est Dionnet qui m’en a édité un aux Humanos. Le Citron hallucinogène, un autre fanzine, m’a également édité un numéro, et Artefact également. Je n’ai pas arrêté de changer d’éditeur.

C‘est toi le premier à être passé de l’orthographe de Mickey à celle de Miquet ?

Je l’avais fait un peu par précaution, pour ne pas avoir d’ennuis avec Disney, mais je ne crois pas être le premier. L’expression « petits mickeys » datait de l’entre-deux-guerres. Elle désignait les bandes dessinées et aussi les dessins animés, indifféremment.

Tes collaborations à d’autres journaux plus « sérieux » assuraient ta subsistance, à cette époque ?

Par chance, ma femme était salariée. Moi, je faisais encore des piges à Sud Ouest. Et puis il y avait ce nouveau magazine apparu en 1970, qui s’appelait Actuel. Ils avaient annoncé qu’ils cherchaient des correspondants dans les régions. Comme le magazine me plaisait, je leur avais écrit pour proposer d’être leur correspondant à Bordeaux. Je leur ai donc envoyé des articles et, très vite, ils m’ont passé un très grand papier qu’ils ont illustré avec des dessins de Crumb, extraits de Fritz the cat. C’était parmi les tout premiers dessins de Crumb que l’on ait vus en France. L’année suivante, quand je suis monté à Paris, je me suis pointé à la rédaction d’Actuel pour rencontrer Jean-François Bizot. Il m’a invité à venir à la réunion de rédaction hebdomadaire, de sorte que j’ai pu faire connaissance avec toute l’équipe. J’ai commencé à fournir des articles régulièrement et, quelques mois plus tard, Michel-Antoine Burnier m’a proposé d’entrer au comité de rédaction. Dès lors, j’ai fait partie des sept personnes qui ont fait ce journal jusqu’en 1975. Et là j’ai eu une idée d’enfer : « On arrête le journal. Et on reparaît trois mois après en se foutant de la gueule de tous ceux qui nous ont enterrés. » Tout le monde a trouvé ça génial et on a cessé de paraître. Sauf qu’au bout de trois mois on n’est pas reparus (rires). Bizot trouvait que le titre s’essoufflait, il avait déjà une autre idée en tête… C’est le moment où il a commencé à publier des gros almanachs annuels.

À partir de 1974, tu as également eu ta rubrique régulière dans Charlie mensuel…

Ça, c’est une autre histoire. En fidèle des éditions du Square, j’ai lu Charlie dès le début. Il y a avait une rubrique sur l’actualité des fanzines, tenue par un jeune garçon de dix-huit ans qui s’appelait Jacques Glénat-Guttin. Je me servais de cette rubrique pour me procurer certains fanzines, faire des échanges, tout ça. Évidemment, ce qu’écrivait Glénat n’allait pas du tout avec Charlie, et un jour Wolinski l’a viré. Mécontent de ne plus avoir les infos, j’ai appelé la rédaction et demandé à parler à Wolinski. Je ne le connaissais ni des lèvres ni des dents mais je me mets à l’engueuler : « C’est nul, ce que tu as fait ! » Quand il a compris que j’étais le mec qui faisait Le Petit Miquet qui n’a pas peur des gros, il m’a dit : « Ah ! c’est toi. On l’a reçu, ça nous a bien fait marrer. » De fil en aiguille, il me passe commande : « Il va y avoir un salon de la BD à Angoulême. Vas-y, et ramène-nous un article. » Je suis donc allé au tout premier salon d’Angoulême, en service commandé. Logé dans ce qui est aujourd’hui la Maison des Peuples et de la Paix, qui était alors un Foyer des Jeunes Travailleurs, dans le même dortoir que Jean-Pierre Mercier et Sylvain Insergueix, d’Artefact, et quelques autres. Nous n’avons tous gardé en mémoire la formidable bataille de polochons à laquelle nous nous étions livrés ! Et nous sommes, Insergueix et moi, les deux irréductibles Gaulois (en dehors des organisateurs) à avoir participé à TOUS les festivals depuis le premier.

Pourquoi est-ce si important pour toi d’y être présent chaque année ?

J’adore ce festival. J’adore les grandes messes, le monde ne me dérange pas. Même quand il s’y passe des choses qui me mettent en rage. Mais je pense que si j’étais allé la première année au festival de Cannes, ou au Salon de la photographie d’Arles, j’aurais continué à y aller chaque année. Il y a une forme de fidélité à l’événement et à soi-même. Maintenant, je te dirai que je ne mets plus les pieds dans les bulles du Champ de Mars, où sont concentrés les gros éditeurs ; ça n’a aucun intérêt pour moi. Aller à Angoulême pour trouver les livres qui sont distribués dans toutes les librairies à Paris, ce n’est pas la peine. En revanche, à l’Espace Nouveau Monde, c’est passionnant, on sent comment la BD évolue. Pour moi, c’est indispensable d’être là.

En 1974, vous aviez aussi créé une Amicale…

Il y a un mec, venu accompagné de son fils, qui a été choqué par une bite qui devait occuper quelques millimètres dans une case, au détour d’un fanzine. Il s’est plaint auprès du préfet, qui a fait interdire le titre. Dans les cinq minutes, tous les stands ont fermé, par solidarité, y compris ceux de grands éditeurs. Francis Groux, qui n’a pas un esprit censeur, est venu dire qu’il était contre et n’y était pour rien, et les choses se sont calmées. Mais on s’est réunis à onze fanzines pour réagir à ce qui s’était passé, et nous avons créé l’« Amicale laïque des petits merdeux ». Nous nous sommes manifestés principalement à travers la remise de contre-prix, avant les vrais prix. Nous avons décerné le Prix de la dessinatrice la moins ressemblante à Claire Bretécher, le Prix Harvey Kurtzman à… Harvey Kurtzman (il est venu le chercher sans trop comprendre ce qui se passait, d’autant que le prix consistait en « un crayon sans mine auquel il manque le manche », en hommage à Lichtenberg), le Prix signifiant/signifié à Pierre Fresnault-Deruelle, etc. Je remettais les prix, tandis que Mercier et Insergueix brandissaient des panneaux « Applaudissez » et « Stop ». Ce happening a été très apprécié.

Et donc, tu as fait l’article pour Charlie…

Non seulement je l’ai fait, mais j’ai rappelé Wolinski pour lui annoncer que Gotlib était d’accord pour faire les illustrations. Cavanna et lui en sont tombés par terre : ça faisait cinq ans qu’ils cherchaient à avoir Gotlib dans Hara-Kiri, et moi je le leur amène sur un plateau ! Mais Gotlib n’avait pas la fibre politique. En revanche, il a été l’illustrateur attitré ‒ du moins au début ‒ de ce qui, de fait, est devenue ma chronique mensuelle dans Charlie, signée Théophraste Épistolier. Tout le monde se souvient en particulier de ses incroyables dessins illustrant mon texte sur Kurtzman, sur le principe « avant/après ».

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© Gotlib
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© Gotlib

Ta rubrique débute en 1974. L’année suivante, Gotlib crée Fluide glacial… Il t’a embarqué directement dans cette nouvelle aventure ?

Non, pas directement. J’avais très envie de travailler dans ce canard… Gotlib a attendu la sortie du numéro 3 pour m’appeler. Comme, au début, il ne payait pas, il n’avait pas osé. Mais moi j’aurais payé pour travailler à Fluide ! J’ai commencé à faire la « Gazette de Frémion ». Et puis j’allais souvent chez Gotlib, et il me faisait écouter des trucs extraordinaires, comme Spike Jones, Screamin’ Jay Hawkins, les Goons… Tout ça, il me l’a fait découvrir. C’est lui qui m’a suggéré de faire des articles sur ces gens-là… Ça a été le début des « T’ar ta lacrém », et je crois en avoir fait plus de quatre cents… sans parler des mille trois cents cinquante-deux que je n’ai pas pu faire.

Comment sélectionnais-tu tes sujets ?

Quand c’était possible, je m’accrochais à une actualité. Une fois par an, je faisais un collaborateur de Fluide. D’autre fois, le sujet s’imposait simplement parce que j’étais tombé sur de la doc. Par exemple, j’ai fait O’Henry grâce à Jean-Pierre Mercier, qui m’a envoyé les photocopies d’une biographie américaine. Les lecteurs, aussi, m’envoyaient des trucs…

Quand je considère tout ce que tu as pu écrire sur les dessinateurs, j’ai l’impression que tu es un peu écartelé entre les stars de ce que l’on a appelé la « nouvelle BD » (la génération des Reiser, Gotlib, Mézières, Moebius) et des dessinateurs d’un passé plus ou moins lointain souvent tombés dans un relatif oubli…

Ça tient au fait que, quand je suis arrivé sur le « marché » de la critique, si je puis utiliser cette expression, la place était tenue presque exclusivement par des nostalgiques de ce qu’ils avaient eux-mêmes appelés « l’Âge d’Or », à savoir les illustrés des années trente. Pour eux, la BD c’était avant tout les séries américaines parues dans ces splendides journaux, dont ils ne s’étaient jamais remis. Moi je n’avais pas connu cette époque. En revanche je me suis intéressé à l’après-guerre, à tous les dessinateurs des années cinquante dont, en effet, personne ne parlait. J’ai voulu réhabiliter ceux qui ont enchanté ma jeunesse, les Calvo, Giffey, Souriau, les dessinateurs de Nano et Nanette, du Journal de Mickey ou de Vaillant… Personne n’avait jamais écrit une ligne sur eux parce que, à leur époque, il n’existait pas de critique spécialisée. Et puis j’avais vu débouler l’underground américain. J’allais me fournir en comix à la librairie Futuropolis, tenue par Robial et Cestac, et j’ai commencé à en parler dans Charlie. Pour moi, il n’y a pas de raison d’établir des hiérarchies entre les styles, entre les époques, ou entre les supports. Devi, dont je viens d’écrire la nécro, était pour moi un géant de la BD, mais aucun historien n’en parle parce qu’il travaillait pour les fascicules de gare. Toutes ces hiérarchies sont absurdes, d’ailleurs elles n’ont pas cours dans le monde anglo-saxon ou au Japon. C’est cette ligne qui nous guide, aujourd’hui, à Papiers Nickelés. Dès l’instant où quelqu’un s’intéresse à un artiste, moi ça m’intéresse de lire ce qui l’intéresse ‒ quitte, bien sûr, à ne pas du tout partager ses goûts. Sylvain et Sylvette, c’est aussi important que Franquin comme objet d’étude.

Tu rédiges des fiches ?

Oui, j’ai commencé à en faire très tôt. Avant 68. Pas que sur les dessinateurs : sur toute la culture, des architectes, des sculpteurs, des danseurs... C’est ma première source de référence. Quand je trouve une information, je regarde toujours si elle concorde avec ma fiche et, si ce n’est pas le cas, je fais de nouvelles recherches.

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La fiche de Paul Iribe, recto...
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... et verso.

Cela ressemble à une vocation d’encyclopédiste…

Tout à fait. Et tout à l’heure, quand tu m’interrogeais sur mon enfance, j’ai oublié de mentionner deux personnes qui m’ont très fortement marqué. Quand il était adolescent, mon grand-père paternel était un fou de lecture. Il découpait les feuilletons qui paraissaient dans les journaux, et il fabriquait des recueils en cousant les coupures avec un fil de laine. C’étaient les grands feuilletonistes du XIXe : Sue, Balzac, Dumas… Mon grand-père emportait ça dans les champs où il devait garder les bœufs. Et souvent, il était tellement plongé dans sa lecture que les bœufs se barraient. Résultat : il s’était fait interdire de lecture ! Un jour, trois ans avant sa mort, il m’a emmené dans le pré en question et il m’avait montré la haie sous laquelle il avait creusé un trou pour y enterrer ses feuilletons, pour ne pas qu’on les lui prenne. La puissance de ce désir de lecture, de culture, c’était celle des ouvriers d’autrefois et de quelques paysans qui n’avaient aucune chance de sortir de leur milieu mais qui, par la lecture, transcendaient leur condition. On retrouve un peu ça aujourd’hui chez certaines filles dont les familles sont d’origine maghrébine, mais ça passe plutôt par les études. Personnellement, j’adore les autodidactes. Dans ma famille, il y avait aussi un grand-oncle, qui, paralysé, ne bougeait pas de son fauteuil. Il ne faisait rien d’autre, dans la journée, que de lire et de relire le Larousse, de la première à la dernière page. Il me disait tout le temps : « Tu sais, petit, ça c’est un trésor ». Voilà les gens qui m’ont donné un goût effréné de la lecture et du savoir. Très tôt j’ai su que je n’étais pas le roi de la mémoire, et donc j’ai commencé à me faire des fiches. Ce sont des fiches cartonnées de format 125 x 200, illisibles pour tout autre que moi. J’en ai des dizaines de milliers, qui représentent cinquante ans de travail. Je suis un bénédictin athée.

Tu continues à les tenir à jour ?

Bien sûr. Même si j’ai un énorme retard. J’ai une immense table, à la campagne, couverte de piles de journaux et de livres en attente d’être dépouillés. Mes fiches sont d’abord écrites au crayon. Mais, s’agissant des dessinateurs, dès que j’ai pu retrouver la date où a paru son premier dessin, la fiche est tapée à la machine. Le problème que je rencontre maintenant est que l’on ne fabrique plus de machines à écrire.

Tes articles et tes livres, tu les composes donc à partir de tes fiches ?

Très souvent. Particulièrement pour ce que je faisais dans mes « T’ar ta lacrém », ou mes articles pour Papiers Nickelés. J’ai aussi des chemises dans lesquelles je collationne les coupures de presse. Moi, quand un journal me tombe entre les mains, il ressort en loques. Même dans les journaux les plus tartes, il y a toujours un mec qui a fait une illustration, et je la découpe.

Ne penses-tu pas que le fait d’avoir travaillé pour un journal d’humour comme Fluide glacial a pu nuire à ta crédibilité comme critique ou historien de l’image ?

Non. La preuve, c’est que cet été j’ai travaillé pour les hors-série de L’Express, de Paris Match, que Frédéric Potet m’a sollicité pour participer au blog du Monde sur la BD…

Il y a aussi le personnage que tu t’es créé, notamment à travers les nombreuses caricatures de toi qui ont fleuri un peu partout...

Ah oui, j’adore ça. J’ai même publié pour mon anniversaire un recueil des dessins qui me représentent [4]

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Frémion par Pétillon
© Pétillon

Donc, on ne peut pas dire que tu aies le profil du chercheur académique…

Non, non. D’ailleurs l’université m’a ignoré avec une constance remarquable. Même si Gabilliet m’a fait intervenir à Bordeaux la semaine dernière. Je n’ai pas grand-chose à voir avec ce monde-là. Je ne veux surtout pas parler de bande dessinée sur le mode pédant. Je m’adresse à des gens qui aiment l’art populaire, au lecteur moyen... Pas question de parler comme le ferait un scientifique, un universitaire.

Dans une interview que tu avais donnée au site Actuabd en 2007, tu défendais l’idée de la bande dessinée comme art populaire. Je te cite : « Ce qui m’intéresse, c’est d’aller regarder des BD qui jamais ne pourront être récupérées par le monde de l’art. » Ou encore : « L’esthétisme et la BD sont totalement antinomiques. »


Je visais très clairement des démarches comme celles de Beaux-Arts Magazine, par exemple. Les gens du monde de l’art ont été interpellés par le succès de la bande dessinée, ils se sont dit qu’il se passait quelque chose et ils se sont plongés dans un domaine auquel ils ne comprennent rien. Toutefois ils se sont aperçus que des gens comme Blutch, De Crécy, Franquin, Pratt et d’autres dessinent de façon assez virtuose. L’aspect plastique de leur création est très fort. Donc ceux-là et quelques autres peuvent être « sauvés », alors que le mépris demeure à l’égard de tout le reste. Cette hiérarchie, ces frontières sont à abattre. Pour moi, le dessinateur idéal, le véritable artiste d’aujourd’hui, c’est Killoffer. Il n’y a pas un domaine dans lequel il n’intervienne pas avec une force égale : BD, dessin de presse, illustration ou œuvres de galerie.
Les choses sont un peu différentes dans le dessin de presse, où une révolution s’est produite dans les années vingt, que Sennep avait théorisée en ces termes : « Désormais, nous ne sommes plus des artistes, nous sommes des journalistes ». Depuis lors, le dessin minimaliste s’est généralisé. Le trait, l’idée, paf ! Plus de fond, plus de valeurs, plus de détails. Dans la bande dessinée, on est resté plus attaché à l’esthétique. Même si, ce qui compte avant tout, c’est le sens de la narration.


Si tu as une admiration sans borne pour Giffey, c’est quand même bien pour son dessin…

C’est aussi un formidable raconteur d’histoires. Quand on lui donne suffisamment de pages… Mais c’est vrai que son dessin est fascinant. Enfant, j’étais fasciné par la manière élégante dont son Buffalo Bill tenait son revolver, avec le poignet un peu cassé. Plus tard j’ai compris d’où venait cette fascination pour une gestuelle un peu dansante : c’était celle des mains de Jules Berry, qui souffrait de rhumatismes articulaires !

En 1974, le Magazine littéraire a publié un numéro spécial sur la bande dessinée…

Oui, c’est moi qui l’avais dirigé.

Tu m’ôtes les mots de la bouche. Mais je me souviens que tu y écrivais très précisément ceci : « Hergé dessine mal, raide et bête » [[Magazine littéraire No.95, déc. 1974.]]. Tu oserais encore écrire ça aujourd’hui, avec le culte dont il fait l’objet ?


J’étais violent, à l’époque ! Il y avait une part de provoc’. Hergé est un grand innovateur, un grand narrateur. Mais on disait du mal d’Hergé dans Charlie Hebdo, et moi je pensais alors comme Charlie Hebdo. Le fait que je n’ai pas lu Tintin étant gamin peut jouer aussi. Je n’ai jamais écrit d’article important sur Hergé. Mais je vais peut-être le faire pour pousser un coup de gueule. Car pour moi, la colorisation de Tintin au pays des soviets, c’est un crime ! Cet album, avec toutes ses maladresses, c’était l’invention de l’équilibre du noir et blanc dans la bande dessinée. Y ajouter des couleurs, c’est montrer qu’on n’y a rien compris. Ou qu’on est prêt à tout sacrifier aux lois du commerce.

Tu penses que le processus de légitimation que la bande dessinée a connu depuis un demi-siècle lui a fait autant de tort que de bien ?

En tout cas, on y a tous travaillé, toi comme moi. Il est incontestable que ça lui a fait à la fois du bien et du mal. Ça a mis la BD entre les mains de sales cons qui ne pensent qu’à faire du fric. Mais ça a aussi élargi son audience, ça l’a fait lire à toutes les classes sociales, et ça a fait émerger des auteurs issus de toutes les classes sociales. Autrefois, il était impensable qu’un enfant de bourgeois veuille dessiner dans la presse. S’il dessinait, on l’envoyait faire les Beaux-Arts. Or, moi, ça m’intéresse de voir arriver des dessinateurs dont le père ne doit pas bosser en usine. Parce qu’ils apportent d’autres histoires… Enfin, la légitimation a permis à certains dessinateurs de bien gagner leur vie… Même si pour beaucoup, c’est malheureusement en train de redevenir de moins en moins facile. Mais c’est toute la société qui est en train de plonger, il n’y a pas de raison que la BD y échappe.

Parlons un peu du projet de Centre international de l’imagerie populaire, que tu as initié, avec quelques autres, en 1999. C’est parti d’où ?

C’est né de quelques discussions avec des gens comme Willem et Lefred-Thouron. Tous les deux m’avaient raconté qu’ils ne savaient plus quoi faire de leurs dessins… Une fois par an, ils en brûlaient dans leur jardin, pour faire de la place. Je me suis souvenu aussi de René Brantonne. Quand il est mort, j’étais allé chercher des dessins chez sa veuve pour monter une petite exposition d’hommage, la seule que j’aie jamais faite à Angoulême. Chez lui, il y avait une pièce où toute son œuvre était en vrac. Malheureusement, par la suite cette femme a été mise en maison de retraite, et ses enfants à elle, qui n’étaient pas de Brantonne, ont tous mis sur le trottoir. Tout ça m’avait beaucoup interpellé. Je me suis dit qu’il fallait un lieu où tout cela pouvait être conservé, valorisé. Et j’étais intéressé par le spectre complet de l’image imprimée : pas seulement la bande dessinée, mais le dessin de presse, l’illustration, la gravure, etc. J’ai contacté quelques spécialistes de ces différents domaines. On a commencé à se réunir, avec Bisceglia [5], Igwal [6] et les autres, et à réfléchir à ce qu’on pourrait faire. Dans l’équipe, il y avait Philippe Morin et un de ses copains, qui étaient architectes. On a commencé à travailler à un projet architectural, tenant compte de toutes les contraintes inhérentes au lieu dont nous rêvions, et à le chiffrer. À l’époque, j’étais conseiller régional. Quand ça a été un peu élaboré, j’ai commencé à en parler à mes collègues élus, dont Anne Hidalgo. En revanche je me suis heurté à un mur de béton de la part de l’entourage de Bertrand Delanoë. « Il ne faut pas l’embêter avec un projet comme ça, qui va coûter des sommes astronomiques, il va falloir constituer un fond… » J’avais beau expliquer que j’avais quinze donateurs qui étaient prêts à donner toute leur collection, rien n’y faisait.
Les circonstances nous ont fait renoncer, au moins provisoirement. Mais comme nous formions un groupe sympa, c’eût été bête de se séparer. C’est comme ça qu’est née l’idée de faire le journal du Centre, même si celui-ci n’existe pas, ou pas encore. C’était aussi une façon de montrer ce dont nous étions capables. Et ce fut le début de Papiers Nickelés, qui vient de franchir le cap du numéro 50. Le No.1, de 24 pages, a été tiré à 1000 exemplaires et distribué gratuitement à Angoulême en janvier 2004.

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(Photo Thierry Groensteen)

À aucun moment vous n’avez eu l’idée de vous rapprocher du CNBDI, à Angoulême ?

L’idée, c’était de faire ce truc dans la capitale. Parce qu’il n’existe rien à Paris. Quand on veut y monter une grande expo de bande dessinée, on est obligé d’aller au musée de l’Homme, à La Villette ou je ne sais où !


Maintenant qu’Anne Hidalgo est maire, ne serait-ce pas le moment de remonter au créneau ?

Je suis en train de réécrire le projet. Même si je ne suis pas toujours d’accord avec tout ce qu’elle fait, dans l’ensemble je trouve que c’est une bonne maire de Paris, et je pense qu’elle sera réélue. Le problème des grands élus, c’est leur entourage...

Comment équilibrez-vous le budget de Papiers Nickelés ?

La revue est viable. Le tirage a été baissé à 700 (800 réels), et on a trouvé l’équilibre grâce à nos 300 abonnés, à la vente constante des anciens numéros et à une aide du CNL.

Vous avez fait dès le début le pari risqué de la couleur…

Nous sommes une revue sur l’image, qui n’aurait aucun intérêt sans la couleur. Et puis les prix de l’impression couleur se sont rapprochés de ceux de l’impression noir et blanc.

Papiers Nickelés remet chaque année un prix, en association avec le SoBD. Tu es également à l’origine du Prix Tournesol et tu as, tout comme moi, appartenu quelques années au jury du Prix Artémisia...

Tu oublies le Prix de l’Humour noir, qui malheureusement n’existe plus. J’avais créé le Prix Papiers Nickelés pour récompenser chaque année un ouvrage sur la BD et/ou le patrimoine graphique en général. On l’a décerné une première fois, à Emmanuel Pollaud-Dullian pour son livre sur Gus Bofa [7] et son essai sur le Salon de l’Araignée [8], et là-dessus Renaud Chavanne, l’organisateur du SoBD [9], est venu me voir en disant : « C’est embêtant, on voulait faire exactement la même chose ». Alors on a décidé de s’associer et composer le jury à partir de nos équipes respectives. C’est devenu le Prix SoBD-Papiers Nickelés. De son côté comme du mien, on dresse la liste la plus exhaustive possible de tout ce qui a été publié dans l’année, on la soumet à nos deux équipes pour qu’elles la dégraissent et on arrive ainsi à une short list sur la base de laquelle le jury se prononce.
Le Prix Tournesol, lui, a été créé en 1997. Il récompense « un album considéré comme le plus sensible aux problématiques écologiques ou le plus porteur de valeurs comme la justice sociale, la défense des minorités et la citoyenneté ». Au sein des Verts, je me suis longtemps occupé des comités de soutien à nos candidats, Voynet d’abord, et ceux qui sont venus après. Je m’étais aperçu que les écrivains de S-F et les dessinateurs de BD signaient très facilement. Évidemment, ma personnalité faisait que j’arrivais même à recueillir les signatures de gens peu marqués à gauche, comme Edika ou Binet. Les humoristes sont très écolos, en général. Et un jour je me suis dit : ça serait pas mal qu’on pointe, dans les différents arts, les gens qui sont proches de nous. Je me disais qu’on pouvait décerner un prix du film, un prix du livre, etc. On a commencé par la BD, le domaine que je maîtrisais le mieux. D’autant qu’il y a vingt ans, il sortait moins d’albums.


Ta bibliographie compte plus de cent titres, dont un certain nombre consacrés à la bande dessinée ou à des dessinateurs. Citons les monographies sur Reiser (1974), Brantonne (1983), Binet (1984), Goossens (1998), Germaine Bouret (1999), un recueil d’entretiens intitulé Les Nouveaux Petits Miquets (1982), un essai, L’ABC de la BD (1983) et le Guide de la bédé francophone (1990). On ne va pas les passer tous en revue. Mais j’aimerais que tu me dises un mot de ta collaboration avec Bernard Joubert sur votre livre consacré à la censure, Images interdites (1989)...


J’étais en train de travailler à ce livre, et au festival d’Angoulême, je suis allé, comme chaque année, à la conférence donnée par mon ami Joubert. Il parlait justement de la censure. Et il a scotché toute la salle en appliquant strictement la loi de 49 à un exemplaire d’un album d’Hergé, en édition de luxe. Il montrait les images qui tombaient sous le coup de tel ou tel article, et chaque fois il déchirait la page. Les gens étaient tétanisés... À la fin, je suis allé le trouver pour lui proposer qu’on écrive le livre ensemble. Il avait un avantage sur moi, c’est qu’il avait dépouillé les comptes rendus de la Commission de surveillance et de contrôle depuis son instauration. D’autre part, il connaissait parfaitement les cas de censure dans les comics américains et les fascicules de gare, moi j’étais plutôt sur L’Assiette au beurre, Hara-Kiri, etc. Donc, on se complétait parfaitement. Malheureusement le livre a été très mal édité, avec un chapitrage qui n’était pas celui que nous avions voulu, des repros en noir et blanc et une maquette épouvantable...

Quels sont les dessinateurs auxquels tu aimerais consacrer de prochains livres ?

Celui sur Giffey, je l’écris depuis quinze ans. Quand j’ai fait Reiser, j’avais proposé à Marjorie Alessandrini, qui dirigeait cette collection, « Graffiti », pour Albin Michel, de faire une trilogie sur les dessinateurs de Charlie Hebdo, Reiser - Wolinski - Willem.

Pas Cabu ?

Cabu ? Oui... Why not ? Mais j’étais parti sur ceux que je connaissais personnellement, Willem et Reiser, et sur Wolinski qui m’avait embauché. Il se trouve que la collection n’a pas duré, et que je n’ai pas eu le temps d’en faire un autre. Après, je pense que j’aurais dû faire une grande biographie de Gotlib... J’aurais volontiers fait un livre sur Fred ou sur Calvo. Goossens, c’est Pasamonik (alors éditeur chez Bethy) qui me l’a proposé, et j’ai sauté dessus, évidemment.

Combien de bandes dessinées lis-tu, en moyenne ?

Je l’ignore. Mais, toutes catégories confondues, je lis à peu près mille livres par an.

Comment fais-tu ???

Je me réveille tôt, et je me lève tard. Je lis deux heures chaque matin au lit, entre 7 et 9 heures. Je lis aussi le soir en me couchant. Et j’ai toujours un livre dans mon sac, quand je me déplace dans Paris.

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(Photo Thierry Groensteen)

Je vois. Je te propose de terminer cet entretien en parlant de l’endroit où nous nous trouvons, Les Ateliers du Tayrac, dans le 20e. Depuis quand occupes-tu ce lieu ?

Je suis arrivé ici en octobre 2001. C’était en très mauvais état, j’ai eu pas mal de travaux à faire. J’avais eu longtemps un atelier dans le Quartier latin, puis mon propriétaire l’avait repris. J’ai vécu ensuite avec la mère de mes fils, et j’avais une pièce pour travailler dans l’appartement que nous occupions. Nous avons eu un bébé, la pièce a été réquisitionnée, et je m’étais replié, à titre provisoire, sur une chambre de bonne. J’ai commencé à chercher un nouvel atelier, et c’est José Jover qui m’a parlé de cet endroit, à Belleville. Farid Boudjellal, Miss Tic et tout une tapée d’artistes avaient déjà été intéressés. Le loyer avait baissé par paliers. Ce qui m’a séduit, c’est le fait qu’il y avait deux vitrines sur rue. J’ai tout de suite vu que je pourrais organiser des trucs dans ce local. Mais, au moment où je l’ai pris, je me suis séparé de ma compagne. J’ai donc commencé à dormir ici, parce que je n’avais pas les moyens de payer deux loyers. Et cela fait quinze ans que je travaille dans la pièce qui donne sur la rue, et que je vis dans les deux pièces qui sont à l’arrière.

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Dans la première pièce, à l’arrière...
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(Photos Thierry Groensteen)

Les Ateliers du Tayrac, cela vient du nom du hameau où tu vis dans l’Aveyron, à Saint-Jean-du-Bruel, et c’est celui de ta propre petite maison d’édition, qui existe depuis 1985...

Oui. Le siège de la maison d’édition est dans l’Aveyron, dans la maison que j’ai retapée il y a près de quarante ans, ici c’est l’annexe. C’est pour ça que, trouvant ce local, je ne pouvais pas ne pas y organiser des événements. Très vite j’ai proposé ici des signatures, des petites lectures... et puis j’ai commencé à y organiser des expositions. D’abord une au printemps, une à l’automne, mais ces deux dernières années le rythme c’est accéléré : j’en ai fait une toutes les deux à trois semaines. Et quand il n’y a pas d’exposition en cours, comme en ce moment, j’occupe les murs avec une partie de ma collection personnelle.

Tu exposes surtout des dessinateurs de presse...

Ça vaut beaucoup moins cher, et c’est ce qui marche le mieux. Contrairement à ce qu’on pense, les originaux de BD n’intéressent les gens que s’il s’agit de très grands noms. C’est plus de la spéculation que de la collectionnite. Pendant un temps, j’avais organisé des ventes au profit du DAL [10], et beaucoup de dessins n’avaient pas trouvé preneur. Je les ai réexposés ici ensuite, et j’en ai moi-même acheté quelques-uns.

Tu te considères comme un collectionneur ?

Un jour, j’ai constaté que j’avais une collection. J’avais gardé des couvertures de mes livres, des dessins faits par les collaborateurs de Fluide pour illustrer mes articles, des nappes de restaurant... Et puis, de temps en temps, pour une fête ou un anniversaire, un ami dessinateur arrivait avec une planche sous le bras, en guise de cadeau. Je n’ai commencé à acheter que bien plus tard. J’adore chiner, les ventes aux enchères. Par exemple, les trois magnifiques illustrations de Giffey que tu vois là, je les ai acquises lors d’une vente. Et chaque fois que j’organise une expo ici, j’achète au moins un dessin. Tout cela a fini par constituer une collection. Mon but serait d’avoir au moins un original de chaque personne qui a compté dans l’histoire du dessin, ou que j’aime particulièrement.

Quand tu es à Saint-Jean-du-Bruel, c’est du repos, ou tu travailles aussi ?

Je ne fais que travailler, c’est-à-dire me reposer de la tristesse du monde, tout le temps, où que je sois ! Je ne me déplace pas sans mon ordinateur. Dans le métro, je prends des notes... J’ai quelque 120 livres en projet. Si je vis centenaire, à raison de quatre livres par an, je pourrai peut-être y arriver tout juste. « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! »

Propos recueillis par Thierry Groensteen le 7 octobre 2016.


[1De son vrai nom Jean Sabran, frère de l’illustrateur Guy Sabran.

[2La dite « nouvelle série » débute en 1952.

[3Rabier a dessiné la Vache qui rit en 1922 pour les fromageries Bel.

[4Ta Gueule Frémion !, Ateliers du Tayrac, 2007

[5Jacques Bisceglia, 1940-2013, était photographe, bouquiniste, membre du Collège de Pataphysique, collaborateur du Collectionneur de bandes dessinées, passionné d’archéologie, grand spécialiste de l’underground américain et du jazz.

[6André Igwal, 1950-2000, était professeur de français-histoire-géo, humoriste, collaborateur de Fluide glacial et de nombreuses revues plus ou moins confidentielles.

[7Gus Bofa, l’enchanteur désenchanté, éd. Cornélius, 2013.

[8Le Salon de l’Araignée, éd. Michel Lagarde, 2013

[9Salon de la bande dessinée installé au cœur de Paris, dont la sixième édition se tiendra en décembre 2016, et qui met un accent particulier sur la littérature critique.

[10Association Droit au Logement.

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