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samedi 20 février 2016

"white boy" :
quand le western devint gracieux

par Thierry Groensteen

[Février 2016]

Sous le label Sunday Press [1], le grand collectionneur Peter Maresca conduit depuis 2005 une entreprise d’édition sans pareille : il publie, au rythme d’une nouveauté par an environ, des livres magnifiques reprenant des classiques et, surtout, des trésors négligés de l’histoire du comic strip AU FORMAT D’ORIGINE ! Il s’est lancé dans cette aventure parce qu’il ne trouvait aucun éditeur prêt à réaliser correctement ce travail. Le catalogue comporte des volumes consacrés à Little Nemo, Krazy Kat, Gasoline Alley (rebaptisé Walt & Skeezix) et aux Upside-Downs de Verbeck, mais également des anthologies, comme Forgotten Fantasy où l’on retrouve pêle-mêle des joyaux comme les deux séries de Lyonel Feininger, The Explorigator, Naughty Pete, quelques Dreams of the Rarebit Fiend, etc., ou encore Society is Nix, qui regroupe des travaux de quelque 60 dessinateurs, parus entre 1895 et 1915. Les pages du dimanche, arrachées aux journaux d’époque, proviennent le plus souvent de la propre collection de Maresca, et la collection publique conservée à l’Ohio State University est occasionnellement appelée en renfort pour compléter les manques.

Chaque livre est un objet merveilleux, où les œuvres sont intelligemment présentées par les meilleurs préfaciers, les dessins restaurés avec soin, et la maquette (due au talent d’un ancien collaborateur d’Étienne Robial, du temps du premier Futuropolis : Philippe Ghielmetti) irréprochable.


Le tout dernier cadeau que vient de nous faire Sunday Press est une intégrale de la série western de Garrett Price White Boy, qui n’avait jamais été publiée en librairie. Un livre de 168 pages, format 27 x 41 à l’italienne, sur lequel on ne saurait assez encourager les amateurs de bande dessinée à se précipiter (qu’ils sachent quand même qu’il leur en coûtera 75 $).

Garrett Price (1896-1979) était un peintre accompli, passé par l’Art Institute de Chicago et qui avait brièvement parfait sa formation en France. Il fut illustrateur pour le New Yorker pendant un demi-siècle. White Boy, lancé le 1er octobre 1933, constitue son unique incursion dans la bande dessinée. Et le strip, distribué par le New York News Syndicate, connut une destinée assez chaotique. Il connut deux changements de titre. White Boy devint successivement White Boy in Skull Valley, puis Skull Valley tout court. Et ces modifications correspondent à de véritables tournants dans l’œuvre elle-même.

Au départ, « White Boy » est un jeune blanc adopté par les indiens Rainbow, une tribu fictive, que des escarmouches fratricides opposent régulièrement aux Sioux ; dans la deuxième époque, il se retrouve parmi les cow-boys, travaille pour son oncle rancher et prend le nom de Bob White ; enfin, il exploite son propre ranch, avec ses deux amies Nan et Doris. Il s’agit bien, littéralement, d’époques différentes, puisque la vie sauvage de la série initiale cède la place à des temps manifestement plus tardifs, avec des automobiles.

Ces réorientations successives ont-elles été demandée à Price par l’éditeur ? C’est assez probable et ce serait fort malheureux. Comme le suggère à très juste titre Paul Tumey dans son compte rendu pour le site du Comics Journal [2], on a un peu le sentiment de parcourir des chapitres différents de la vie d’un même personnage (même si, physiquement, il n’évolue pas tant que cela).

En tout cas, les césures sont brutales. Le 11 avril 1935 paraît le 84e et dernier épisode de la série White Boy, plutôt mouvementé : chevauchée, combat, chute d’une falaise. Le héros y apparaît, comme chaque semaine, aux côtés de la jeune et jolie indienne qui est sa compagne (platonique) d’aventures : Starlight, souvent surnommée « Little Squaw ». La semaine suivante, sans qu’aucune explication soit donnée au lecteur, il a troqué sa toque de trappeur pour un chapeau de cow-boy, et Starlight (que l’on ne reverra jamais) est remplacée, sans autre forme de procès, par une nouvelle figure féminine, Doris Hale.

La première série est sans conteste la plus mémorable. Price (qui n’a pas oublié son enfance dans un coin reculé du Wyoming) y célèbre la beauté de l’ouest américain et adopte, avec une audace rare à l’époque, le point de vue de la culture indienne – le jeune blanc jouant le rôle du candide. Outre White Boy et Starlight, le troisième personnage récurrent est un faire-valoir comique, un jeune indien un peu gras nommé Woodchuck. Même à l’intérieur de ce premier run, le chaînage narratif, d’une planche à l’autre, est souvent très ténu. Il y a quelques séquences plus feuilletonesques, mais nombre de planches sont assez autonomes, développant des sujets différents : scènes de la vie au sein de la tribu, épreuves initiatiques, surprises réservées par la nature.

Les animaux occupent une place remarquable. Pas seulement les chevaux (dont Price donne une représentation tantôt assez réaliste, tantôt stylisée, voire caricaturale) et les bisons : on croise des ours, des putois, un âne, des grands félins, des aigles, des coyotes, des élans et j’en oublie. Merveilleux dessinateur animalier, Price se régale. Ses héros sont souvent, tout comme le lecteur, simple spectateurs de scènes d’une vie sauvage spectaculaire à souhait.

Il est visible que l’artiste aime tout autant dessiner les femmes jeunes et graciles. Starlight éclabousse de sa grâce tous les épisodes où elle paraît. (Un bel album récent met lui aussi en vedette une jeune indienne, je veux parler du Pocahontas de Loïc Locatelli-Kournwsky, chez Sarbacane. Est-ce un hasard si l’on peut trouver au style de ce dernier, vif et libre, une certaine filiation avec celui de Garrett Price ?)

White Boy est une série devant laquelle l’amateur de dessin ne cesse de tomber en arrêt, frappé par l’audace d’une mise en page ou d’un cadrage, par l’utilisation de la profondeur de champ, par la liberté et la modernité d’un trait souple qui ne s’embarrasse jamais de détails et qui modifie incessamment son régime, ici plus descriptif, là plus évocateur. Les images se succèdent : naturalistes, humoristiques, dramatiques, paroxystiques, toujours surprenantes. Maître de la composition, prodigue en « cases mémorables » que l’on aimerait pouvoir citer toutes et qui se prêtent fort bien à l’agrandissement, Price est aussi un coloriste audacieux, avec des fonds de case jaune, orange, rose ou vert, des compositions qui flirtent avec l’abstraction, le blanc utilisé comme une couleur à part entière, un vrai travail sur la lumière et, somme toute, l’art d’obtenir un effet maximal avec des moyens qui paraissent pauvres.

Le temps n’a pas altéré l’extraordinaire poésie graphique qui se dégage de White Boy et qui fait de cette série éphémère une véritable pépite de l’histoire du newspaper strip. Grâce soit rendue à Peter Maresca pour nous l’avoir restituée.

Je ne suis certes pas étonné de ce que, au moment où nous travaillions ensemble à l’élaboration de son « musée privé » (exposition présentée au musée de la Bande dessinée en janvier 2012), Art Spiegelman avait très vite cité White Boy comme l’une des œuvres qui devaient impérativement y figurer.

Thierry Groensteen

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