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Le blog de Neuvième Art est une rubrique d’opinion. Le contenu des billets n’engage pas la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image.

samedi 28 novembre 2015

vous reprendrez bien quelques reprises ?

par Thierry Groensteen

[Novembre 2015]

Le phénomène n’est pas nouveau : Bécassine, les Pieds-Nickelés et Zig et Puce, déjà, firent en leur temps l’objet de reprises après que leur(s) créateur(s) eurent rangé leurs crayons. Mais il s’est notablement emballé depuis peu, avec les nouveaux auteurs ou nouvelles équipes chargé.e.s de prolonger l’existence d’Achille Talon, Alix, Astérix, Bob Morane, Buck Danny, Corentin, Corto Maltese, Iznogoud, Jhen, Michel Vaillant, Ric Hochet et j’en passe.

Avec le triomphe du roman graphique et l’essor de genres tels que le BD-reportage, le récit de soi ou l’essai dessiné, il pouvait sembler que la bande dessinée allait peu à peu sortir du régime de la série et des héros éternels, pour s’aligner sur le modèle littéraire où, sauf exceptions, les auteurs renouvellent leur inspiration d’un livre à l’autre en changeant d’univers, de sujet, de personnages. Manifestement, l’industrie de la bande dessinée réagit contre cette évolution et entend réaffirmer avec vigueur ses fondamentaux. Le « cheptel » des héros déjà transgénérationnels est un capital irremplaçable qu’il faut continuer à exploiter, un fruit à presser jusqu’à la dernière goutte.
Pour quelle raison ? La justification avancée par Didier Pasamonik [1] est purement économique. Il écrit : « Et si ces séries commerciales nourrissaient de façon régulière un secteur, des auteurs, des libraires de façon à ce que ces derniers puissent consacrer du temps et du budget aux BD qu’ils aiment, à recruter de nouveaux lecteurs auprès des ingénus qui poussent la porte pour le nouvel Astérix ou le nouveau Blake et Mortimer ? (…) Je trouve plutôt bien qu’on assure la tambouille avec des classiques et que l’on explore par ailleurs. »
Et certes, à un moment où le monde de la bande dessinée est en crise, avec une baisse générale des tirages et des ventes, une proportion importantes de livres qui ne couvrent pas leurs frais et des auteurs paupérisés, on peut comprendre que les grands éditeurs inquiets, fragilisés, s’appuient sur leur catalogue, sur leurs « valeurs sûres ».


Naturellement, les lecteurs font le tri. Ils saluent telle reprise (d’aucuns assurent même que Michel Vaillant ou Ric Hochet seraient meilleurs aujourd’hui qu’ils ne l’étaient devenus depuis quelques décennies) et boudent telle autre. Et les critiques, eux aussi, s’ingénient à trier le bon grain de l’ivraie. Ainsi Jessie Bi, sur le site du9, est très sévère pour le Corto Maltese de Pellejero et Canales, « suite plagiaire » dont il dénonce la « vacuité », déplorant que l’œuvre de Pratt ait été ramenée à « un univers exploitable à ciel ouvert » [2]. Tandis que, de son côté, Henri Filippini, tout en approuvant la majorité des reprises actuelles, s’insurge contre le nouveau Bob Morane, « aventurier assassiné » dont les auteurs (Armand et Luc Brunschwig au scénario, Aurélien Ducoudray pour le dessin) ont fait « un lieutenant parachutiste volontaire de l’Organisation des Nations Unies » et qui n’est plus lui-même [3].


Au vu de ces commentaires, il apparaît assez vite que la question ne serait pas de savoir si la nouvelle version de telle ou telle série est mieux ou moins bien écrite, mieux ou moins bien dessinée qu’auparavant. Non, la question serait de savoir comment il convient de se confronter au « mythe » [4]. Filippini réclame qu’on le respecte, qu’on le préserve, qu’on lui soit fidèle. Au contraire, Jessie Bi dénonce le risque de la trop grande fidélité, qui ne peut engendrer que d’assez pâles copies et qui a pour effet de réduire le héros fameux « à un logo, une marque, un signe ». Et de citer en contre-exemple le Spirou d’Emile Bravo (Le Journal d’un ingénu, paru en 2008), un ouvrage qui ne se contente pas de singer l’original mais qui en délivre « le commentaire, voire une forme d’analyse ».

On doit souligner que le concept de fidélité à l’original ne va aucunement de soi. Pour trois raisons.
Premièrement, les héros qui ont eu une carrière au long cours ont rarement traversé le temps tout d’un bloc. Souvent ils ont évolué, connu des périodes successives, témoigné d’un renouvellement de l’inspiration de leur créateur. Par exemple, on a connu plusieurs Corto Maltese : le pirate cherchant à conserver une certaine intégrité dans un environnement sans foi ni loi, le passager de l’Histoire, épris de liberté, sympathisant avec les rebelles et les indépendantistes, le voyageur de l’imaginaire, naviguant à vue entre kabbale et occultisme. De même, on a connu plusieurs Blueberry : l’officier fort en gueule, le soldat en délicatesse avec sa hiérarchie, l’agent secret, l’outlaw, le fugitif, l’Indien d’adoption, etc., jusqu’au joueur de poker professionnel. Quelle est la version qui devrait aujourd’hui faire référence ?

Deuxièmement, les créateurs ont parfois été les premiers à avoir gâté, dénaturé leur œuvre. Je n’épiloguerai pas ici sur le long déclin d’un certain nombre de séries depuis longtemps vidées de leur énergie primitive, ni sur le devenir de celles écrites par René Goscinny après la mort de celui-ci. Non : l’exemple le plus affligeant est sans doute ici celui d’Achille Talon, auquel Greg avait fait prendre un premier tournant inattendu en transformant les mésaventures quotidiennes d’un bourgeois pédant en méta-aventures d’un héros de bande dessinée professionnel émargeant au journal « Polite », avant de métamorphoser une nouvelle fois son héros – à compter du Mystère de l’homme à deux têtes, quatorzième album de la série – en un improbable aventurier embarqué dans des intrigues « abracadabrantesques » auxquelles rien ne le prédisposait. Bien avant de passer en d’autres mains, Talon avait depuis longtemps cessé d’adhérer à lui-même, et perdu mes suffrages.


Troisièmement, comment un héros pourrait-il rester lui-même dans un monde qui change, dans une histoire qui s’accélère ? Le problème ne se pose pas à Alix, Lucky Luke ou Corentin, qui évoluent dans le passé, mais il concerne au premier chef les héros solidaires du monde moderne. Leurs créateurs eux-mêmes, pour rester crédibles, croyaient devoir procéder à quelques ajustements d’époque : Tintin s’est mis à porter des jeans, Tibet et Duchâteau ont consenti à ce que Ric Hochet couche avec Nadine. Mais on voit bien que ce qui est en jeu, pour un auteur confronté aujourd’hui au défi d’une reprise, c’est tout simplement la non-pertinence d’une identité datée, d’un concept fictionnel (d’un « ego expérimental », pour parler comme Kundera) périmé. Existe-t-il encore, dans le monde actuel, des aventuriers comme Bob Morane, des journalistes comme Ric Hochet ou Tintin ? N’aurions-nous pas besoin d’autres héros d’époque, plus appropriés ?

J’entends bien que les lecteurs de quinze, vingt, trente ans, découvrent les grands héros de la littérature dessinée franco-belge bien après qu’ils aient été conçus, qu’ils montent dans un train depuis longtemps en marche, découvrant les albums dans le désordre et souvent dans l’ignorance des épisodes « mythiques » qui ont fait de ces héros précisément ce qu’ils représentent. Pour eux, l’idée d’une fidélité à une version-étalon ne fait pas sens. Mais est-on certain qu’ils accorderaient un quelconque intérêt à ces personnages si la transmission familiale, la rumeur publique, le marketing et le battage médiatique ne les désignaient pas avec force à leur attention ? Et n’est-il pas infiniment regrettable qu’ils les rencontrent trop souvent à travers des versions fatiguées, dévitalisées, abâtardies ?

Ma propre position sur les reprises, que j’ai déjà eu l’occasion d’exprimer, est, je le crains, sans nuance, et j’ai bien peur que, dans le contexte des industries du divertissement actuelles, elle me fasse passer pour un dinosaure. Fidèle ou pas fidèle, la reprise, même si j’en comprends la logique économique, m’apparaît dans tous les cas comme une atteinte à l’intégrité d’une œuvre, au respect dû à un artiste.


Dans mon essai Un objet culturel non identifié (2006), je dénonçais « l’interchangeabilité des producteurs » comme l’un des symptômes de ce que je qualifiais, en termes volontairement polémiques, de « trahison des éditeurs ». Jessie Bi ne dit pas autre chose quand il voit dans la reprise ‒ qu’il appelle « profaçon » ‒ un « faux légal et encouragé », survivance et symptôme d’un « vieux modèle, où les personnages sont plus importants que leurs créateurs, et sont simplement à réifier dans leur éternel présent ». Et quand c’est le créateur en personne, mettons Uderzo, qui exprime le désir que ses personnages lui survivent, je dirais que, d’une certaine façon, il se manque de respect à lui-même.

Je suis bien conscient qu’attaquer des moulins qui tournent à plein vent ne sert à rien, et que toutes les protestations ne mettront pas fin à une pratique plus répandue, plus institutionnalisée que jamais. J’aimerais dire ici que je ne proteste pas seulement par « vertu », au nom d’une conception intransigeante de la création artistique. Le fait est que je ressens réellement un manque d’appétence complet pour toutes ces suites. De tous les Blake et Mortimer parus après le décès de Jacobs et la relance de la « marque » (car c’est bien de cela qu’il s’agit), je n’en ai lu que deux, qui m’ont dissuadé d’en lire aucun autre. Je ne dis pas que les auteurs sont sans talent et je vois bien tous les efforts qu’ils font pour ressembler à l’original. Mais justement, je ne vois que cela : une dérisoire volonté de mimétisme, dans lequel leur talent propre s’abîme, et qui ne produit, au final, qu’un ersatz sans nécessité. De même, à choisir, j’aurais mille fois plus envie de relire pour la énième fois un album de Franquin, de Peyo ou de Morris plutôt que de me pencher sur un Spirou, un Johan et Pirlouit ou un Lucky Luke par je-ne-sais-qui.

Sur mon blog neuf et demi, j’écrivais déjà, le 31 mai 2010 : « Le pastiche institutionnalisé, l’acharnement à perpétuer la carrière de héros inscrits dans l’imaginaire d’autres époques et qui se sont depuis longtemps vidés de toute pertinence ou des qualités qui nous les rendaient aimables autrefois, laissent pour le moins songeur. Le phénomène ne s’explique que par l’attachement (on ne sait comment le qualifier : puéril ? névrotique ? régressif ? pavlovien ?) des lecteurs-collectionneurs à leurs anciens émois, qui semble anesthésier chez eux tout discernement. »
Cet attachement m’apparaît toujours aussi énigmatique aujourd’hui. Ces dernières années, les séries télé comptent parmi les fictions qui suscitent les phénomènes d’addiction les plus marqués. Mais bien rares sont les séries qui dépassent les cinq ou six saisons : l’épuisement du sujet, la désaffection du public y mettent un terme après quelques années seulement. Au nom de quoi faudrait-il qu’une série de bande dessinée ne connaisse jamais de fin ?

Ayant dit tout cela, j’en viens à songer que, si manifestement l’attractivité des héros de bande dessinée anciens ne se dément pas, ce phénomène dit forcément quelque chose sur le neuvième art, touche sans doute à sa singularité même. Il faudrait expliquer plus longuement les raisons pour lesquelles ce vieux fonds franco-belge reste aussi prégnant dans notre imaginaire, aussi déterminant dans notre amour du médium. Expliquer pourquoi les bandes dessinées qui ont enchanté notre enfance et notre adolescence occupent plus de place dans notre vie d’adulte que les livres de Dumas ou de Verne dévorés au même âge et jamais relus depuis.
Sur la question de savoir s’il est de l’essence des héros dessinés de susciter une nostalgie si puissante, je me suis déjà efforcé de répondre dans l’article « enfance » du Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée, auquel je me permets de renvoyer [5].

Terminons par un cas concret. J’ai dit plus haut que Greg lui-même avait déjà « tué » Achille Talon. Cela n’a pas empêché quelque trois dessinateurs successifs (Widenlocher, Moski et Serge Carrère) et cinq scénaristes (Godard, Brett, Herlé, Veys et Fabcaro) de tenter, depuis 1998, de lui redonner vie. Il n’en est, je le crains, rien sorti de mémorable. L’équipe actuellement en charge (Carrère et Fabcaro, donc), signataire, à ce jour, de deux albums (Achille Talon est un homme moderne, 2014, et Achille Talon a su rester simple, 2015) a pris le parti de redéfinir le personnage. Talon, désormais, est un homme d’âge mur inadapté à notre époque. Confronté aux nouvelles technologies (l’ordinateur, Internet, Facebook et la téléphonie mobile), il fait montre d’une incompétence crasse, nonobstant sa volonté d’entrer dans la modernité. L’idée n’était pas absurde. Elle était même, d’une certaine manière, métafictionnelle. Talon est un personnage du passé, faisons-en un personnage dépassé. (À la vérité, dès sa création en 1963, Talon avait déjà un petit côté suranné et vieille France [6].) Elle a toutefois un inconvénient : Achille Talon n’est plus une personnalité singulière, hors norme, mais un type sociologique, un produit d’époque. En outre, le ressort de la confrontation avec le monde virtuel et connecté s’épuise assez vite. C’est du moins ce qu’il semble, puisque les auteurs l’ont à peu près abandonné dès le tome 2. En revanche, ils font réapparaître Goscinny, le temps de quatre planches censées faire comme si Talon était toujours un héros du journal « Polite », ce qui constitue une référence désormais pour le moins anachronique, Goscinny étant mort en 1977 et Pilote ayant cessé de paraître en 1989. Le flou continue donc de régner dans la définition du personnage – tout comme, du reste, dans le choix d’un format, les gags étant alternativement en une demi-planche, en une page ou en deux.
Mais il n’y a pas que ça. Ce qui porte la confusion à son comble est le fait que Lefuneste use désormais de ce même langage fleuri, ampoulé, amphigourique qui avait toujours fait la singularité la plus saillante du héros titre. Ainsi, à la page 12 du deuxième album : « Talon, ôtez-moi d’un doute : seriez-vous paré à l’éventualité où l’envie de danser se ferait sentir chez certains ? » Mais... attendez… en fait, le médecin qui examine Talon à la page 31 pousse la logorrhée encore bien plus loin. J’y suis : désormais, dans Talon, tout le monde parle comme Talon.
J’en reste muet.

Thierry Groensteen


[1En réponse à un lecteur qui, sur le forum d’Actuabd, s’écriait : « Alix, Jhen, Lefranc, Les Schtroumpfs, Astérix, Corto Maltese, Bob Morane, Blake et Mortimer, assez, assez, ASSEZ ! »

[2Jessie Bi, « La profaçon » [en ligne], du9.org, octobre 2015. URL : http://www.du9.org/humeur/la-profacon/

[3Cf. dBD No.98, novembre 2015, p. 96.

[4Un bien grand mot, souvent abusivement plaqué sur des œuvres qui n’en demandaient pas tant. Cf. le récent numéro hors série de L’Express : XIII, dans les coulisses d’une œuvre mythique.

[6On se souvient peut-être que Greg voulait ressusciter un personnage de Saint-Ogan, Monsieur Poche. Goscinny lui avait conseillé de créer un héros original, quoique dans la même veine.

Messages

  • Deux petites remarques à chaud, étant entendu que je suis très proche de partager votre opinion sur les reprises :

    — Vous citez Franquin et Spirou : il me semble que si Franquin n’avait pas repris Spirou à la suite de Jijé (qui reprenait déjà la suite de Rob-Vel), nous ne pourrions pas relire aujourd’hui les meilleurs albums de cette série.

    — Sur cette phrase : « Expliquer pourquoi les bandes dessinées qui ont enchanté notre enfance et notre adolescence occupent plus de place dans notre vie d’adulte que les livres de Dumas ou de Verne dévorés au même âge et jamais relus depuis. » Je m’étonne. Parce que en ce qui me concerne, c’est presque tout le contraire. Je ne relis plus que très rarement, Tintin, Spirou ou Lucky Luke, et souvent je n’y retrouve plus vraiment ce qui m’avait tant séduit enfant. En revanche, c’est toujours avec le même souffle d’enfance (chambre au volets serrés lors d’un été chaud, jusqu’aux odeurs des livres, etc.) que j’ouvre un volume de Verne ou (moins souvent il est vrai) de Dumas ; mais Stevenson ! Defoe ! Ou même un vieux Bob Morane (les romans, pas les BD).

    Très cordialement,

  • « Expliquer pourquoi les bandes dessinées qui ont enchanté notre enfance et notre adolescence occupent plus de place dans notre vie d’adulte que les livres de Dumas ou de Verne dévorés au même âge et jamais relus depuis. »
    Sfar parle dans votre article "Enfance" de "nostalgie", d’aristocratie qui se fonde sur ce partage des lectures d’enfance. C’est très juste.
    Mais la magie de la bande dessinée ne vient-elle de sa formidable aptitude à la relecture ? La richesse de la structure (pensons aux Watchmen), du détail expressif chez Hergé, du dialogue poétique chez Pratt, la magie du dessin tout simplement offrent un plaisir immédiat, sensible, physique qui permet aussi bien de feuilleter que de contempler pendant des heures une planche ou une case. Relire Dumas ou Verne exige, à mon sens, un travail de retour vers l’enfant plus lent, plus graduel. La narration elliptique de la bande dessinée a aussi cette vertu de créer le merveilleux en quelques plans, couleurs, cases. Passionné de littérature, "relecteur" fréquent de romans et auteur de BD, je me demande souvent si l’art séquentiel n’est pas l’art de la relecture par excellence...

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