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touïs & frydman

sergent laterreur

par Thierry Groensteen

Touïs & Frydman | Sergent Laterreur | épisode 4, planche A | 1971 | paru dans l’album Sergent Laterreur, L’Association, 2006 | 37,2 x 32,6 cm | encre de Chine sur papier | Inv. 2013.1.34

[Mars 2016]

Le sergent Laterreur porte bien son nom, lui qui s’ingénie à brimer et tyranniser l’unique homme de troupe qui compose sa compagnie, la « 5e » (on voit ici ce souffre-douleur sans nom dresser la table pour d’autres soldats ; mais ceux-ci n’apparaissent jamais, alors que des généraux et autres officiers supérieurs font, de temps à autre, de la figuration). Le couple est physiquement désassorti : un petit nerveux et un gros au physique imposant ‒ un peu à la façon d’Astérix et Obélix ‒, doué d’un naturel aussi jovial qu’accommodant.

De 1971 à 1973, ces deux compères animèrent les pages de l’hebdomadaire Pilote, qui vivait ses dernières grandes heures. La série, qui ne ressemblait à rien de ce qui se publiait alors, compte 108 épisodes développés en deux pages, et a fait l’objet de trois recueils : chez le petit éditeur belge DistriBD en 1976, chez Dargaud en 1981, à l’Association enfin, en 2006. Elle a été couronnée de plusieurs prix.

Touïs, le dessinateur (alias Vivian Miessen) et son compère le scénariste Gérald Frydman, venaient l’un et l’autre de l’animation. Cette œuvre commune reste leur contribution la plus notable à la bande dessinée.

Outre la modernité du trait, Sergent Laterreur se faisait remarquer par l’audace des couleurs, pop, acides, posées en aplats arbitraires (même si les uniformes respectaient généralement la couleur kaki caractéristique de l’armée de terre française). Il n’y avait que Danie Dubos, la compagne de Jean-Claude Forest, modèle et coloriste d’Hypocrite, pour oser une telle palette. C’est pourquoi, lorsqu’on se trouve face à un original, on est surpris de redécouvrir le travail de Touïs en noir et blanc.

Le soldat est une variation sur un gabarit éprouvé, celui du bonhomme en forme d’œuf ou de patate. Ses jambes sont courtes et ne s’articulent pas au niveau du genou : comme s’il s’agissait de deux pilons. Inversement, ses bras sont longs et souples. Son calot, comme celui du sergent, se résume à deux pointes (qui renvoient à celles de son col et de ses poches) : comme des oreilles de Batman placées l’une derrière l’autre.

Cette planche fait partie des premières pages d’essai, qui n’avaient pas été publiées à l’époque, mais qui figurent, en annexe, dans l’édition réalisée par l’Association.

Si la mise en page est sobre et « carrée » (presque parfaitement symétrique, mais pas tout à fait ; ce léger décalage vers la gauche est-il volontaire ?), la ligne de Touïs, elle, est dansante, particulièrement le contour des bulles. Mais c’est avant tout la pile d’assiettes qui dynamise la page. Le soldat la manipule avec la dextérité d’un artiste de cirque, s’amusant à lui faire épouser la courbe d’une voûte en plein cintre, puis à la rattraper dans le dos. On songe aux piles de crêpes récurrentes dans des séries enfantines comme Petzi, de Hansen, ou Jojo, de Geerts, mais ici il s’agit d’assiettes, par définition cassables, et, à cet égard, l’espoir du sergent est clairement exprimé dans la deuxième case : il attend que la vaisselle se brise, afin de pouvoir punir son subordonné avec sa férocité coutumière. Il en sera pour ses frais et, de rage, mordra dans une nappe à pleines dents.

La réapparition du sergent au centre de la page est une trouvaille amusante : il semble trouer le papier. Son poste d’observation lui permet de regarder ce qui se passe, non dans le réfectoire, mais dans l’ensemble des cases contiguës.

On remarquera que le fond de l’image est d’abord occupé par une sorte de rideau (un rideau qui ménagerait un trou de souris !), puis par une cloison, puis simplement évoqué par une série de petits traits, pour disparaître ensuite complètement. Sur le fond alors immaculé de la case, le dessin n’en est que plus prégnant, plus fascinant.

Thierry Groensteen

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