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samedi 12 mars 2016

les débuts de la bande dessinée :
un point de vue brésilien

par Thierry Groensteen

[Mars 2016]

Depuis l’Histoire des histoires en images de la préhistoire à nos jours de Gérard Blanchard (1969), la connaissance des pionniers du neuvième art a fait d’indéniables progrès, grâce aux travaux de Danièle Alexandre-Bidon sur l’imagerie médiévale, aux recherches que Robert Beerbohm, Leonardo de Sa, Antoine Sausverd, moi-même et quelques autres avons menées, aux grandes synthèses proposées par David Kunzle (History of the Comic Strip, en 2 volumes, 1973 et 1990) et par Thierry Smolderen (Naissances de la bande dessinée, 2009).
Cependant les rééditions continuent d’être rares, et réservées toujours aux mêmes artistes (Töpffer, Doré). Et l’on ne dispose pas, en langue française, d’un véritable travail de synthèse intégrant les découvertes des chercheurs britanniques, allemands, italiens, portugais, etc.


De façon inattendue, c’est du Brésil que nous vient un ouvrage qui comble (en partie) cette lacune. Imageria : o nascimento das histórias em quadrinhos est un gros livre cartonné de 352 pages que vient de publier Rogério de Campos, à l’enseigne des éditions Veneta, à Sao Paulo, maison qu’il a lui-même fondée en 2012, après avoir été le directeur éditorial de Conrad Editora et de la revue Animal, fait traduire de nombreuses bandes dessinées américaines (Crumb, Eisner, Moore, Gaiman…) et fait connaître au lectorat brésilien la production asiatique.
N’ayant du portugais qu’une compréhension limitée, je ne peux pas porter un regard averti sur la qualité du texte. Mais l’iconographie tient une très grande place (l’Histoire de M. Jabot de Töpffer et les Dés-agréments d’un voyage d’agrément, de Doré, sont même reproduits in extenso), et du moins m’est-il possible d’apprécier la conception d’ensemble.

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Adolf Oberländer, La Signature du paysan,
paru dans les Fliegende Blätter n° 2966, en 1902.

Rogério de Campos évoque, pour commencer, les manuscrits enluminés, les estampes populaires, les gravures satiriques. Le livre progresse par courts chapitres (souvent une simple double page, mais parfois davantage) consacrés, tantôt à un magazine (Kikeriki, Punch, Le Rire, Simplicissimus… ‒ curieusement, pas les Fliegende Blätter), tantôt à un centre de production (Epinal) ou à un thème (L’arroseur arrosé, les bandes dessinées pamphlétaires, les bonhommes en fil de fer) mais, le plus souvent, à un artiste. Tous les noms attendus sont bien entendu au rendez-vous : Hogarth, Cham, Nadar, Busch, Marie Duval, Bordallo Pinheiro, Léonce Petit, Oberländer, Frost, Caran d’Ache, Cohl, Rabier…, jusqu’à Verbeek, McCay, Feininger et Herriman.

L’attention de l’auteur se porte également, comme il est logique, sur le domaine brésilien. On apprend ainsi que la première BD publiée en terre brésilienne était l’œuvre d’un Français, Sébastien Auguste Sisson (1824-1898) qui, en 1855, publia une double page intitulée O Namro, Quadros ao Vivo, por S… o Cio. En 1861, on remarque la signature de l’Allemand Heinrique Fleiuss, arrivé sur le continent sud-américain trois ans plus tôt. Angelo Agostini, venu, lui d’Italie (et qui a droit à 14 pages), fournira une contribution plus significative, notamment pour la Revista Illustrada. Son œuvre principale, As Aventuras de Zé Caipora, date de janvier 1883. Mais, dès 1869, il signait un feuilleton intitulé As Aventuras de « Nho-Quim », ou Impressõões de uma viagem á Corte, dont voici la double page correspondant au premier chapitre.

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Angelo Agostini, As Aventuras de "Nhô-Quim", 1869.

On voit que la formule « Les aventures de… », promises à un bel avenir, était déjà en vigueur en ces temps anciens. Nhô Quim, le jeune héros, et son serviteur, montés respectivement sur un cheval et une mule, forment un couple qui rappelle Don Quichotte et Sancho. On remarquera la mise en page utilisant toute la largeur du support, l’usage délicat du crayon lithographique, l’alternance des vues sur l’intérieur et l’extérieur du train, et le recours à la case monochrome (qui correspond au passage dans un tunnel), l’une des plaisanteries graphiques les plus en faveur dans toute la production du dix-neuvième.

Le premier dessinateur brésilien « de souche » qui figure au sommaire d’Imageria est Antônio Bernardes Pereira Netto (qui utilisa aussi le pseudonyme d’Asmodeu), mais l’unique page reproduite constitue un échantillon un peu mince pour apprécier sa contribution. Lui succède un autre émigré italien, Gustavo Dall’Ara, actif en 1890. Et le dernier à être présenté est Leo, pseudonyme du dessinateur et journaliste Leônidas Freire.

L’ouvrage de Rogério de Campos manque de rigueur (les légendes indiquent rarement la source exacte des planches reproduites) et reste souvent superficiel. Prenons l’exemple de Benjamin Rabier : la courte notice qui le présente (p. 286) retient principalement le fait qu’Hergé lui aurait emprunté le nom de son Tintin (Rabier ayant créé un personnage du nom de Tintin Lutin) mais ne dit rien de son œuvre propre. Nombre d’artistes sont ainsi présentés de manière laconique et frustrante.
Néanmoins le livre vaut pour l’amplitude du champ qu’il couvre, grâce à son ouverture internationale et à la présence de noms qui n’étaient pas nécessairement les plus attendus mais qui sont tous bienvenus, comme ceux de Chodowiecki, Hokusai, George du Maurier, F.M. Howarth, Vallotton, Perci Winterbottom ou Simon Simple.

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James J. Calahan, Voices : the telephonists of 1877.

Livre d’images plutôt que de référence, cette anthologie propose une iconographie dans laquelle chacun trouvera matière à découvertes et à s’étonner. Les histoires « sans paroles » y sont nombreuses (dont l’une, traitée en ombres chinoises, parue en 1866 à Amsterdam, sans nom d’auteur) ; une page signée James J. Calahan, datée 1877, présente une amusante représentation pictographique des bruits parasitant les premières communications téléphoniques ; Malatesta (pseudonyme d’Henri Théodore Malteste, 1870-1920) transpose une chanson satirique en un pseudo-vitrail : c’est Le Miracle de Saint Labre (1892), etc, etc.

La bande dessinée du XIXe siècle apparaît plus que jamais, surtout dans ses dernières décennies, d’une richesse inépuisable.

Thierry Groensteen

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Malatesta, Le Miracle de Saint Labre, 1892.

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