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« le moment était le bon » :
entretien avec david vandermeulen

par Thierry Groensteen

(Septembre 2016)

Au printemps 2016, les éditions du Lombard lançaient une collection encyclopédique d’un genre nouveau, intitulée "La Petite Bédéthèque du Savoir". David Vandermeulen, auteur de Fritz Haber, en assure la direction. Il s’explique ici sur les tenants et aboutissants de ce projets ambitieux.

NeuvièmeArt : Comment est née la collection ? Y a-t-il des livres de bande dessinée antérieurs qui ont conduit à cette idée ?

David Vandermeulen : Enfant, je collectionnais les petites collections populaires comme "Marabout Flash", puis, adolescent, les collections "Seghers", "Microcosme" au Seuil, les "Que-Sais-Je ?", la "Petite Bibliothèque Payot"… Je me suis longtemps demandé pourquoi aucun éditeur de bande dessinée ne s’était jamais lancé dans une véritable grande collection de ce type. À un moment, à la fin des années 90, avec le succès de la collection "Découvertes Gallimard", je me suis dit que ça allait peut-être arriver. Mais il ne s’est rien passé. Dans le monde hispanique ou anglo-saxon, ça existait pourtant depuis très longtemps. Il y avait des collections de BD de non-fiction dès 1966, avec par exemple Rius et le premier tome de sa série Para principiantes. Il y avait Cuba para principiantes, Filosofia, Economia, ou encore Marx para principiantes… Le projet a eu un très grand succès, les Anglais ont d’ailleurs très vite repris le concept, en titrant la collection For Beginners. Collection qui existe d’ailleurs toujours, sous le label Introducing. C’est un catalogue très important, on y trouve des titres que l’on n’imagine même pas en France, comme des Derrida for Beginners, mais il en existe aussi sur Sartre, Deleuze, Foucault, Wittgenstein, Baudrillard… Et même sur Saussure ! En 1982, c’est François Maspero qui a acheté le concept pour le traduire en France. Son premier titre était L’Énergie nucléaire pour débutants, sorti en espagnol deux ans plus tôt. La collection "Pour débutants" a eu quelques beaux succès, il y a eu Einstein, Marx, Lénine… Mais le phénomène n’a pas fonctionné longtemps ; dès le début des années 90, les versions françaises se sont arrêtées. Il faut dire que le concept de ces bandes dessinées était très anglo-saxon. C’était souvent dessiné par des mercenaires qui reprenaient tant bien que mal le style d’un premier dessinateur. Les artistes n’étaient pas du tout mis à l’honneur, très souvent le nom du dessinateur ne se trouvait même pas sur la couverture. L’Économie décomplexée, que les Éditions Larousse ont publié en 2015, reprend ce concept de l’anonymat. C’est en fait la traduction d’un titre de la collection Introducing. Les éditions Larousse définissent elles-mêmes cet ouvrage comme un roman graphique…

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(Photo Morgane Delfosse)

Après ces tentatives, le premier véritable album de non-fiction à obtenir un large écho dans le monde francophone a été pour moi L’Art invisible de McCloud. On était déjà en 1999… Après, vers 2003, il y a eu la revue collective La Lunette, qui préfigurait le mook.

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La Lunette No.6, printemps 2005
(couverture Pascal Rabaté)

Bref, je me suis toujours intéressé à cela. En 1999, quand j’ai cessé le fanzinat, ma première BD en tant qu’auteur s’appelait Littérature pour tous, c’était de la BD réalisée sous forme humoristique, certes, mais c’était déjà de la BD de savoir. En 2010, j’ai ensuite rédigé l’éditorial du Monde Diplomatique en BD. Puis, avec Daniel Casanave, j’ai intégré La Revue Dessinée avec la rubrique « Savoir pour tous » dès le premier numéro ; nous y travaillons encore aujourd’hui. C’est le succès foudroyant de La Revue Dessinée et l’opportunité de travailler avec Nathalie Van Campenhoudt, qui est éditrice au Lombard, qui m’ont fait comprendre que le moment était le bon.

Avez-vous rencontré des difficultés de mise en œuvre ? Par exemple pour convaincre les spécialistes de s’allier avec un dessinateur de BD ?

C’est peut-être ce qui nous a, Nathalie et moi, le plus étonné dans cette aventure jusqu’à présent : nous n’avons reçu quasiment aucun refus de la part des spécialistes que nous avons contactés. Nous avons même à présent des spécialistes de renommée mondiale qui viennent à nous. C’est la même chose avec les auteurs de BD. Il est clair que jamais les choses ne se seraient passées ainsi il y a encore quinze ans. Quelque chose a vraiment changé très rapidement les esprits. Selon moi, il y a plusieurs facteurs. Il y a l’impact de la couverture médiatique, avec les livres d’auteurs comme Satrapi, Sfar, Blain ou Sattouf ; les adaptations Marvel et DC à Hollywood, qui ont prouvé que la BD savait générer beaucoup d’argent ; la cote des planches sur le marché de l’art, qui n’a cessé de grimper… C’est tout cela qui, à mon avis, a participé, par le prisme des médias, à modifier l’image de la BD.

La répartition des rôles et le mode de collaboration entre les coauteurs sont-ils prédéfinis ou laissés à l’initiative des intéressés ?

Notre collection est très chartée mais nous laissons toujours les auteurs décider des modalités de leur collaboration. Nous invitons rarement les spécialistes à s’improviser scénaristes ; nous leur demandons généralement un texte, et c’est le dessinateur qui le plus souvent s’occupe de « traduire » le savoir en bande dessinée. Le spécialiste intervient lors des crayonnés puis suit et valide toutes les étapes de la création. Ceci dit, certains spécialistes se prennent au jeu et nous propose de véritables scénarios. Ce fut le cas de la sociologue Nathalie Heinich, par exemple.

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Extrait du volume sur Le Tatouage, par Jérôme Pierrat et Alfred
© éditions du Lombard

Selon quels critères les dessinateurs sont-ils choisis en fonction des sujets ?

Nathalie et moi choisissons toujours les dessinateurs à deux. Jusqu’à présent, nous sommes à chaque fois tombés d’accord très facilement ; souvent d’ailleurs, nous pensons aux mêmes auteurs. Nous cherchons des dessinateurs dont nous savons, par leur bibliographie ou parce que nous les connaissons personnellement, qu’ils ont des affinités avec tel ou tel sujet. Demander de dessiner des requins à Julien Solé, pour celui qui le connaît un tant soit peu, ça tient de l’évidence. Même chose pour Fabrice Neaud. Qui a un peu lu son Journal sait à quel point la question du droit a son importance dans l’œuvre de Fabrice. En l’appelant, je savais par avance que ma proposition ne lui paraîtrait pas farfelue et l’intéresserait. Cela se joue parfois aussi à l’intuition. Avec Jake Raynal, qui vient de terminer le volume sur les Situationnistes avec Christophe Bourseiller, c’est son style et son système narratif (parce qu’ils font écho à certaines bandes dessinées détournées de l’époque), qui nous ont fait penser qu’il serait peut-être en phase avec le sujet ; et nous avions vu juste. Pour Le Hasard, du mathématicien Ivar Ekeland, ce fut un peu compliqué. Nous avions d’abord essayé avec Lewis Trondheim, d’autant qu’Ivar est un grand fan de Lapinot. Mais la collaboration a eu du mal à trouver ses marques. Nous nous sommes alors tourné vers Etienne Lécroart, que nous avons croisé par hasard (ça ne s’invente pas). C’était un vrai coup de chance car les dessinateurs matheux ne sont pas très nombreux. Parfois les choix s’imposent autrement. Jean-Baptiste Thoret, par exemple, ne voyait que Brüno pour illustrer son texte. Le dessinateur Alfred est venu lui-même nous demander de faire quelque chose sur le tatouage. Cela tombait bien, nous étions justement en contact avec Jérôme Pierrat. Mais il est vrai que nous réfléchissions alors à des auteurs aux styles plus organiques, connus pour leur maîtrise du noir et blanc. Nous pensions à des dessinateurs comme Mezzo, ou à Jürg, qui est aussi tatoueur… Alfred nous a réellement surpris avec cette proposition. Finalement, l’approche douce et solaire qu’il a apportée à ses planches est absolument bluffante.

Et puis, il y a aussi la question du tempérament, il faut que les binômes s’entendent. Fabrice Neaud et Emmanuel Pierrat, nous avions compris tout de suite que ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Même chose pour Jan Baetens et Johan De Moor, ou pour Daniel Casanave et Hubert Reeves. C’est vrai qu’il existe un petit côté marieur dans cette histoire. Si le couple d’auteurs fonctionne, c’est l’assurance que le livre sera intéressant.

Les sujets sont éclectiques et touchent à tous les domaines du savoir. Est-ce que certains sujets « résistent » plus que d’autres à la mise en BD ?

Fondamentalement, je ne le pense pas. Nous avons traité le droit, les mathématiques, la philosophie… Et tout cela fonctionne... Rien n’est impossible selon moi. Dernièrement chez Dargaud, on a vu Mathieu Burniat et Thibault Damour aborder la science quantique en bande dessinée. Et quoi de plus complexe que la mécanique quantique, finalement ?
La seule chose qui nous restreint, c’est notre petit format et la pagination. Il y a des sujets qui seront difficiles à traiter pour ces raisons-là. Quoique, depuis que nous avons fait L’Univers avec Hubert Reeves, plus grand-chose n’arrive à nous faire peur !

La bande dessinée a-t-elle des vertus pédagogiques particulières ?

Bien entendu, pour Nathalie et moi, c’est une évidence. J’en reviens une fois encore au livre de Mathieu Burniat et Thibault Damour : jouer avec les couches « couleurs » pour représenter les théories quantiques, c’est quelque chose de parfaitement spécifique. Dans L’Univers, de Daniel Casanave et Hubert Reeves, il y a un passage que j’aime bien prendre comme exemple pour souligner la spécificité du médium. On y voit le personnage d’Hubert expliquer ce que sont les propriétés émergentes. Il commence son explication accoudé au balcon d’une salle de bibliothèque. Il explique que lorsque l’on prononce une à une les lettres b, l, e, u, c’est au moment où la lettre u est prononcée que nous apparaît l’idée du mot bleu. Dans les cases qui composent cette explication, on voit tour à tour un plan serré sur Hubert, puis une case totalement bleue, puis un retour sur Hubert mais en contrechamp, de sorte que sa balustrade ne surplombe plus une bibliothèque, mais une mer bleue. Cette séquence n’aurait jamais aussi efficacement fonctionné si elle avait été filmée, la succession des plans aurait été trop brutale. De plus, avec la bande dessinée, c’est celui qui reçoit l’information qui choisit son rythme, il peut naturellement survoler des passages, revenir à d’autres... C’est une évidence mais c’est cette absence de facilités qui rend la narration audiovisuelle particulièrement agressive. On ne choisit pas son rythme quand on regarde une vidéo ou lorsqu’on écoute la radio. Je suis persuadé que ces caractéristiques, propres à la BD, facilitent la mémorisation et la compréhension.

L’humour est-il une composante obligée de toute bande dessinée didactique ? Et la métaphore une autre ?

L’humour n’est pas indispensable. Notre Histoire de la prostitution est tout sauf comique, par exemple. Par ailleurs, j’ai remarqué que plusieurs personnes considéraient L’Intelligence artificielle de Marion Montaigne d’un niveau plutôt difficile. Comme par hasard, c’est le titre le plus ouvertement comique de la collection. À mon avis, c’est parce que Marion développe son propre humour dans presque toutes les cases. Ceci pour dire que l’humour ne simplifie pas forcément la compréhension.
Quant à la métaphore, elle est bien entendu fortement présente. La digression, l’anecdote, l’exemple par l’image, c’est la force du médium.

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Extrait du volume sur Les Requins, par Bernard Séret et Julien Solé
© éditions du Lombard

Quel est précisément le public visé par la collection ? Pariez-vous sur le fait que la BD peut lever certaines appréhensions ou inhibitions, et encourager les gens à s’informer sur un domaine qui autrement les intimiderait ?

Le but de la collection est clairement avoué : il s’agit d’aller chercher un nouveau public, qui n’est que peu ou pas du tout bédéphile. C’est un phénomène que j’ai précédemment constaté avec ma série Fritz Haber. Le public de cette série est en grande partie constitué de personnes qui ne lisent pratiquement pas de bande dessinée.
Je crois que l’enjeu premier de la BD, c’est d’agrandir son lectorat et de rattraper les pertes causées par la surproduction. Le manga a apporté de nouveaux lecteurs, les romans graphiques au sens large aussi un peu ; j’espère que la BD de non-fiction le fera également. Cela se constate déjà aujourd’hui. Le retour des lecteurs de La Revue dessinée le prouve : près de la moitié de ces lecteurs avouent ne lire que peu ou pas du tout de fiction en bande dessinée.

Toutes les préfaces sont rédigées par le directeur de collection. Pourquoi ce choix, qui vous fait passer pour un homme au savoir universel ?

Le fait de proposer une préface n’est pas une simple coquetterie, elle a son importance, elle permet de dire ce que la BD n’a pas eu l’occasion de développer. Nos livres sont avant tout des clés d’entrée qui abordent des sujets très génériques. Il est évident que pour certains titres, bien des aspects sont écartés. La préface permet de préciser les choix des auteurs et de désamorcer d’éventuels questionnements. Pour le Heavy Metal, par exemple, le choix même du titre posait problème car pour certains, tout ce qui a été produit avant 1985, c’est du « hard rock »… De même, pour Les Requins, notre biologiste marin Bernard Séret a volontairement omis de parler des phobies que les requins causent chez l’homme. J’ai donc pris l’initiative d’en parler.
Alors, c’est vrai, jusqu’à présent, c’est moi qui signe toutes les préfaces. À part la première, que j’ai co-écrite avec le spécialiste Jean-Noël Lafargue, je les ai rédigées à chaque fois seul. Toujours avec l’accord des spécialistes, bien sûr. Je sais que je ne dessinerai jamais un volume moi-même. Donc, écrire ces préfaces, qui, pour certaines, me demandent plusieurs jours, c’est une manière de m’investir dans le projet, de me sentir un peu responsable. Et puis, c’est surtout une façon pour moi d’approfondir mes connaissances sur l’œuvre de nos auteurs. C’est mon envie d’apprendre qui prend le dessus. C’est un côté revanchard qui s’explique par la singularité de mon parcours, puisque le plus haut diplôme que j’ai décroché est celui de mes années primaires, à l’âge de onze ans.

Pensez-vous que la non-fiction soit un effet de mode dans la bande dessinée, ou une « nouvelle frontière » ?

Je dirais qu’elle est les deux à la fois. Comme je l’ai dit précédemment, la BD de non-fiction n’est pas nouvelle en France, elle n’avait simplement pas encore trouvé son heure. Il est malheureux qu’une belle entreprise comme La Lunette n’ait duré que sept numéros, alors que les auteurs qui y participaient s’appelaient tout de même Davodeau, Dabitch, Prudhomme, Guibert, Menu, Squarzoni, Rabaté, Alfred ou Fabrice Neaud… C’est la même mésaventure qui est arrivée en 1978 à la revue de manga Le Cri qui tue, du reste. Tezuka ou Tatsumi, en 1978, personne n’en a voulu, c’était trop tôt. Aujourd’hui, pratiquement tous les éditeurs se sont mis à la non-fiction. Parfois de façon pas très heureuse, il faut bien l’avouer, mais à chaque fois qu’une collection ou qu’un titre apparaît, ça me conforte dans mon idée et ça me met en joie. Peut-être parce que, pour une fois, ce que j’avais pressenti et prédit s’est réalisé : la non-fiction se propage de façon virale, comme en son temps l’heroic-fantasy.

Entretien réalisé par voie électronique entre David Vandermeulen et Thierry Groensteen, le 10 août 2016.

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