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quand les singes font des manières

par Thierry Groensteen

[Août 2016]

Rahan est certes un homme de la préhistoire mais, par certains côtés, il présente des affinités avec Tarzan. Il vit presque nu au milieu d’une nature souvent luxuriante et côtoie nombre d’animaux. Cet air de famille entre le « fils des âges farouches » et le « seigneur de la jungle » n’est pas fortuite. Les auteurs, Roger Lécureux et André Chéret, en étaient eux-mêmes conscients, et c’est pour différencier le premier du second qu’ils ont choisi de le faire blond.

Au cours de ses aventures, Rahan sera plus d’une fois confronté à des primates, qu’il appelle des « quatre-mains » ou encore « ceux-qui-vivent-dans-les-arbres ». Ainsi, dans « Le Dernier Homme » [1], il est attaqué par un gorille ; celui-ci ne le tue pas mais l’examine longuement. Capturé ensuite par des enfants, Rahan sauve l’un des leurs et affronte une deuxième fois le gorille. Dans « Le Roi des ‘quatre-mains’ » [2], il découvre des chimpanzés criblés de flèches, tués « pour le plaisir ». Lui a pour règle de conduite de ne jamais tuer ni homme ni bête sans nécessité. « Rahan déteste qu’on tue inutilement !... Surtout les ‘quatre-mains’ qui sont si proches de ‘ceux-qui-marchent-debout’ ! » Il fait la rencontre de Tgoo, qui a fui son clan et a vécu avec la bande de singes dont il est devenu le chef. Une sorte de Tarzan, en somme.

On retrouve un argument assez semblable dans « La Brume de mort » [3] : Rahan y combat deux gorilles dans une grotte et rencontre ensuite Kabark qui, abandonné par son clan, a été élevé par les singes.

Le thème de l’enfant élevé par des singes ou des loups est un poncif de la littérature populaire. Il en est un autre, particulièrement prisé par les auteurs de bande dessinée, comme on a pu le voir dans les premières parties de cette étude, c’est celui du singe-homme (ou homme-singe ; Ape-Man en anglais), le chaînon intermédiaire, l’être de synthèse ‒ le plus souvent un singe doué de langage et de raison. Souvenez-vous de La Kermesse aux singes (Vandersteen), de Rudy in Hollywood (Overgard), de Durga Rani (Pellos), du Rayon U (Jacobs), de Flash Gordon (Raymond) et des gorilles mis en avant dans Strange Adventures. Rahan n’a pas manqué d’y sacrifier : dans « Le Nouveau Piège » [4], le pied pris dans un nœud coulant, il combat un gorille qui s’enfuit. Mais il découvre bientôt que son adversaire appartient en réalité à une tribu de « singes-hommes », aussitôt appelés, selon la rhétorique typique de la série, « ceux-qui-marchent-presque-debout ».

La sagesse populaire veut que le singe imite l’homme ; l’industrie du spectacle et de la publicité exaspère ce trait en exhibant des singes savants ou qui vivent à notre image (utilisant, par exemple, des poudres à lessiver), et la biologie nous assure que nous avons 98 % de notre génome en commun avec les chimpanzés (hommes et grands singes appartenant à la super-famille des hominoïdes, qui s’est ramifiée au cours du Miocène). Il n’y a rien d’étonnant, dès lors, à ce que la fiction brode à l’envi sur le thème de cette parenté en remplissant le mince intervalle qui sépare l’homme du singe par des créatures hybrides.

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Dufaux et Mirallès, extrait de Djinn, t.9 : Le Roi gorille.
© éditions Dargaud

Le célèbre roman de Pierre Boulle La Planète des singes (1963) joue, lui, de l’inversion, en imaginant une planète où les grands singes sont les espèces dominantes et intelligentes, alors que l’humanité est réduite à l’état animal. L’œuvre a inspiré quelque neuf films à ce jour, qui n’ont pas manqué de prendre certaines libertés dans l’adaptation, et, bien entendu, moults comic books franchisés, chez divers éditeurs : Marvel, Gold Key, Power Records, Adventure Comics (Malibu Publishing) et Dark Horse. D’autres versions dessinées ont été produites en Argentine, au Royaume-Uni, en Hongrie.
La version la plus récente est celle lancée en avril 2011 par BOOM ! Studios. Elle est signée par l’Américain Daryl Gregory pour le scénario et le Brésilien Carlos Magno pour le dessin (version française en trois volumes aux éditions Emmanuel Proust, 2012-2013). Des versions manga ont également été publiées, dès 1968 (par Jôji Enami) et 1971 (par Minoru Kuroda). Cette production pléthorique mériterait une étude à part, que je n’entreprendrai pas ici.

Un autre personnage issu de la littérature est Six-Gun Gorilla qui, en 1939, fit les beaux jours d’un pulp britannique intitulé Wizard (l’auteur étant resté anonyme). Tombé dans le domaine public en 2013, il a aussitôt été ressuscité dans deux comic books différents, le premier (Long Days of Vengeance) étant un western, l’autre, une série de SF publiée par les mêmes BOOM ! Studios (en France chez Ankama). L’action est située au XXIIe siècle mais mixe des éléments empruntées à toutes les périodes de l’histoire américaine. Les héros sont un homme qu’une peine de cœur a rendu suicidaire et un gorille vagabond as de la gachette. Le scénariste de Six-Gun Gorilla, Simon Spurier, s’est associé à un nouveau venu au trait particulièrement dynamique, le dessinateur Jeff Stokely.

Pour un autre exemple de primate en voie d’humanisation, on peut se tourner vers le récit de Georges Pichard et Danie Dubos Bornéo Jo (publié dans Charlie mensuel en 1982-83, puis en deux tomes chez Dargaud). C’est l‘histoire d’une expédition financée par la Boréal Cosmétic Company pour comprendre le secret d’une région, située au cœur de Bornéo, où les espèces animales semblent jouir d’une longévité extraordinaire. Un orang-outang fait partie de l’expédition. Ayant avalé deux « pierres de passe » appartenant à un certain capitaine Deedeeking (qui a vécu dans cette jungle pendant un siècle au moins), il se retrouve doué de langage. En effet, ces pierres permettent de passer d’un monde à l’autre. « Dans ma tête de singe, je crois que j’ai toujours voulu parler… », confesse Bornéo Jo. Étant le détenteur des secrets du défunt capitaine, il devient de plus en plus autoritaire. Un peu plus tard, pourtant, il verse ses premières larmes et constate qu’il est « devenu humain jusqu’au bout ». Et comme nous sommes chez Pichard, notre orang-outang humanisé ne manque pas de flirter éhontément avec tout un aréopage de demoiselles peu farouches, qui l’accompagnent dans sa recherche du gisement de pierres de passe.

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© Éditions Dargaud

Les changements qui s’opèrent au fil des séquences dans la tenue de Bornéo Joe sont significatifs de l’évolution du personnage : il est d’abord nu, coiffé d’un casque colonial ; plus tard il adopte la veste et le chapeau du capitaine John Deedeeking, et on le voit enfin en smoking, fumant des cigarillos.

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© Éditions Casterman

On trouvera d’autres représentations facétieuses de gorilles chez Tardi et Pratt. Dans le premier album du futur créateur d’Adèle Blanc-Sec, Adieu Brindavoine (1974), l’industriel Otto Lindenberg, retranché dans son palais d’Iron-City, a dans son entourage immédiat un gorille qui répond au nom d’Albert. Celui-ci apparaît à la planche 31, pour mourir 10 pages plus loin. Ce gorille semble comprendre ce que dit son maître ; en tout cas ‒ en bon courtisan ‒ il s’esclaffe bruyamment à ses jeux de mots pourtant assez moyens. C’est du reste l’unique part qu’il prend à l’action, jusqu’à ce que Lindenberg lui demande de liquider sa collaboratrice Olga, qui veut le supplanter. De manière pour le moins surprenante, cette femme plutôt frêle et plus toute jeune élimine le primate en lui brisant les vertèbres. Et le cœur de Lindenberg lâche devant cette triste fin de son animal favori. Dans Adieu Brindavoine ‒ récit feuilletonesque qui ne s’embarrasse pas de vraisemblance ‒, le gorille n’a d’autre raison d’être que de participer à l’exotisme et à l’incongruité générale des péripéties.
Hugo Pratt n’est guère plus sérieux dans Les Helvétiques (1988). À partir de l’instant où Corto est rentré dans le livre de « Parzival », il évolue dans un monde syncrétique empruntant librement à tout le fonds légendaire ‒ il s’agit, en vérité, d’un rêve. Klingsor, le chevalier teutonique qui lui sert de guide, lui annonce qu’ils vont devoir « affronter l’ogre du château de Saint-Graal ». L’ogre en question se révèle un gorille surpuissant, aux canines effilées, qui a des lettres et la langue bien pendue. Corto ne paraît pas impressionné : « Au Moyen-Âge, [les gorilles] n’étaient pas très connus et l’imagination populaire les peignait comme des “ogres” ; mais ce sont de braves garçons ». On cause un moment, puis on se sépare. Le plus frappant est évidemment cette liberté souveraine du conteur qui permet à Pratt de réunir dans une seule image des corbeaux, un chevalier teutonique et une espèce de King-Kong.

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© Éditions Casterman

C’est un univers légendaire encore que celui de la série Djinn, de Jean Dufaux et Ana Miralles. Dans le neuvième tome, Jade, l’héroïne, veut remettre son pouvoir à « une force ancienne », celle du « roi gorille, qu’aucun blanc n’a jamais approché ». Il ne s’agit peut-être que d’un mythe, mais n’est-elle pas « celle qui fait revivre les légendes » ? La djinn parvient jusqu’au Roi gorille (2009), est reçue en audience privée. C’est un vieillard aux longs cheveux blancs, qui lui offre l’immortalité (symbolisée par un lourd collier) si elle accepte de s’unir à lui et ainsi de donner une descendance à son peuple.

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© Éditions Dargaud

Pour refermer le chapitre des gorilles, il faut mentionner les récits dans lesquels ils portent l’uniforme. Joe Kubert avait créé l’éphémère Sergeant Gorilla pour DC (en avril-mai 1966 dans Star Spangled War Stories No.126), dont le protagoniste, Charlie, est un gorille échappé du zoo qui a rejoint les Marines. Il appartient au sergent Pinky Donovan. Charlie imite le comportement des Marines et devient l’un des leurs, participant à la guerre du Pacifique. Il se révèle très utile quand il faut, par exemple, escalader une falaise. La compagnie lui laisse même l’honneur de planter la bannière étoilée sur le champ de bataille après la victoire.

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© DC Comics


Plus récemment, un autre dessinateur américain, Brahm Revel, a signé Guerillas, série en quatre volumes chez Oni Press (le premier a paru en 2010), qui revisite la guerre du Viet-Nâm en imaginant qu’une armée de singes mercenaires lourdement armés participe à ce conflit qui ne les concerne en rien. Et même s’il s’agit de chimpanzés, il est difficile de ne pas lire un jeu de mots dans le titre (Guerillas / Gorillas).

Et puisque nous évoquons des récits de guerre, rappelons que chez le Français Calvo, dans cette œuvre mémorable qu’est La Bête est morte, où chaque nation ayant pris part à la Seconde Guerre mondiale était représentée par une espèce animale différente, les Japonais étaient caractérisés comme un « peuple de singes petits et jaunes, aussi laids que vaniteux… » ! C’était même l’une des rares occurrences dans lesquelles « le dessin même appuie une telle identification raciste entre traits de caractères et nations », les singes jaunes « présentant tous les traits physiques dont on affuble traditionnellement les Japonais, puisque leur peau est jaune et leurs yeux fortement bridés » [5].

Tintin et Spirou à l’heure du singe

On retrouve heureusement des singes plus divertissants qu’inquiétants dans la bande dessinée francophone d’après-guerre. Un chef-d’œuvre surclasse tout ce qui a pu être dessiné en matière de facéties simiesques, l’inénarrable Bravo les Brothers d’André Franquin, récit en 22 planches publié pour la première fois dans Spirou du No1435 (14 oct. 1965) au No.1455 (3 mars 1966), il y a donc un demi-siècle. Aucun lecteur n’a pu oublier ces trois chimpanzés auxquels l’auteur n’a pas cru nécessaire de donner des prénoms, ou plutôt des noms de scène, puisqu’ils exerçaient leur art sur la piste d’un cirque avant que Gaston ne les rachète pour les offrir en cadeau d’anniversaire à un Fantasio médusé. Ils sont les « Brothers », tout simplement, et font en toutes circonstances preuve d’une telle complémentarité dans le geste ou l’initiative qu’on dirait un seul esprit réparti dans trois corps. On les voit, au détour d’une case, mimer les fameux « trois singes de la sagesse », un thème originaire de Chine, mais le registre dans lequel ils évoluent tient plutôt de la screwball comedy la plus débridée.

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© Éditions Dupuis

Les Brothers suscitent l’hilarité mais eux-mêmes ne rient pas : ils sont même éminemment sourcilleux et n’apprécient pas que l’on néglige d’applaudir leurs numéros. Si leur agressivité reste contenue, en revanche ils répandent, par l’incongruité même de leur présence autant que par leurs prestations artistiques, un véritable climat d’anarchie dans les bureaux des éditions Dupuis.

Franquin avait déjà dessiné des singes dans plusieurs histoires de Spirou et tout particulièrement dans Le Gorille a bonne mine (1959), épisode dans lequel il confortait le mythe du gorille colérique. Immense dessinateur animalier, il atteint au sommet de son art dans Bravo les Brothers. Comme l’observent avec justesse José-Louis Bocquet et Serge Honorez dans leur édition commentée, il « pousse le principe de caricature animalière jusqu’à sa limite, mais sans jamais verser dans l’anthropomorphisme » [6]. Le comique se concentre notamment dans les mimiques des Brothers, qui accumulent les performances ahurissantes sans jamais se départir d’un air blasé, désinvolte, comme si tout cela n’était finalement qu’une question d’habitude, ou un gagne-pain comme un autre. Les trois chimpanzés restent indifférents au lieu (ils ne font aucune différence entre des bureaux et la piste de cirque qui servait de cadre habituel à leurs exploits) comme aux conséquences de leurs agissements. Rien ne semble pouvoir les atteindre, ni stopper leur folie dévastatrice.

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© Éditions Dupuis

Franquin aura un héritier, en la personne de Marc Wasterlain. Le septième album des aventures du Docteur Poche, magnifiquement intitulé Le Petit Singe qui faisait des manières (1985), renoue, à vingt ans de distance, avec l’esprit des Brothers. Ceux-ci se payaient la tête de l’agent Longtarin ? Le Petit singe commence par faire des cornes et montrer ses fesses au représentant de la force publique.

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© Éditions Dupuis

Il répond au nom de Bébert (notez le redoublement du B, comme dans le titre du chef-d’œuvre franquinien). Le Docteur Poche, auquel un ami l’a confié, concède qu’il est « un peu turbulent ». Mais la vérité est que ce singe est un véritable diable, parfaitement incontrôlable : susceptible, chapardeur, agressif, il n’a de cesse de déchirer, briser, saccager tout ce qui passe à sa portée. La brigade anti-gang elle-même ne parvient pas à mater cet ennemi public, qui ne craint que les hochets d’enfant et les poissons en plastique. Wasterlain enchaîne les péripéties sur un mode feuilletonesque [7], sans grand souci de vraisemblance ni de cohérence.

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© Éditions Dupuis

Si Bravo les Brothers tournaient le dos à la poésie du Nid des Marsupilamis, de même, cet épisode s’éloigne du merveilleux qui caractérisait le Docteur Poche à ses débuts. On peut regretter que la fin – à partir du moment où Bébert se met à grandir – verse un peu dans l’hystérie. Franquin avait eu la sagesse de se limiter à 22 pages ; Wasterlain a peut-être dépassé la mesure.

L’hebdomadaire Spirou a abrité d’autres singes en ses pages. Ainsi, en 1964, Bara y publiait une aventure à suivre, et parlante, de son célèbre Max l’explorateur, sous le titre Max et le triangle (reprise dans la collection « Gag de poche » comme Le Triangle noir, en 1967). Dans la deuxième partie du récit, Max, Ephémère et Spotch (les deux explorateurs rivaux qui lui servent de compagnons d’aventures) parcourent la brousse africaine à la recherche du « Gadour », animal mythique que les autochtones décrivent comme un monstre effroyable. Il se trouve que le petit Spotch fait beaucoup rire le Gadour (un singe d’une espèce non identifiée), qui viendra secourir nos héros lorsque ceux-ci tomberont aux mains d’une sorte de pharaon fou.

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(Droits réservés)

Mazel et Cauvin lancent leurs Boulouloum et Guiliguili en 1975, d’abord sous la forme de récits complets puis, trois ans plus tard, en aventures « à suivre ». Pour gommer la connotation trop infantile des noms initiaux, un changement de titre surviendra en 1987, les protagonistes étant alors rebaptisés Kaloum et Kong et la série même, Les Jungles perdues. Ce qui ne change pas, c’est le ton, celui de la comédie burlesque. La préface de Patrick Gaumer au tome 1 de l’Intégrale (Dupuis, 2015) nous apprend que c’est Cauvin qui, réagissant à un projet de parodie de Tarzan présenté par Mazel, lui a suggéré de mettre en scène « un mini-Tarzan accompagné d’un énorme gorille ». Boulouloum, le petit garçon en slip léopard (initialement armé d’un arc qui lui donnait des airs de Cupidon, plus tard d’un coutelas), vit dans une réserve africaine et est attaché à la défense de la nature. Avec son compagnon Guiliguili, ils seront aux prises avec des braconniers, des trafiquants, des pygmées et bien sûr avec d’autres animaux. L’épisode de La Saga des gorilles introduit le thème de la petite fille orpheline recueillie et élevée par un groupe de singes.

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© Éditions Dupuis

Je mentionnerai enfin, de René Hausman (sur un scénario de Pierre Dubois), le premier tome de Laïyna, intitulé La Forteresse de pierre (Dupuis, 1987). Alors que ses parents se sont réfugiés dans une forêt dense, la petite Laïyna y est prise en affection par une sorte de grand singe roux et mutique qui la promène sur son dos. Cet étrange protecteur (que la mère de l’enfant qualifie d’« homme sauvage ») interviendra de façon musclée pour mettre en fuite les soldats qui sont revenus s’en prendre à la famille proscrite. Mais il finira tué par un carreau d’arbalète. Le lecteur n’en saura pas plus sur la nature exacte de ce personnage entre homme et bête.

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© Éditions Dupuis

L’hebdomadaire rival Tintin a bien entendu vu, lui aussi, s’ébattre quelques singes dans ses pages, et pas seulement dans les aventures de Corentin déjà mentionnées. On ne s’attardera pas à ce récit en 4 pages du jeune Tibet, Yoyo s’est évadé, paru dans le No.226, le 19 février 1953. Le grand dessinateur animalier du journal est bien sûr Raymond Macherot. Les singes ne jouent toutefois aucun rôle dans son bestiaire, plutôt constitué d’animaux de nos campagnes. Pour en trouver sous son crayon, il faut se tourner vers Les Enquêtes du colonel Clifton, premier épisode de la saga du détective créé en 1959. Clifton y est aux prises avec d’audacieux cambrioleurs qui ne laissent aucune trace derrière leur passage, font preuve d’une agilité surprenante et sont capables d’emporter un coffre-fort « aussi aisément qu’une valise ». Tout s’explique quand il découvre que leurs forfaits sont commis par deux gorilles portant gants et chaussettes, que leur maître a dressés à voler. Il s’agit d’un petit homme qui fut jadis « un artiste de cirque célèbre : le professeur Khroumir… Le seul homme au monde ayant réussi à dresser des gorilles… »

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© Éditions du Lombard

Cinq ans plus tard, Berck et Goscinny donneront Strapontin et le gorille. Le professeur Petitpois a fait avaler à un jeune singe une potion qui développe l’intelligence. Un dompteur au tempérament quelque peu brutal décide de s’emparer de « Coco » pour l’exhiber dans un cirque. Strapontin accompagne le professeur en Afrique pour ramener des gorilles qui serviront de nouveaux sujets d’expérience. Dès l’absorption du produit, le premier spécimen capturé fait des progrès miraculeux. Toutefois son intelligence soudaine est rendue moins frappante par le fait que, dans cette histoire, tous les autres animaux (chien ou lion) s’expriment également par le langage. Au final, le gorille restera en Afrique et fera profiter ses congénères de son nouveau savoir.

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© Éditions du Lombard

Pour d’ultimes spécimens de gorilles, on peut se tourner vers un assez médiocre épisode de Benoît Brisefer intitulé Le Gorille blanc (scénario Thierry Culliford, dessin Pascal Garray), publié directement en album en 2015, au Lombard.
Et, chez Dargaud, vers un épisode d’Achille Talon écrit par Vicq, Le Quadrumane optimiste (1976).

Les singes sont parmi nous

Toutefois, c’est peut-être dans la période moderne que l’on a vu paraître le plus d’albums donnant une place éminente à des singes. Peut-être la multiplication des parcs zoologiques et les interrogations des scientifiques sur la frontière entre l’homme et l’animal expliquent-elles cette vogue.

Je citerai les albums Marine, t. 4 : L’Empereur des singes, de Corteggiani et Tranchand (Hachette, 1986), L’Enfant penchée, de Schuiten et Peeters (Casterman, 1996), Polstar, t. 2 : Le Monkey, de Jean et Simon Léturgie (Vents d’Ouest, 1998), Les Primates nous font marcher, de Jean-Luc et Philippe Coudray (La Boîte à bulles, 2009), Le Singe de Hartlepool, de Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau (Delcourt, 2012), Prométhée, t. 7 : La Théorie du 100e singe, de Christophe Bec et Stefano Raffaele (Soleil, 2013), McQueen, t.1 : Trois petits singes, d’Emilio Van Der Zuiden (Paquet, 2014) ; et les séries Le Désespoir du singe, de Jean-Philippe Peyraud et Alfred (Delcourt, 3 tomes, 2006-2011), Le Dieu singe, de Morvan, LeGall et Yi Jian (Delcourt, depuis 2008) ou encore Alice au pays des singes, de Kéramidas et Tébo (Glénat, depuis 2012). Dans Akissi, de Mathieu Sapin et Marguerite Abouet (Gallimard, depuis 2010), la petite héroïne a pour compagnon de jeu le singe Bonbon. Dans Y, le dernier homme, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra (Vertigo, 2002-2008), Yorick Brown, le dernier mâle survivant dans un monde désormais peuplé de femmes, est flanqué du singe Esperluette.
Je n’entrerai pas dans le détail de chacun de ces livres (juste un mot sur Le Singe de Hartlepool, savoureuse histoire d’un chimpanzé portant l’uniforme français qui, en pleine guerre napoléonienne, est pris pour un officier ennemi par des villageois anglais et finit pendu, au terme d’un procès où son identité n’est jamais mise en doute), préférant concentrer mon propos sur quelques œuvres qui, dans le cadre de cette étude, apparaissent plus décisives.

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Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau, Le Singe de Hartlepool.
© éditions Delcourt

Jean-Paul Krassinsky aime dessiner les singes, puisqu’il leur a consacré deux albums, à neuf années d’intervalle. Ceux-ci présentent un double mérite. D’abord celui de représenter des espèces moins communes que les sempiternels gorilles et chimpanzés (on apercevait des mandrills dans un album de Jugurtha, par Franz et Vernal : Les Gladiateurs de Marsia, 1984 ; mais enfin…) Dans Le Singe qui aimait les fleurs (Dargaud, 2007), nous sommes chez les nasiques. Vous vous souvenez de cette séquence de Vol 714 pour Sydney où Alan comparait le Rastapopoulos à un nasique, pour la forme de son appendice nasal ? Vous savez donc à quoi ressemble cet étrange primate qui vit en Malaisie. Et dans Le Crépuscule des idiots (Casterman, août 2016), le protagoniste est un macaque.

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Jean-Paul Krassinsky, Le Singe qui aimait les fleurs.
© Editions Dargaud

Le second mérite de Krassinsky est d’utiliser la fable animalière pour aborder, sur le mode du conte, des questions philosophiques : l’exclusion, de la socialisation et de l’amitié dans Le Singe qui aimait les fleurs (dont le protagoniste, Vernish, est un nasique solitaire qui passe le plus clair de son temps à cueillir des fleurs, ce qui agace ses congénères. Jusqu’au jour où il chaparde une bouteille de coca aux soldats qui campent à proximité…), la religion dans Le Crépuscule des idiots (dont le personnage principal est un macaque spationaute qui s’improvise prophète d’un nouveau culte).

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© Éditions Cornélius

Les mêmes qualités peuvent être reconnues à l’Histoire de l’art macaque, de Benoît Preteseille (Cornélius, 2015). Cette satire (« mise à plat sarcastique », dit l’éditeur) revisite en accéléré, et questionne, toute l’histoire de l’art, depuis la première empreinte de main jusqu’à l’art conceptuel. L’auteur aborde au passage, et non sans pertinence dans le raccourci, des questions de sociologie de l’art telles que les rapports entre l’art et les commanditaires, la signature, l’atelier, l’avant-garde, le marché… ici les singes ont de l’argent, et c’est leur chef qui est le mécène officiel.


Le Miroir de Mowgli est un petit livre à la fabrication assez luxueuse publié, à faible tirage, par l’Atelier de Bibliophilie populaire, en 2011. Son auteur, Olivier Schrauwen, auquel on doit les ouvrages Mon Fiston, L’Homme qui se laissait la barbe et Arsène Schrauwen, est l’un des artistes les plus décoiffants de la nouvelle scène flamande. Dans cette fable entièrement muette, imprimée en bichromie, il imagine la rencontre entre un homme sauvage (d’abord vêtu d’une feuille qui lui dissimule pudiquement le sexe, mais qui apparaîtra rapidement nu et même en érection) et un orang-outang qui commence par imiter ses moindres faits et gestes. Ils sympathisent, s’étreignent, s’entraident. Le singe se révèle une femme, qui accouche d’un petit dont l’homme va prendre soin comme s’il en était le père, créant une intimité que le vrai géniteur, qui se manifeste tardivement, appréciera assez peu. Mowgli croise d’autres animaux au cours de cette aventure (loup, nasique, éléphant, poisson…) et finit par se rencontrer lui-même, sous la forme d’un reflet dans l’eau qui semble prendre vie.

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© Olivier Schrauwen / Atelier de Bibliophilie populaire

Comme tous les récits de Schrauwen, celui-ci conserve jusqu’au bout sa part d’énigme. Il est ici question d’illusion, d’identité, de double et d’animalité, à travers un questionnement en images qui tire un remarquable parti du face à face entre vignettes de gauche et de droite (les pages étant presque toutes séparées en deux par le milieu).


Si Le Miroir de Mowgli ose montrer le désir d’un homme pour une femelle orang-outang, c’est le contraire que met en scène Blutch dans La Volupté (Futuropolis, 2006), grand livre empreint de mystère, de poésie crue et de mélancolie inquiète [8]. Blutch, lui aussi, aime dessiner les singes, comme ne l’ignorent pas les lecteurs de Mitchum et de Pour en finir avec le cinéma. Dans La Volupté, les autorités et la population traquent un chimpanzé qui s’introduit dans les maisons, et plus particulièrement dans les chambres des jeunes femmes endormies nues, dont il lorgne, sans vergogne, l’intimité.
La première des jeunes femmes offertes à la vue du chimpanzé ne fait que l’entr’apercevoir. Elle est couchée sur le ventre et il se place derrière elle. Elle essaie de l’amadouer en le caressant du bras, à l’aveugle. La situation la plonge dans la confusion (« Je crois que je deviens folle. ») La deuxième ne dit rien, elle se laisse écarter les vêtements, interdite. Dans les deux cas, la confrontation se termine par l’offrande, par le chimpanzé, d’une lourde pierre. La sphère minérale est placée entre les jambes ouvertes de la femme allongée, et c’est comme une métaphore de la pénétration.
Cependant, la pulsion qui anime le singe semble avant tout de nature scopique. Il regarde la femme. Le sexe de la femme, qui semble la suprême énigme. Cette fascination est d’autant plus mystérieuse que Blutch représente systématiquement son singe avec des orbites vides, dépourvu de regard.

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© Éditions Futuropolis

Ce chimpanzé fait, par ailleurs, de la musique. Il frappe sur un tronc avec un bâton (p. 63), lançant un signal dont le sens, une fois encore, demeure énigmatique. Manifester l’appel du désir ? Faire du bruit gratuitement, pour s’affirmer sauvage et contredire à la civilité supposée de la société des hommes ?
Une séquence de Pour en finir avec le cinéma convoquait King Kong et Cheetah, le grand et le petit singe. Elle confrontait déjà le primate à la femme, « pantelante », « livrée entière à l’appétit du singe », lequel peut disposer d’elle « selon son bon plaisir ». Une case frappante anticipait sur La Volupté. Le singe y est représenté métonymiquement par une main géante (souvenir du Manu-Manu de Fred ?) dont l’index s’insinue dans la raie fessière de la femme, qui se cabre sous l’effet de cette caresse.
À la fin de La Volupté, Yvon, le personnage principal, déambulant en tenue d’Adam, est pris pour la bête féroce que toute la région recherche et froidement abattu.

Dans les quelques livres dont il vient d’être question, le singe n’est plus, ni un monstre fabriqué de toutes pièces, ni un petit être enfantin, facétieux et irresponsable. Il est notre double, le vecteur d’une interrogation sur notre propre condition, notre sexualité, notre degré de civilisation. Il apparaît comme le meilleur auxiliaire du questionnement philosophique en bande dessinée, parce qu’il autorise un léger déplacement du point de vue. (Déjà dans Ni Dieu ni bête, Ptiluc animait deux singes, le maître et l’élève, qui, un peu à la manière des Diderert et d’Alembot de Masse, dissertaient sur les sujets les plus variés.)

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Ptiluc, Ni Dieu ni bête.
© Les Humanoïdes associés

Rien de plus simple, pour un dessinateur, que d’humaniser un singe, de le proposer à notre empathie. Et de faire ressortir, en miroir, la bestialité de l’homme.

Cette étude sur les « singeries » de la BD pourrait être complétée, prolongée. J’ai déjà indiqué quelques zones aveugles, comme le monde proliférant des « tarzaneries » en tous genres et les trop nombreuses versions de La Planète des singes. On pourrait élargir l’exploration au yéti, qui n’apparaît pas seulement dans Tintin au Tibet mais aussi dans Abominable Snowman, une aventure de Johnny Hazard par Frank Robbins (1954), The Crown of Genghis Kahn, de Carl Barks (1956), Bibi Fricotin chasse le yéti, de Lacroix (1961), Yeren, le singe qui marchait debout, une aventure Jeannette Pointu par Wasterlain (1987), Mon ami Grompf, de Nob (série publiée chez Glénat depuis 2006) ou encore Le Blues du yéti, un épisode de la série Petit Poilu, de Bailly et Fraipont (2014), pour ne citer que ces quelques titres.

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Pierre Lacroix, Bibi Fricotin chasse le yéti, SPE, 1961.

Il faudrait, enfin, aller voir du côté de la bande dessinée asiatique. Dragon Ball, d’Akira Toriyama, vient de suite à l’esprit. Son Goku est inspiré du roi-singe Sun Wukong, un personnage du Voyage vers l’ouest, œuvre classique de Wu Cheng’en (XVIe siècle) ‒ dont l’adaptation en lianhuahua (36 tomes) a été publiée en 2014 par les éditions Fei. Il lui emprunte des éléments aussi caractéristiques que le bâton magique, la queue de singe ou encore le nuage magique. Pour une autre version chinoise de la légende, éditée à Pékin, on peut renvoyer à Le Roi des singes et la sorcière au squelette, adapté par Wang Sing-pei et dessiné par Tchao Hong-pen et Tsien Siao-tai (Gallimard Jeunesse, 1964).

Milo Manara en a lui aussi signé une libre adaptation (avec le scénariste Silverio Pisu, au milieu des années 1970 [9].

Mais je n’irai pas plus loin dans aucune de ces directions. Il me suffit d’avoir montré que le singe occupait bien une place de choix, jusqu’ici trop ignorée, dans le fabuleux bestiaire de la bande dessinée, et qu’il a suscité quantité d’images saisissantes, insolites ou amusantes.

Thierry Groensteen

Quelques bonus :

Arabelle (la « dernière sirène ») en compagnie de son ouistiti Kouki, par Jean Ache ;

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(Droits réservés)

Churchill, le robot à l’apparence d’un singe, dans Aâma de Frederik Peeters ;

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Frederik Peeters, Aâma, t. 2 : La multitude invisible (2012), détail de la page 36.
© Éditions Gallimard

Un extrait d’une aventure de Pippo, par Jacovitti (s.d.) ;

Et une illustration de Melvin Severin parue dans Comics Club, No.1, avril-mai 1967.


[1Tout Rahan, Soleil Productions, t. 6, p. 67-86.

[2Tout Rahan, t. 11, p. 36-50 ; épisode dessiné par Enrique Romero.

[3Tout Rahan, t. 16, p. 15-24.

[4Tout Rahan, t. 3, p. 27-46.

[5Henri Garric, « La Bête est morte : dessin animalier et différence » [en ligne], NeuvièmeArt, novembre 2012. URL : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article495

[6Bravo les Brothers par Franquin, commenté par José-Louis Bocquet et Serge Honorez, Dupuis, 2011, p. 48.

[7Je travaillais pour Spirou à l’époque où cette histoire y a été prépubliée, et je me souviens de notre hilarité, avec le regretté Philippe Vandooren, quand les planches arrivaient à la rédaction et que nous avions le privilège de les découvrir avant tout le monde.

[8Je reprends ci-après une partie des analyses que j’ai développées dans un commentaire plus long en ligne sur mon site : http://www.editionsdelan2.com/groensteen/spip.php?article59

[9Cf. l’album Le Singe, Glénat, 2013.

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